Vieillir, mourir

Vieillir, mourir

 

Petit coup de déprime l’autre jour dans le métro parisien… J’étais tranquillement debout dans un wagon pas même bondé. Une dame âgée m’a demandé si je voulais m’asseoir à la place qu’occupait à côté d’elle une petite fille. Je l’ai remerciée et mais intérieurement maudite. Comment me prendre pour un « vieux » méritant une telle sollicitude ? Toutefois, discrètement, je me suis regardé dans la vitre. Mine de rien, j’avais peut-être la tête de l’emploi.

 

J’avais connu une première alerte, il y a une dizaine d’années (eh oui, déjà) alors que je participais à une course de fond à Fort-de-France. Ne courant pas dans le peloton de tête — appréciez l’euphémisme —, j’entends, venu du trottoir, un vigoureux « Vas-y papy ! ». Je regarde devant moi, personne ; derrière, personne. C’était bien à moi que ce discours s’adressait.

 

On vieillit mais on ne se voit pas vieillir. Déplumé jeune, je ne vois pas ma tête presque chauve comme un signe de vieillesse et ma moustache est toujours aussi blonde qu’à trente ans. J’ai le pas alerte et l’esprit vif. Il me faut bien pourtant partager les réflexions que le Héros se fait dans le crépusculaire Temps retrouvé :

*Une jeune femme me dit : « Voulez-vous que nous allions dîner tous les deux au restaurant ? » Comme je répondais : « Si vous ne trouvez pas compromettant de venir dîner seule avec un jeune homme », j’entendis que tout le monde autour de moi riait et je m’empressai d’ajouter : « ou plutôt avec un vieil homme ». Je sentais que la phrase qui avait fait rire était de celles qu’aurait pu, en parlant de moi, dire ma mère, ma mère pour qui j’étais toujours un enfant. Or je m’apercevais que je me plaçais pour me juger au même point de vue qu’elle. Si j’avais fini par enregistrer comme elle certains changements qui s’étaient faits depuis ma première enfance, c’était tout de même des changements maintenant très anciens. J’en étais resté à celui qui faisait qu’on avait dit un temps, presque en prenant de l’avance sur le fait : « C’est maintenant presque un grand jeune homme ». Je le pensais encore, mais cette fois avec un immense retard. Je ne m’apercevais pas combien j’avais changé. Mais au fait, eux, qui venaient de rire aux éclats, à quoi s’en apercevaient-ils ? Je n’avais pas un cheveu gris, ma moustache était noire. J’aurais voulu pouvoir leur demander à quoi se révélait l’évidence de la terrible chose. Et maintenant je comprenais ce qu’était la vieillesse – la vieillesse qui, de toutes les réalités, est peut-être celle dont nous gardons le plus longtemps dans la vie une notion purement abstraite, regardant les calendriers, datant nos lettres, voyant se marier nos amis, les enfants de nos amis, sans comprendre soit par peur, soit par paresse, ce que cela signifie jusqu’au jour où nous apercevons une silhouette inconnue comme celle de M. d’Argencourt, laquelle nous apprend que nous vivons dans un nouveau monde ; jusqu’au jour où le petit-fils d’une de nos amies, jeune homme qu’instinctivement nous traiterions en camarade, sourit comme si nous nous moquions de lui, nous qui lui sommes apparu comme un grand-père ; je comprenais ce que signifiait la mort, l’amour, les joies de l’esprit, l’utilité de la douleur, la vocation. Car si les noms avaient perdu pour moi de leur individualité, les mots me découvraient tout leur sens. La beauté des images est logée à l’arrière des choses, celle des idées à l’avant. De sorte que la première cesse de nous émerveiller quand on les a atteintes, mais qu’on ne comprend la seconde que quand on les a dépassées.

 

Pour passer le temps, j’ai compté le nombre d’occurrences de « vieillir » et de « mourir » (à l’infinitif) dans À la recherche du temps perdu. Il y en a sept du premier et cent quatorze du second — ainsi répartis par tome :

 

Vieillir — I : 1 ; II : 2 ; III : 0 ; IV : 1 ; V : 0 ; VI : 2 ; VII : 1.

Mourir — I : 8 ; II : 18 ; III : 21 ; IV : 19 ; V : 11 ; VI : 12 ; VII : 25.

 

Pour rester un impénitent insouciant, j’ai relevé que par trois fois le verbe « mourir » est suivi par deux petits mots réjouissants : « de rire ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Vieillir, mourir”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. …datant nos lettres…Le narrateur n’est pas l’auteur!

  2. nous qui lui sommes apparu comme un grand-père… Le Héros est l’auteur !

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et