Sale bourgeois !

Sale bourgeois !

 

Le classement est sans appel : le Héros d’À la recherche du temps perdu n’aime pas sa classe.

 

Avant le Héros et sa famille, le bourgeois-type de l’œuvre est Swann, ainsi décrit dès les premières pages, première occurrence du mot :

*L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure. M. Swann, le père, était agent de change ; le « fils Swann » se trouvait faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était « en situation » de frayer.

 

À la page suivante, Swann se révèle traître à sa classe — illustrée par les agents de changer, les notaires, les avoués et bientôt les médecins, les industriels, présidents de Cour, les bâtonniers, ni artiste ni grand seigneur ni valet… :

*Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que fils Swann était parfaitement « qualifié » pour être reçu par toute la « belle bourgeoisie », par les notaires ou les avoués les plus estimés de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber en peu en quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente ; qu’en sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre reçu à bras ouverts ; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray — d’avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante de trésors insoupçonnés.

 

*[Le Héros à Doncières, sur Saint-Loup :] J’y trouvai quelques-uns de ses amis qui dînaient toujours avec lui, nobles, sauf un ou deux roturiers, mais en qui les nobles avaient dès le collège flairé des amis et avec qui ils s’étaient liés volontiers, prouvant ainsi qu’ils n’étaient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils républicains, pourvu qu’ils eussent les mains propres et allassent à la messe.

*Issu d’une caste dont les défauts, même s’il les répudiait de toute son intelligence, avaient passé dans son sang, et qui, ayant cessé d’exercer une autorité réelle depuis au moins un siècle, ne voit plus dans l’amabilité protectrice qui fait partie de l’éducation qu’elle reçoit, qu’un exercice comme l’équitation ou l’escrime, cultivé sans but sérieux, par divertissement, à l’encontre des bourgeois que cette noblesse méprise assez pour croire que sa familiarité les flatte et que son sans-gêne les honorerait, Saint-Loup prenait amicalement la main de n’importe quel bourgeois qu’on lui présentait et dont il n’avait peut-être pas entendu le nom, et en causant avec lui (sans cesser de croiser et de décroiser les jambes, se renversant en arrière, dans une attitude débraillée, le pied dans la main) l’appelait « mon cher ».

*Mme de Villeparisis était une de ces femmes qui, nées dans une maison glorieuse, entrées par leur mariage dans une autre qui ne l’était pas moins, ne jouissent pas cependant d’une grande situation mondaine, et, en dehors de quelques duchesses qui sont leurs nièces ou leurs belles-sœurs, et même d’une ou deux têtes couronnées, vieilles relations de famille, n’ont dans leur salon qu’un public de troisième ordre, bourgeoisie, noblesse de province ou tarée, dont la présence a depuis longtemps éloigné les gens élégants et snobs qui ne sont pas obligés d’y venir par devoirs de parenté ou d’intimité trop ancienne.

 

Bizarrement, beaucoup de bourgeois à la sauce Proust le sont par héritage : la dame en rose vue « sort[ant] de chez ses parents bourgeois » ; Legrandin ayant « pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change » ; Mme Verdurin « respectable famille bourgeoise excessivement riche et entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé volontairement toute relation » ; « fils de boutiquiers » ; « filles de gros négociants » ; « Dianes et nymphes » « issues » de « vieux bourgeois avares » ; « jeunes bourgeoises, de familles dévotes » ; « quelque ravissante jeune fille de richissime bourgeois » ;

 

Des bourgeois, il en est de tous types :

*« certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la messe » à Combray ; « de spirituelles et jolies bourgeoises » ; « des petits bourgeois qui faisaient danser au cinquième étage d’un escalier D, palier à gauche » ; Swann « héritier d’une famille de riche et bonne bourgeoisie » ; Swann encore « avait trop longtemps oublié qu’il était le « fils Swann » ; « ces gens sublimes de bourgeoisisme » ; « des bourgeois ne profess[ant] que des opinions bien portées et ne fréquent[ant] que des gens bien pensants » ; « la maison Bontemps-Chenut, le type de la bourgeoisie réactionnaire cléricale, à idées étroites » ; « bourgeoise peu élégante » ; « locataires bourgeois » ; des « des bourgeoises instruites » ; « la moyenne ignorante de la bourgeoisie » ; « de petits bourgeois cossus « ; « bourgeois ultra-mondains » ; « le triste petit bourgeois bienséant » ; « un beau parti bourgeois » ; « la bourgeoisie intelligente » ; « de paisibles bourgeois » ; « l’immensité disparate de la bourgeoisie » ;

 

« ces instruments infiniment plus pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie », selon Bloch ; cette désinvolture fait dire au Héros : « [mes parents] auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus qu’il n’est convenu d’accorder à ses amis, selon les règles de la morale bourgeoise ;

« le respect humain de la bourgeoise l’emportant encore chez elle [Odette] sur le dilettantisme de la cocotte » ;

 

« dans l’ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli, une cuisinière ne s’appelle pas une employée »

 

« préjugés bourgeois », « milieu bourgeois », « petite bourgeoisie », « petite cuisine bourgeoise », « antisémitisme bourgeois et latent », « tradition bourgeoise », « familles bourgeoises », « le piquant imprévu d’une grâce exotiquement bourgeoise, louisphilippement indienne », « les esprits bourgeois », « la lâcheté des bourgeois », « une argenterie bourgeoise », « des joues de bourgeoise », « le conventionnalisme bourgeois », « puisque le bourgeoisisme pudibond »,

 

« nobles fraternisant plus volontiers avec leurs paysans qu’avec des bourgeois » ;

« la situation de reine de Mme de Guermantes lui avait permis d’exhiber plus facilement, de faire sortir toutes voiles dehors. Il paraît que cette même voix existait chez des sœurs à elle, qu’elle détestait, et qui, moins intelligentes et presque bourgeoisement mariées, si on peut se servir de cet adverbe quand il s’agit d’unions avec des nobles obscurs, terrés dans leur province ou à Paris, dans un faubourg Saint-Germain sans éclat » ;

 

[La duchesse de Guermantes sur Mme de Villeparisis :] « il n’y a pas d’intelligence plus bourgeoise, plus sérieuse, plus terne » ;

[Charlus au Héros :] vous, qui m’aviez semblé bien élevé et d’une bonne famille bourgeoise (sur cet adjectif seul sa voix eut un petit sifflement d’impertinence) […] ; ce sont de jeunes bourgeois », dit-il en détachant le mot qu’il fit précéder de plusieurs b, et en le soulignant par une sorte d’habitude d’élocution, correspondant elle-même à un goût des nuances dans la pensée qui lui était propre, mais peut-être aussi pour ne pas résister au plaisir de me témoigner quelque insolence.

[Le duc de Guermantes à Swann et au Héros :] Vous êtes bien gentils tous les deux, attendez Oriane un instant, je vais mettre ma queue de morue et je reviens. Je vais faire dire à ma bourgeoise que vous l’attendez tous les deux.

[La duchesse de Guermantes à Gilberte, sur Swann, après sa mort :] « Je sais très bien qui c’était, je vais vous dire, ajouta-t-elle comme si elle avait voulu expliquer à la fille qui elle avait eu pour père et donner à cette jeune fille des renseignements sur lui, c’était un grand ami à ma belle-mère et aussi il était très lié avec mon beau-frère Palamède. — Il venait aussi ici, il déjeunait même ici, ajouta M. de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d’exactitude. Vous vous rappelez, Oriane. Quel brave homme que votre père ! Comme on sentait qu’il devait être d’une famille honnête ! Du reste j’ai aperçu autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens ! »

On sentait que s’ils avaient été, les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n’eût pas eu d’hésitation à les recommander pour une place de jardiniers ! Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de l’exception faite — le temps qu’on cause — en faveur de l’interlocuteur ou de l’interlocutrice, soit plutôt, et en même temps, pour l’humilier.

 

Dernier épisode demain avec les aristos.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Sale bourgeois !”

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  1. Oui, Proust flétrit sa classe… Mais il lui rend pourtant, furtivement, un bel hommage. (je cite de mémoire, alors je ne suis sans doute pas exacte, mais…)

    C’est dans cet épisode où le narrateur doit offrir une corbeille de fruits. Il sollicite pour ce faire une personne de sa famille, une bourgeoise donc, qui, se mettant en quatre, va dans telle boutique acheter tel fruit, dans telle autre le raisin, etc.

    Et elle envoie le tout chez le narrateur, lui garantissant que « chaque fruit avait été choisi et visité par elle ».

    Ce qui provoque immédiatement, chez le Narrateur, un relâchement heureux : la confiance absolue qu’il peut avoir dans ce type de relation familiale, d’achat « bourgeois », certes, mais avec le scrupule et l’efficacité que seul cette classe possède…

    (Je vous laisse le soin, cher Patrice, de retrouver le passage exact, si cela vous chante ! Très bon dimanche à vous !)

    PS : et c’est si proustien, après avoir proclamé tant et plus que la bourgeoisie est désolante, d’en chanter ainsi, avec les plus beaux accents, les louanges !

    • Il suffit de demander, Chère Clopine. L’épisode est dans Du côté de chez Swann, mais il concerne Swann :
      *Un jour que, pour l’anniversaire de la princesse de Parme (et parce qu’elle pouvait souvent être indirectement agréable à Odette en lui faisant avoir des places pour des galas, des jubilés), il avait voulu lui envoyer des fruits, ne sachant pas trop comment les commander, il en avait chargé une cousine de sa mère qui, ravie de faire une commission pour lui, lui avait écrit, en lui rendant compte qu’elle n’avait pas pris tous les fruits au même endroit, mais les raisins chez Crapote dont c’est la spécialité, les fraises chez Jauret, les poires chez Chevet où elles étaient plus belles, etc., «chaque fruit visité et examiné un par un par moi». Et en effet, par les remerciements de la princesse, il avait pu juger du parfum des fraises et du moelleux des poires. Mais surtout le «chaque fruit visité et examiné un par un par moi» avait été un apaisement à sa souffrance, en emmenant sa conscience dans une région où il se rendait rarement, bien qu’elle lui appartînt comme héritier d’une famille de riche et bonne bourgeoisie où s’étaient conservés héréditairement, tout prêts à être mis à son service dès qu’il le souhaitait, la connaissance des «bonnes adresses» et l’art de savoir bien faire une commande.

      Bon dimanche à vous aussi.

  2. Merci, voilà, c’est cela, et je suis un peu excusée de la confusion entre Swann et le Narrateur : ils sont frères, ces deux-là, dans la Recherche…

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