Proust prend le train (5)

Proust prend le train (5)

 

À la gare, prendre son billet.

*Pendant qu’au moment où va se réaliser un voyage désiré, l’intelligence et la sensibilité commencent à se demander s’il vaut vraiment la peine d’être entrepris, la volonté qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce voyage, si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare, multiplier les hésitations ; mais elle s’occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour l’heure du départ. II

0082 Billet du tram 0081 Billet de train

 

Deux types de titres de transport, deux sortes de trains.

Les express pour les grandes lignes, aux puissantes locomotives.

0085 Locomotive

0086 Locomotive

Locomotive 1906

Locomotive 1906

Train rapide vers 1910

Train rapide vers 1910

*Le petit chemin de fer d’intérêt local, faisant une boucle qui n’existait pas quand je l’avais pris avec ma grand’mère, passait maintenant à Doncières-la-Goupil, grande station d’où partaient des trains importants, et notamment l’express par lequel j’étais venu voir Saint-Loup, de Paris, et y étais rentré. IV

Plus loin, il est question du « mystère des trains express » et dans Le Temps retrouvé, Proust ose ces phrases : « Le Temps a ainsi des trains express et spéciaux qui mènent à une vieillesse prématurée. Mais sur la voie parallèle circulent des trains de retour, presque aussi rapides. »

 

Et les trains d’intérêt local :

0090 Départ du Tramway

Tortillard Corpet-Louvet à Berck-Plage

Tortillard Corpet-Louvet à Berck-Plage

Départ du Tramway

 

Partons en voyage avec les personnages de la Recherche

 

À Pierrefonds, avec Odette et Swann — séparément :

 

*Si on faisait savoir au public, par voie d’imprimés, qu’à huit heures du matin partait un train qui arrivait à Pierrefonds à dix heures, c’est donc qu’aller à Pierrefonds était un acte licite, pour lequel la permission d’Odette était superflue ; et c’était aussi un acte qui pouvait avoir un tout autre motif que le désir de rencontrer Odette, puisque des gens qui ne la connaissaient pas l’accomplissaient chaque jour, en assez grand nombre pour que cela valût la peine de faire chauffer des locomotives.

En somme elle ne pouvait tout de même pas l’empêcher d’aller à Pierrefonds s’il en avait envie ! Or, justement, il sentait qu’il en avait envie, et que s’il n’avait pas connu Odette, certainement il y serait allé. Il y avait longtemps qu’il voulait se faire une idée plus précise des travaux de restauration de Viollet-le-Duc. Et par le temps qu’il faisait, il éprouvait l’impérieux désir d’une promenade dans la forêt de Compiègne. I

*Il passait ses journées penché sur une carte de la forêt de Compiègne comme si ç’avait été la carte du Tendre, s’entourait de photographies du château de Pierrefonds. I

0091 Pierrefonds, Gare

À Chantilly, avec les Guermantes :

EPSON scanner Image

*— Il y a ce soir grande soirée d’ombres chinoises chez la princesse de Parme, disait le valet de pied, mais nous n’irons pas, parce que, à cinq heures, Madame prend le train de Chantilly pour aller passer deux jours chez le duc d’Aumale, mais c’est la femme de chambre et le valet de chambre qui y vont. Moi je reste ici. III

 

À Ville d’Avray, avec le Héros :

0093 Ville d'Avray, Gare

*On commençait déjà depuis plusieurs jours à savoir ma grand’mère souffrante et à prendre de ses nouvelles. Saint-Loup m’avait écrit : « Je ne veux pas profiter de ces heures où ta chère grand’mère n’est pas bien pour te faire ce qui est beaucoup plus que des reproches et où elle n’est pour rien. Mais je mentirais en te disant, fût-ce par prétérition, que je n’oublierai jamais la perfidie de ta conduite et qu’il n’y aura jamais un pardon pour ta fourberie et ta trahison. » Mais des amis, jugeant ma grand’mère peu souffrante (on ignorait même qu’elle le fût du tout), m’avaient demandé de les prendre le lendemain aux Champs-Élysées pour aller de là faire une visite et assister, à la campagne, à un dîner qui m’amusait. Je n’avais plus aucune raison de renoncer à ces deux plaisirs. Quand on avait dit à ma grand’mère qu’il faudrait maintenant, pour obéir au docteur du Boulbon, qu’elle se promenât beaucoup, on a vu qu’elle avait tout de suite parlé des Champs-Élysées. Il me serait aisé de l’y conduire ; pendant qu’elle serait assise à lire, de m’entendre avec mes amis sur le lieu où nous retrouver, et j’aurais encore le temps, en me dépêchant, de prendre avec eux le train pour Ville-d’Avray. III

 

À Orléans-Les Aubrais, avec Charlus, incorrigible dragueur :

0094 Orléans Les Aubrais, Gare

0095 Orléans, Gare*« Si je reviens sur la question du conducteur de tramway, reprit M. de Charlus avec ténacité, c’est qu’en dehors de tout, cela pourrait présenter quelque intérêt pour le retour. Il m’arrive en effet, comme le calife qui parcourait Bagdad pris pour un simple marchand, de condescendre à suivre quelque curieuse petite personne dont la silhouette m’aura amusé. » Je fis ici la même remarque que j’avais faite sur Bergotte. S’il avait jamais à répondre devant un tribunal, il userait non de phrases propres à convaincre les juges, mais de ces phrases bergottesques que son tempérament littéraire particulier lui suggérait naturellement et lui faisait trouver plaisir à employer. Pareillement M. de Charlus se servait, avec le giletier, du même langage qu’il eût fait avec des gens du monde de sa coterie, exagérant même ses tics, soit que la timidité contre laquelle il s’efforçait de lutter le poussât à un excessif orgueil, soit que, l’empêchant de se dominer (car on est plus troublé devant quelqu’un qui n’est pas de votre milieu), elle le forçât de dévoiler, de mettre à nu sa nature, laquelle était en effet orgueilleuse et un peu folle, comme disait Mme de Guermantes. « Pour ne pas perdre sa piste, continua-t-il, je saute comme un petit professeur, comme un jeune et beau médecin, dans le même tramway que la petite personne, dont nous ne parlons au féminin que pour suivre la règle (comme on dit en parlant d’un prince : Est-ce que Son Altesse est bien portante). Si elle change de tramway, je prends, avec peut-être les microbes de la peste, la chose incroyable appelée « correspondance », un numéro, et qui, bien qu’on le remette à moi, n’est pas toujours le n° 1 ! Je change ainsi jusqu’à trois, quatre fois de « voiture ». Je m’échoue parfois à onze heures du soir à la gare d’Orléans, et il faut revenir ! Si encore ce n’était que de la gare d’Orléans ! Mais une fois, par exemple, n’ayant pu entamer la conversation avant, je suis allé jusqu’à Orléans même, dans un de ces affreux wagons où on a comme vue, entre des triangles d’ouvrages dits de « filet », la photographie des principaux chefs-d’œuvre d’architecture du réseau. Il n’y avait qu’une place de libre, j’avais en face de moi, comme monument historique, une « vue » de la cathédrale d’Orléans, qui est la plus laide de France, et aussi fatigante à regarder ainsi malgré moi que si on m’avait forcé d’en fixer les tours dans la boule de verre de ces porte-plume optiques qui donnent des ophtalmies. Je descendis aux Aubrais en même temps que ma jeune personne qu’hélas, sa famille (alors que je lui supposais tous les défauts excepté celui d’avoir une famille) attendait sur le quai ! Je n’eus pour consolation, en attendant le train qui me ramènerait à Paris, que la maison de Diane de Poitiers. Elle a eu beau charmer un de mes ancêtres royaux, j’eusse préféré une beauté plus vivante. IV

 

En 1900, un aller Paris-Orléans, 121 km, dure 1h ½, et coûte 3 F 55 en 1ère classe.

 

À Cherbourg, avec Albertine :

EPSON scanner Image

*« Vous ne savez pas comme vous m’amusez, me répondit Albertine en se levant, car le train allait s’arrêter. Non seulement cela me dit beaucoup plus que vous ne croyez, mais, même sans Mme Verdurin, je pourrai vous avoir tous les renseignements que vous voudrez. Vous vous rappelez que je vous ai parlé d’une amie plus âgée que moi, qui m’a servi de mère, de sœur, avec qui j’ai passé à Trieste mes meilleures années et que, d’ailleurs, je dois dans quelques semaines retrouver à Cherbourg, d’où nous voyagerons ensemble (c’est un peu baroque, mais vous savez comme j’aime la mer), hé, bien ! cette amie (oh ! pas du tout le genre de femmes que vous pourriez croire !), regardez comme c’est extraordinaire, est justement la meilleure amie de la fille de ce Vinteuil, et je connais presque autant la fille de Vinteuil. Je ne les appelle jamais que mes deux grandes sœurs. Je ne suis pas fâchée de vous montrer que votre petite Albertine pourra vous être utile pour ces choses de musique, où vous dites, du reste avec raison, que je n’entends rien. » IV

 

Au Mans, avec Albertine encore :

0099 Le Mans, Gare

*« Encore une nouvelle bague, Albertine. Votre tante est d’une générosité ! — Non, celle-là ce n’est pas ma tante, dit-elle en riant. C’est moi qui l’ai achetée, comme, grâce à vous, je peux faire de grandes économies. Je ne sais même pas à qui elle a appartenu. Un voyageur qui n’avait pas d’argent la laissa au propriétaire d’un hôtel où j’étais descendue au Mans. Il ne savait qu’en faire et l’aurait vendue bien au-dessous de sa valeur. Mais elle était encore bien trop chère pour moi. Maintenant que, grâce à vous, je deviens une dame chic, je lui ai fait demander s’il l’avait encore. Et la voici. — Cela fait bien des bagues, Albertine. V

 

À Caen et Évreux, avec le Héros et Gisèle, une des jeunes filles en fleurs :

0104 Evreux, Gare 0103 Caen, Gare 0102 Caen, Pont de Courtonne, Les Tramways du Calvados 0101 Caen, Gare

*Je rentrai à l’hôtel, ma grand’mère n’y était pas, je l’attendis longtemps ; enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me laisser aller faire dans des conditions inespérées une excursion qui durerait peut-être quarante-huit heures, je déjeunai avec elle, commandai une voiture et me fis conduire à la gare. Gisèle ne serait pas étonnée de m’y voir ; une fois que nous aurions changé à Doncières, dans le train de Paris, il y avait un wagon couloir où, tandis que Miss sommeillerait, je pourrais emmener Gisèle dans des coins obscurs, prendre rendez-vous avec elle pour ma rentrée à Paris que je tâcherais de rapprocher le plus possible. Selon la volonté qu’elle m’exprimerait, je l’accompagnerais jusqu’à Caen ou jusqu’à Évreux, et reprendrais le train suivant. II

 

À Nantes et Bordeaux (sans forcément l’avoir voulu !)

*Dans le petit chemin de fer d’intérêt local qui devait nous conduire à Balbec-Plage, je retrouvai ma grand’mère mais l’y retrouvai seule — car elle avait imaginé de faire partir avant elle pour que tout fût préparé d’avance (mais lui ayant donné un renseignement faux n’avait réussi qu’à faire partir dans une mauvaise direction), Françoise qui en ce moment sans s’en douter filait à toute vitesse sur Nantes et se réveillerait peut-être à Bordeaux. II

 

À suivre

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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