Les snobs de la Recherche

Les snobs de la Recherche

 

Il y a cent dix-sept occurrences de « snob » et de ses dérivés dans À la recherche du temps perdu.

 

La première porte sur Legrandin dont les tirades contre le snobisme — « certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n’y a pas de rémission »— étonne la grand’mère du Héros. C’est d’autant plus savoureux que le personnage (qui finira par se faire appeler Legrandin de Méséglise puis comte de Méséglise) est particulièrement atteint. Le verdict tient eu trois mots — et c’est la deuxième occurrence : « Il était snob ». Suit une définition définitive : « un saint Sébastien du snobisme ».

 

Parmi les autres personnages, qui en est et qui n’en est pas ?

Forcheville est qualifié de « grossièrement snob, alors que Swann ne l’était pas » ;

Mme de Sévigné est une « bonne snob » ;

Les Guermantes (sauf Oriane) le sont ;

Bergotte ne l’est pas ;

Odette assure que Mme Verdurin, présentée comme telle, en est « tout le contraire » ; ailleurs elle préfère « taire » son snobisme ;

C’est aussi l’avis de Swann sur Mme Bontemps ;

Bloch tranche que le Héros l’est : « Dis-moi es-tu snob ? Oui n’est-ce pas ? » ; le Héros lui renvoie le compliment : « Bloch était mal élevé, névropathe, snob » ; mieux, il estime qu’il aurait pu répondre : « «Si je l’étais, je ne te fréquenterais pas. » ;

Saint-Loup en est « préservé » ;

La princesse de Parme en est « dénuée comme la plupart des véritables altesses », même si, plus loin, elle est affublée d’un « snobisme évangélique » ;

Mme Leroi est snob ;

La « marquise » dame pipi des Champs-Elysées a « une férocité de snob » ;

Le jeune prince de Foix se signale par « un snobisme de caste suraigu » ;

Le fils de la comtesse douairière d’Argencourt, née Seineport, est « un terrible snob » ;

« C’est tout le contraire » est l’expression de la duchesse de Guermantes quand on dit devant elle que Bréauté est snob ; sa situation semble en fait plus compliquée : « Sa haine des snobs découlait de son snobisme, mais faisait croire aux naïfs, c’est-à-dire à tout le monde, qu’il en était exempt » ; à la fin, Oriane changera d’avis : « Ah ! Bréauté, s’écria Mme de Guermantes, en s’adressant à moi, vous vous rappelez, mon Dieu, que tout cela est loin», puis se tournant vers Bloch : « Eh bien, c’était un snob. C’était des gens qui habitaient près de chez ma belle-mère. Cela ne vous intéresserait pas, c’est amusant pour ce petit, ajouta-t-elle en me désignant, qui a connu tout ça autrefois en même temps que moi », ajouta Mme de Guermantes me montrant par ces paroles, de bien des manières, le long temps qui s’était écoulé. Les amitiés, les opinions de Mme de Guermantes s’étaient tant renouvelées depuis ce moment-là qu’elle considérait son charmant Babal comme un snob. » ; Oriane doit l’être, elle, « pour avoir dans son intimité Mme d’Epinay traitée de « dinde » ; elle reconnaît que le fils Iéna est « peut-être un tout petit peu snob d’apparence […] mais cela m’étonnerait qu’il le fût en réalité, car il est intelligent, ajouta-t-elle, comme s’il y eût eu à son avis incompatibilité absolue entre le snobisme et l’intelligence. » ;

« Une « dame » dit au Héros : « Oriane ne s’intéresse au fond à rien, ni à personne », et même (ce qui en présence de Mme de Guermantes eût semblé impossible à croire tant elle-même proclamait le contraire) : « Oriane est snob. » ;

Mme de Saint-Euverte présente « un réflexe de snobisme », mieux, plus loin, elle apparaît « très snob » ;

La marquise de Surgis-le-Duc cherche à « dissimuler son snobisme » ;

Le Héros note que « Mme Swann pouvait croire que c’était par snobisme que je me rapprochais de sa fille » ;

Les Cambremer le sont peut-être ;

Mme de Cambremer l’est sûrement : avec elle « le snobisme en changeant d’objet ne change pas d’accent » ;

La princesse Sherbatoff aime le clan Verdurtin « pas snob » et son propre « anti-snobisme [est] universellement admis » ;

La grand’mère du Héros ne « comprend » pas le snobisme ;

Un « snobisme congénital et morbide » se développe chez Mme de Cambremer ;

La petite Madame de Longpont n’est « pas snob du tout » selon Mme Verdurin ;

Charlus se comporte en « partie en snob » ; son snobisme va « diminuant » ; le baron « uni[ssai]t d’ailleurs en lui au snobisme des reines celui des domestiques ;

Albertine a dû « renoncer » au snobisme ;

Le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts est snob ;

Une épouse est « snob bien que duchesse » ;

Gilberte devient « très snob » mais, « dans son snobisme il y avait de l’intelligente curiosité de Swann » ;

Un gros monsieur client d’une maison de femmes est « un peu snob » ;

Le « jeune Cambremer, qui avait déjà une certaine propension à fréquenter des gens de lettres, on pense bien qu’une si brillante alliance n’eut pas pour effet de le rendre plus snob, mais que, se sentant maintenant le successeur des ducs d’Oloron — « princes souverains » comme disaient les journaux — il était suffisamment persuadé de sa grandeur pour pouvoir frayer avec n’importe qui. » ;

« Recevoir l’hommage de M. de Charlus, pour Mme de Sainte-Euverte c’était tout le snobisme, comme ç’avait été tout le snobisme du baron de le lui refuser. » ;

Une amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes est snob ;

« Au point de vue de Mme de Guermantes, cette intimité avec Rachel pouvait signifier que nous nous étions trompés quand nous croyions Mme de Guermantes hypocrite et menteuse dans ses condamnations de l’élégance, quand nous croyions qu’au moment où elle refusait d’aller chez Mme de Sainte-Euverte, ce n’était pas au nom de l’intelligence mais du snobisme qu’elle agissait ainsi, ne la trouvant bête que parce que la marquise laissait voir qu’elle était snob, n’ayant pas encore atteint son but. » ;

Aux yeux de la duchesse, Rachel est « si peu snob » ;

La fille de Robert et de Gilberte n’a « aucun snobisme » ;

 

Avant de conclure, constatons que Legrandin (III) et Brichot (IV) ont un mot en partage : « snobinettes », le premier dans Le côté de Guermantes et le second dans Sodome et Gomorrhe.

 

Sur le sujet, laissons donc le dernier mot au Héros, dans La Prisonnière : « Le snobisme est une maladie grave de l’âme, mais localisée et qui ne la gâte pas tout entière. »

Allez, ce n’est pas mortel !

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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