De l’art, ça ?

De l’art, ça ?

 

Oriane et Sidonie partagent le même point de vue sur Elstir : elles l’ont aimé et ne l’aiment plus.

Les deux femmes s’en confient bizarrement au Héros d’À la recherche du temps perdu, la première en lui disant « Je crois que vous connaissez M. Elstir », la seconde avec cette question : « Elstir ! Vous connaissez Tiche ? »

 

Ont-elles de bonnes raisons pour brûler ce qu’elles ont adoré ? Oui si on les croit : le portrait qu’il a fait de la duchesse de Guermantes est « rouge écrevisse » et « dépourvu d’agrément » ; plus tard, elle précise au prince de Foix qu’elle y ressemble à « une vieillarde » ; quant à celui que Mme Verdurin lui a fait faire de Cottard, il le montre avec  des « cheveux mauves ».

 

En réalité, le reproche est ailleurs. La bourgeoise ne supporte pas que l’artiste se soit libéré d’elle — du coup il est ravalé au rang de « vulgaire » et de « médiocre » ; l’aristocrate « déteste » simplement sa peinture et si elle veut bien reconnaître des qualités à des tableaux qu’elle a achetés — « pas sans talent »,  « d’une beauté rare » —, c’est uniquement parce qu’elle les possède.

 

Le jugement du duc sur Elstir, lui, ne s’embarrasse d’aucune nuance. Sa Botte d’asperges  que Swann a voulu lui faire acheter ne valait pas les trois cents francs demandés mais un louis, « même en primeurs » ! Quant au portrait écrevisse, si cela n’avait tenu qu’à lui, il l’aurait « détruit ».

 

Comme pour se venger, Swann ne prend pas de gant quand le duc de Guermantes, devant une toile dont on lui a dit qu’il serait « de Rigaud, de Mignard, même de Velasquez » et qu’il trouve « affreuse », lui demande à qui il l’attribue — À la malveillance ! ».

 

Cruel.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*— Tenez, justement, me dit Mme de Guermantes en attachant sur moi un regard souriant et doux et parce qu’en maîtresse de maison accomplie elle voulait, sur l’artiste qui m’intéressait particulièrement, laisser paraître son savoir et me donner au besoin l’occasion de faire montre du mien, tenez, me dit-elle en agitant légèrement son éventail de plumes tant elle était consciente à ce moment-là qu’elle exerçait pleinement les devoirs de l’hospitalité et, pour ne manquer à aucun, faisant signe aussi qu’on me redonnât des asperges sauce mousseline, tenez, je crois justement que Zola a écrit une étude sur Elstir, ce peintre dont vous avez été regarder quelques tableaux tout à l’heure — les seuls du reste que j’aime de lui, ajouta-t-elle. En réalité, elle détestait la peinture d’Elstir, mais trouvait d’une qualité unique tout ce qui était chez elle. [… Le duc :] Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d’Asperges. Elles sont même restées ici quelques jours. Il n’y avait que cela dans le tableau, une botte d’asperges précisément semblables à celles que vous êtes en train d’avaler. Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une botte d’asperges ! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs ! Je l’ai trouvée roide. Dès qu’à ces choses-là il ajoute des personnages, cela a un côté canaille, pessimiste, qui me déplaît. Je suis étonné de voir un esprit fin, un cerveau distingué comme vous, aimer cela. »

— Mais je ne sais pas pourquoi vous dites cela, Basin, dit la duchesse qui n’aimait pas qu’on dépréciât ce que ses salons contenaient. Je suis loin de tout admettre sans distinction dans les tableaux d’Elstir. Il y a à prendre et à laisser. Mais ce n’est toujours pas sans talent. Et il faut avouer que ceux que j’ai achetés sont d’une beauté rare.

— Oriane, dans ce genre-là je préfère mille fois la petite étude de M. Vibert que nous avons vue à l’Exposition des aquarellistes. Ce n’est rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y a de l’esprit jusqu’au bout des ongles : ce missionnaire décharné, sale, devant ce prélat douillet qui fait jouer son petit chien, c’est tout un petit poème de finesse et même de profondeur.

— Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L’homme est agréable.

— Il est intelligent, dit le duc, on est étonné, quand on cause avec lui, que sa peinture soit si vulgaire.

— Il est plus qu’intelligent, il est même assez spirituel, dit la duchesse de l’air entendu et dégustateur d’une personne qui s’y connaît.

— Est-ce qu’il n’avait pas commencé un portrait de vous, Oriane ? demanda la princesse de Parme.

— Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n’est pas cela qui fera passer son nom à la postérité. C’est une horreur, Basin voulait le détruire. Cette phrase-là, Mme de Guermantes la disait souvent. Mais d’autres fois, son appréciation était autre : « Je n’aime pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de moi. » L’un de ces jugements s’adressait d’habitude aux personnes qui parlaient à la duchesse de son portrait, l’autre à ceux qui ne lui en parlaient pas et à qui elle désirait en apprendre l’existence. Le premier lui était inspiré par la coquetterie, le second par la vanité.

— Faire une horreur avec un portrait de vous ! Mais alors ce n’est pas un portrait, c’est un mensonge : moi qui sais à peine tenir un pinceau, il me semble que si je vous peignais, rien qu’en représentant ce que je vois je ferais un chef-d’œuvre, dit naïvement la princesse de Parme.

— Il me voit probablement comme je me vois, c’est-à-dire dépourvue d’agrément, dit Mme de Guermantes avec le regard à la fois mélancolique, modeste et câlin qui lui parut le plus propre à la faire paraître autre que ne l’avait montrée Elstir.

— Ce portrait ne doit pas déplaire à Mme de Gallardon, dit le duc.

Parce qu’elle ne s’y connaît pas en peinture ? demanda la princesse de Parme qui savait que Mme de Guermantes méprisait infiniment sa cousine. Mais c’est une très bonne femme n’est-ce pas ? Le duc prit un air d’étonnement profond. III ?

 

*[La même :] Quoique Elstir ait fait un beau portrait de moi. Ah! vous ne le connaissez pas ? Ce n’est pas ressemblant mais c’est curieux. Il est intéressant pendant les poses. Il m’a fait comme une espèce de vieillarde. III

 

— Elstir ! Vous connaissez Tiche ? s’écria Mme Verdurin [s’adressant au Héros]. Mais vous savez que je l’ai connu dans la dernière intimité. Grâce au ciel je ne le vois plus. Non, mais demandez à Cottard, à Brichot, il avait son couvert mis chez moi, il venait tous les jours. En voilà un dont on peut dire que ça ne lui a pas réussi de quitter notre petit noyau. Je vous montrerai tout à l’heure des fleurs qu’il a peintes pour moi ; vous verrez quelle différence avec ce qu’il fait aujourd’hui et que je n’aime pas du tout, mais pas du tout ! Mais comment ! je lui avais fait faire un portrait de Cottard, sans compter tout ce qu’il a fait d’après moi. — Et il avait fait au professeur des cheveux mauves, dit Mme Cottard, oubliant qu’alors son mari n’était pas agrégé. Je ne sais, Monsieur, si vous trouvez que mon mari a des cheveux mauves. — Ça ne fait rien, dit Mme Verdurin en levant le menton d’un air de dédain pour Mme Cottard et d’admiration pour celui dont elle parlait, c’était d’un fier coloriste, d’un beau peintre. Tandis que, ajouta-t-elle en s’adressant de nouveau à moi, je ne sais pas si vous appelez cela de la peinture, toutes ces grandes diablesses de compositions, ces grandes machines qu’il expose depuis qu’il ne vient plus chez moi. Moi, j’appelle cela du barbouillé, c’est d’un poncif, et puis ça manque de relief, de personnalité. Il y a de tout le monde là dedans. — Il restitue la grâce du XVIIIe, mais moderne, dit précipitamment Saniette, tonifié et remis en selle par mon amabilité. Mais j’aime mieux Helleu. — Il n’y a aucun rapport avec Helleu, dit Mme Verdurin. — Si, c’est du XVIIIe siècle fébrile. C’est un Watteau à vapeur, et il se mit à rire. — Oh ! connu, archiconnu, il y a des années qu’on me le ressert », dit M. Verdurin à qui, en effet, Ski l’avait raconté autrefois, mais comme fait par lui-même. « Ce n’est pas de chance que, pour une fois que vous prononcez intelligiblement quelque chose d’assez drôle, ce ne soit pas de vous. — Ça me fait de la peine, reprit Mme Verdurin, parce que c’était quelqu’un de doué, il a gâché un joli tempérament de peintre. Ah ! s’il était resté ici ! Mais il serait devenu le premier paysagiste de notre temps. Et c’est une femme qui l’a conduit si bas ! Ça ne m’étonne pas d’ailleurs, car l’homme était agréable, mais vulgaire. Au fond c’était un médiocre. Je vous dirai que je l’ai senti tout de suite. Dans le fond, il ne m’a jamais intéressée. Je l’aimais bien, c’était tout. IV

 

*— Tenez, Charles, vous qui êtes un grand connaisseur, venez voir quelque chose ; après ça, mes petits, je vais vous demander la permission de vous laisser ensemble un instant pendant que je vais passer un habit ; du reste je pense qu’Oriane ne va pas tarder. Et il montra son « Velasquez » à Swann. « Mais il me semble que je connais ça, » fit Swann avec la grimace des gens souffrants pour qui parler est déjà une fatigue.

— Oui, dit le duc rendu sérieux par le retard que mettait le connaisseur à exprimer son admiration. Vous l’avez probablement vu chez Gilbert.

— Ah ! en effet, je me rappelle.

— Qu’est-ce que vous croyez que c’est ?

— Eh bien, si c’était chez Gilbert, c’est probablement un de vos ancêtres, dit Swann avec un mélange d’ironie et de déférence envers une grandeur qu’il eût trouvé impoli et ridicule de méconnaître, mais dont il ne voulait, par bon goût, parler qu’en « se jouant ».

— Mais bien sûr, dit rudement le duc. C’est Boson, je ne sais plus quel numéro, de Guermantes. Mais ça, je m’en fous. Vous savez que je ne suis pas aussi féodal que mon cousin. J’ai entendu prononcer le nom de Rigaud, de Mignard, même de Velasquez ! » dit le duc en attachant sur Swann un regard et d’inquisiteur et de tortionnaire, pour tâcher à la fois de lire dans sa pensée et d’influencer sa réponse. « Enfin, conclut-il, (car, quand on l’amenait à provoquer artificiellement une opinion qu’il désirait, il avait la faculté, au bout de quelques instants, de croire qu’elle avait été spontanément émise) voyons, pas de flatterie. Croyez-vous que ce soit d’un des grands pontifes que je viens de dire ?

— Nnnnon, dit Swann.

— Mais alors, enfin moi je n’y connais rien, ce n’est pas à moi de décider de qui est ce croûton-là. Mais vous, un dilettante, un maître en la matière, à qui l’attribuez-vous ?

Swann hésita un instant devant cette toile que visiblement il trouvait affreuse : « À la malveillance ! » répondit-il en riant au duc, lequel ne put laisser échapper un mouvement de rage. III ?

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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