Aux urnes, citoyens !

Aux urnes, citoyens !

 

Marcel Proust n’a pas écrit une Constitution, ni un Livre saint, ni une encyclopédie… À la recherche du temps perdu n’est pas censé apporter des réponses à tout. Le croire serait aussi absurde qu’anachronique — livre total, certes, mais pas totalisant et encore moins totalitaire !

 

C’est donc pour le seul plaisir que dans ma démarche de décorticage — et sans référence à une quelque actualité — que j’ai cherché les occurrences de « démocratie », « vote », « élection » et même « urne ».

 

La première apparaît sous sa forme adjectivée, « gouvernements absolus qui se font démocratiques » ; puis « flot montant de la démocratie », « amour de la démocratie », « une société ne serait-elle pas secrètement hiérarchisée au fur et à mesure qu’elle serait en fait plus démocratique ? », « employés » démocrates », « idées démocratiques » ; enfin, sur Bergotte : « La complication de son écriture n’était faite que pour des gens du monde, disaient des démocrates qui faisaient ainsi aux gens du monde un honneur immérité. »

 

Il y a dix votes, essentiellement à l’Académie et au Jockey Club.

 

Il y a vingt-trois élections, dont celles d’hommes politiques à patronner, celle espérée de Bergotte au fauteuil académique, celle du pape, celle du père du Héros à l’Académie (qui ne se fait pas), celle où Monserfeuil est battu, celle de Chausepierre au Jockey Club contre le duc de Guermantes ; et puis, élections futiles […] comme celle du président de la République, élections neutralistes [qui] ne sauraient refléter l’opinion de la grande majorité du pays, celle que Saint-Loup aurait gagnée à la Chambre des Députés, presque à l’Académie française, enfin celle du député de l’Action Libérale ; ajoutez des élections qui n’ont pas besoin d’urne : enfant d’élection, signe d’élection (deux fois), compartiment d’élection, votre élection par moi [Charlus à Morel], élection arbitraire.

 

Des urnes, il y en a trois dans la Recherche : les « urnes des sons » que les demoiselles du téléphones se transmettent, les « urnes de marbre et de jaspe » des chapiteaux byzantins où l’on boit, une « urne » sur un trépied que l’on allume chez la duchesse de Guermantes, « où s’irisait une faible lueur ».

 

Allez, si vous êtes Français, le vote ce dimanche, c’est un droit et un devoir. On ne revendique bien le premier que si l’on répond au second — c’est même assez jouissif de détenir ce pouvoir.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les occurrences de « démocratie » :

*[Sur Charlus] Peut-être aussi moins idéologue que Saint-Loup, se payant moins de mots, plus réaliste observateur des hommes, ne voulait-il pas négliger un élément essentiel de prestige à leurs yeux et qui, s’il donnait à son imagination des jouissances désintéressées, pouvait être souvent pour son activité utilitaire un adjuvant puissamment efficace. Le débat reste ouvert entre les hommes de cette sorte et ceux qui obéissent à l’idéal intérieur qui les pousse à se défaire de ces avantages pour chercher uniquement à le réaliser, semblables en cela aux peintres, aux écrivains qui renoncent leur virtuosité, aux peuples artistes qui se modernisent, aux peuples guerriers prenant l’initiative du désarmement universel, aux gouvernements absolus qui se font démocratiques et abrogent de dures lois, bien souvent sans que la réalité récompense leur noble effort ; car les uns perdent leur talent, les autres leur prédominance séculaire ; le pacifisme multiplie quelquefois les guerres et l’indulgence la criminalité. II

*C’était une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-être encore et dans lesquelles la cour d’honneur — soit alluvions apportées par le flot montant de la démocratie, soit legs de temps plus anciens où les divers métiers étaient groupés autour du seigneur — avait souvent sur ses côtés des arrière-boutiques, des ateliers, voire quelque échoppe de cordonnier ou de tailleur, comme celles qu’on voit accotées aux flancs des cathédrales que l’esthétique des ingénieurs n’a pas dégagées, un concierge savetier, qui élevait des poules et cultivait des fleurs — et au fond, dans le logis « faisant hôtel », une « comtesse » qui, quand elle sortait dans sa vieille calèche à deux chevaux, montrant sur son chapeau quelques capucines semblant échappées du jardinet de la loge (ayant à côté du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes à chaque hôtel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux locataires bourgeois de l’immeuble qui passaient à ce moment-là et qu’elle confondait dans sa dédaigneuse affabilité et sa morgue égalitaire. III

*[Saint-Loup sur le prince de Borodino :] l’homme que vous « adorez » pour peu de chose est le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté. Il est parfait pour s’occuper de l’ordinaire et de la tenue de ses hommes ; il passe des heures avec le maréchal des logis chef et le maître tailleur. Voilà sa mentalité. Il méprise d’ailleurs beaucoup, comme tout le monde, l’admirable commandant dont je vous parle. Personne ne fréquente celui-là, parce qu’il est franc-maçon et ne va pas à confesse. Jamais le Prince de Borodino ne recevrait chez lui ce petit bourgeois. Et c’est tout de même un fameux culot de la part d’un homme dont l’arrière-grand-père était un petit fermier et qui, sans les guerres de Napoléon, serait probablement fermier aussi. Du reste il se rend bien un peu compte de la situation ni chair ni poisson qu’il a dans la société. Il va à peine au Jockey, tant il y est gêné, ce prétendu prince, ajouta Robert, qui, ayant été amené par un même esprit d’imitation à adopter les théories sociales de ses maîtres et les préjugés mondains de ses parents, unissait, sans s’en rendre compte, à l’amour de la démocratie le dédain de la noblesse d’Empire. III

*De très bons esprits ont cru qu’une république ne pourrait avoir de diplomatie et d’alliances, et que la classe paysanne ne supporterait pas la séparation de l’Église et de l’État. Après tout, la politesse dans une société égalitaire ne serait pas un miracle plus grand que le succès des chemins de fer et l’utilisation militaire de l’aéroplane. Puis, si même la politesse disparaissait, rien ne prouve que ce serait un malheur. Enfin une société ne serait-elle pas secrètement hiérarchisée au fur et à mesure qu’elle serait en fait plus démocratique ? C’est fort possible. Le pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu’ils n’ont plus ni États, ni armée ; les cathédrales exerçaient un prestige bien moins grand sur un dévot du XVIIe siècle que sur un athée du XXe, et si la princesse de Parme avait été souveraine d’un État, sans doute eussé-je eu l’idée d’en parler à peu près autant que d’un président de la République, c’est-à-dire pas du tout. III

*[Sur le lift] Avec l’orgueil démocratique qui le caractérisait et auquel n’atteignent pas dans les carrières libérales les membres de professions un peu nombreuses, avocats, médecins, hommes de lettres appelant seulement un autre avocat, homme de lettres ou médecin : «Mon confrère», lui, usant avec raison d’un terme réservé aux corps restreints, comme les académies par exemple, il me disait, en parlant d’un chasseur qui était lift un jour sur deux : «Je vais voir à me faire remplacer par mon collègue.» IV

*Puis après m’avoir donné les détails du téléphonage, le lift nous quitta, et comme ces « employés » démocrates, qui affectent l’indépendance à l’égard des bourgeois, et entre eux rétablissent le principe d’autorité, voulant dire que le concierge et le voiturier pourraient être mécontents s’il était en retard, il ajouta : « Je me sauve à cause de mes chefs. » IV

*J’ai souvent pensé depuis, en me rappelant cette croix de guerre égarée chez Jupien, que si Saint-Loup avait survécu, il eût pu facilement se faire élire député dans les élections qui suivirent la guerre, grâce à l’écume de niaiserie et au rayonnement de gloire qu’elle laissa après elle, et où, si un doigt de moins, abolissant des siècles de préjugés, permettait d’entrer par un brillant mariage dans une famille aristocratique, la croix de guerre, eût-elle été gagnée dans les bureaux, tenait lieu de profession de foi pour entrer dans une élection triomphale, à la Chambre des Députés, presque à l’Académie française. L’élection de Saint-Loup à cause de sa « sainte » famille eût fait verser à M. Arthur Meyer des flots de larmes et d’encre. Mais peut-être aimait-il trop sincèrement le peuple pour arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonné ses idées démocratiques. Saint-Loup les eût exposées sans doute avec succès devant une chambre d’aviateurs. Certes ces héros l’auraient compris, ainsi que quelques très rares hauts esprits. Mais grâce à l’enfarinement du Bloc national, on avait aussi repêché les vieilles canailles de la politique qui sont toujours réélues. Celles qui ne purent entrer dans une chambre d’aviateurs, quémandèrent, au moins pour entrer à l’Académie française, les suffrages des maréchaux, d’un président de la République, d’un président de la Chambre, etc. Elles n’eussent pas été favorables à Saint-Loup, mais l’étaient à un autre habitué de Jupien, ce député de l’Action Libérale qui fut réélu sans concurrent. VII

*On préférait à Bergotte, dont les plus jolies phrases avaient exigé en réalité un bien plus profond repli sur soi-même, des écrivains qui semblaient plus profonds simplement parce qu’ils écrivaient moins bien. La complication de son écriture n’était faite que pour des gens du monde, disaient des démocrates qui faisaient ainsi aux gens du monde un honneur immérité. VII

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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