Proust et la chanson : Les Vendredis

Proust et la chanson : Les Vendredis

 

C’est un très troublant hommage à Proust alors que jamais son nom n’est prononcé.

 

Julien Clerc a 21 ans quand il enregistre son premier album en 1968. Parmi les chansons se trouve Les Vendredis qu’il met en musique sur des paroles de Maurice Vallet :

 

Je faisais partie

Du cercle des amis

Qui se tenait le vendredi

Quand le couvert était mis, était mis

 

Nous parlions de Chopin

De son curieux destin

Et des autres salons voisins

À l’ennui trop malsain, trop malsain

 

Et le jeune pianiste jouait

Tout ce qu’il voulait

Sauf l’envolée des Walkyries

Qui faisait trop de bruit, trop de bruit

 

Il y avait là

Quelques femmes du monde

Et un peintre parfois connu

Qui faisait rire son monde, rire son monde

 

On aimait les cartes des jeux

Entre nous bien entendu

Et l’on ne trichait plus

Chacun se croyait heureux, croyait heureux

 

Et le jeune pianiste jouait

Tout ce qu’il voulait

Sauf le prélude à Tristan

Qui navrait trop de gens, trop de gens

 

Il y avait toujours

Quelque chose à fêter

Tout le long de l’année

Les occasions étaient bonnes, étaient bonnes

 

L’alcool était meilleur

La maison était chaude

Nous partions pour ailleurs

Dans le matin souillé, matin souillé

 

Et le jeune pianiste dormait

La tête sur son clavier

Surpris par le sommeil

Au crépuscule des dieux, des dieux, des dieux

820 Julien Clerc

 

Amis proustiens, ça ne vous rappelle rien ? Bon dieu, mais c’est bien sûr ! L’histoire est calquée sur un épisode du début d’Un amour de Swann :

Les Verdurin n’invitaient pas à dîner : on avait chez eux « son couvert mis ». Pour la soirée, il n’y avait pas de programme. Le jeune pianiste jouait, mais seulement si « ça lui chantait », car on ne forçait personne et comme disait M. Verdurin : « Tout pour les amis, vivent les camarades ! » Si le pianiste voulait jouer la chevauchée de la Walkyrie ou le prélude de Tristan, Mme Verdurin protestait, non que cette musique lui déplût, mais au contraire parce qu’elle lui causait trop d’impression. « Alors vous tenez à ce que j’aie ma migraine ? Vous savez bien que c’est la même chose chaque fois qu’il joue ça. Je sais ce qui m’attend ! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne ! » S’il ne jouait pas, on causait, et l’un des amis, le plus souvent leur peintre favori d’alors, « lâchait », comme disait M. Verdurin, « une grosse faribole qui faisait s’esclaffer tout le monde », Mme Verdurin surtout, à qui, — tant elle avait l’habitude de prendre au propre les expressions figurées des émotions qu’elle éprouvait — le docteur Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa mâchoire qu’elle avait décrochée pour avoir trop ri.

L’habit noir était défendu parce qu’on était entre « copains » et pour ne pas ressembler aux « ennuyeux » dont on se garait comme de la peste et qu’on n’invitait qu’aux grandes soirées, données le plus rarement possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire connaître le musicien. Le reste du temps on se contentait de jouer des charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun étranger au petit « noyau ». I

 

Il est d’autres allusions implicites, telles que le « noyau » remplacé par un « cercle » ou les « salons » non cités dans cet extrait, ou encore une tournure de phrase « tout ce qu’il voulait/si ça lui chantait ». Et, comme pour brouiller les pistes, les « mercredis » de Mme Verdurin sont devenus des « vendredis ».

 

Étonnant, non ? Moi, ça m’amuse (et m’émeut) énormément.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Si vous connaissez d’autres références à Proust dans des chansons, je suis preneur…

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Proust et la chanson : Les Vendredis”

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  1. Ah, votre liste foit forcément commencer par Dave et son inimitable « du côté de chez Swann »… Mais les chansons sur Proust, nommément ou non, sont très nombreuses en fait.

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