Proust prend le train (7)

Proust prend le train (7)

 

Si un express s’impose pour se rendre de Paris dans la station balnéaire (on l’a vu hier)…

Cabourg, gare des express

Cabourg, gare des express

0126 Cabourg (Balbec)

 

…pour rayonner, c’est dans un « petit chemin de fer d’intérêt local » qu’il faut monter. Tout lent et brinquebalant soit-il — un personnage en vue pourrait oser dire que c’est un train qui n’est pas son genre — mais tel qu’il est, c’est une star.

0137 Cabourg, station Caen à la mer  0135 Cabourg, le train sur route 0134 Cabourg 0133 Cabourg 0132 Cabourg, Station des tramways

 

Train à vapeur, il a son lot de surnoms :

Le Tortillard, pour Saint-Loup (« à cause des innombrables détours qu’il faisait ») ;

Le tram, le tacot, pour Albertine et les jeunes filles en fleurs ;

Le Transatlantique (« à cause d’une effroyable sirène qu’il possédait pour que se garassent les passants ») ;

Le Decauville (« parce qu’il avait une voie de 60 », un faible écartement (60 cm) des rails ;

Le Funi (« parce qu’il grimpait sur la falaise » de Criquetot) ;

Le funiculeur, pour Viradobetski devant une séance de drague du baron Charlus à bord (« Oh ! chuchotait le sculpteur, en voyant un jeune employé aux longs cils de bayadère et que M. de Charlus n’avait pu s’empêcher de dévisager, si le baron se met à faire de l’œil au contrôleur, nous ne sommes pas prêts d’arriver, le train va aller à reculons. Regardez-moi la manière dont il le regarde, ce n’est plus un petit chemin de fer où nous sommes, c’est un funiculeur. »)

Le B. A. G. (« parce qu’il allait de Balbec à Grallevast en passant par Angerville ») ;

Le T. S. N. (« parce qu’il faisait partie de la ligne des tramways du Sud de la Normandie ») ;

Le chemin de fer départemental, pour Ski, qui voit à tort une distinction ;

Moyen de commotion, pour le directeur du Grand-Hôtel.

Dans le manuscrit autographe, Proust note aussi « la Tortue ».

 

Il pourrait aussi s’appeler « omnibus », comme l’on nomme un train qui s’arrête à toutes les stations. Lui en dessert trente-trois dans une Normandie imaginaire :

0141 Carte Normandie Proust

 

Par ordre alphabétique, les stations du petit train de Balbec (r = réelle ; f = fictive) :

 

Amenoncourt (r, en Meurthe-et-Moselle),

 

Angerville (entre Balbec et Grallevast) (r, dans l’Essonne),

 

(H)Arambouville (un fermier) (f),

 

Balbec (sur la côte) (Balbec-Plage est à cinq lieues de Balbec-en-Terre) (f),

 

Bricquebec (avant Maineville) (r, dans la Manche),

 

Cambremer (r, dans le Calvados),

 

Carquehuit (port entre Clitourps et Nehomme) (f, il existe un Carquebut dans la Manche),

 

Doncières[-la-Goupil, ou -Ouest] (avant Saint-Martin-du-Chêne ; ou Morel monte) (les express de Paris partent de la gare de Doncières-la-Goupil) (r, dans les Vosges),

 

Do(u)ville (sur la côte) ; où les voitures des Verdurin attendent) (r, Doville dans la Manche ; Douville, en Dordogne ;

 

Doville-Féterne (terminus, dessert la Raspelière) (f, il existe un Féternes, en Haute-Savoie),

 

Égleville (où la princesse Sherbatoff attend) (f, il existe un Aigleville dans l’Eure et un Égreville en Seine-et-Marne),

 

Englesqueville (sur le trajet) (f, il existe un Engelsqueville-la-Percée et un Engesqueville-en-Auge, tous deux dans le Calvados),

 

Épreville (l’église de Saint-Jean-de-la-Haise est tout près) (r, en Seine-Maritime),

 

Fervaches (r, dans la Manche),

 

Graincourt-Saint-Vast (1ère station après Doncières, (Cottard, Saniette, Brichot, Ski) (f)

 

Grallevast (terminus) (f),

 

Hermenonville (ou M. de Chevregny monte) (f, il existe un Ermenonville dans l’Oise),

 

Hermonville (r, dans la Marne),

 

Incarville (avant Douville ; dernière station avant Parville où le Héros va chercher Albertine) (le marquis de Montpeyroux) (r, dans l’Eure),

 

Maineville[-la-Teinturière] (ses falaises visibles du Grand-Hôtel), (avant Parville (où la princesse Sherbatoff monte ; où Albertine descend) (f, il existe un Mainneville dans l’Eure),

 

Marcouville [-l’Orgueilleuse] — on la voit un peu de Rivebelle (f et r, il existait un Marcouville dans l’Eure jusqu’à sa fusion en 1844 avec Saint-Denis-du-Boscguérard pour donner Bosguérard-de-Marcouville),

 

Montmartin-sur-Mer (r, dans la Manche),

 

Parville[-la-Bingard] (sur la côte ; près de Beaumont), (le panache de fumée du train de 15 heures est visible du Grand-Hôtel dans l’anfractuosité de ses falaises) (r, dans l’Eure),

 

Pont-à-Couleuvre (f et r, écart de la commune d’Auffrique-et-Nogent, devenu Coucy-le-Château en 1923, dans l’Aisne)

 

Renneville (après Maineville) (r, dans l’Eure),

 

Saint-Frichoux (dernière avant Doncières) (r, dans l’Aude),

 

Saint-Mars-le-Vieux (après Renneville) (f, il existe un Saint-Mars-Vieux-Maisons en Seine-et-Marne),

 

Saint-Martin-du-Chêne (ou Charlus monte pour aller à la Raspelière) (f, il existe un château de Saint-Martin-du-Chêne dans le canton de Vaud en Suisse),

 

Saint-Martin-le-Vêtu (proche de la Raspelière) (f, il existe un Saint-Denis-le-Vêtu dans la Manche),

 

Saint-Pierre-des-Ifs (où Charlus monte) (r, dans l’Eure),

 

Saint-Vast (f et r, il existe un Saint-Vaast-la-Hougue dans la Manche — Saint-Vaast jusqu’en 1888),

 

La Sogne (la plus proche de Féterne ; où les Cambremer descendent) (f),

 

Toutainville (r, dans l’Eure).

 

Ce petit train ne fonctionne pas l’hiver.

*Il [le directeur du Grand-Hôtel] fut surtout mécontent quand le chemin de fer d’intérêt local qui n’avait plus assez de voyageurs, cessa de fonctionner pour jusqu’au printemps suivant. II

 

Un « petit chemin de fer » mystérieux est évoqué dans La Fugitive. Il est qualifié de « maritime », et son couloir est le cadre d’un rencontre pas moins mystérieuse avec une dame :

*Mme de Cambremer trouvait avec raison que le charme spirituel d’Elstir était plus grand. Mais nous ne pouvons pas juger de la même façon celui d’une personne qui est, comme toutes les autres, extérieure à nous, peinte à l’horizon de notre pensée, et celui d’une personne qui, par suite d’une erreur de localisation consécutive à certains accidents mais tenace, s’est logée dans notre propre corps au point que de nous demander rétrospectivement si elle n’a pas regardé une femme un certain jour dans le couloir d’un petit chemin de fer maritime nous fait éprouver les mêmes souffrances qu’un chirurgien qui chercherait une balle dans notre cœur. VI

 

À suivre

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Proust prend le train (7)”

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  1. Epastrouillante érudition!

  2. Joyeux Noël cher ami!

  3. Quel beau voyage!…joyeux Noël

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