Patois et r roulé

Patois et r roulé

 

« En français standard, le r se prononce \ʁ\ (consonne fricative uvulaire voisée) ; Il n’y a pas de \r\ (consonne roulée alvéolaire voisée), sauf en patois. » Wikipédia a décidément réponse à tout.

Avouez que « fricative » et « alvéolaire » sont éloquents et plus impressionnants que « r » normal ou roulé.

 

« Sauf en patois »… Proust le confirme, cette façon de parler est symptomatique d’une origine provinciale et agricole :

*Les notables provinciaux descendus au Grand Hôtel de Balbec parlent « avec un roulement d’r paysan » II

*(Mme de Guermantes mettait, comme Mme de Villeparisis, de l’affectation à prononcer certains mots d’une façon très paysanne, quoiqu’elle ne roulât nullement les r comme faisait sa tante.) III

*[Charlus :] les gars de province comme ils sont amusants et gentils avec leur roulement d’r et leur jargon patoiseur ! VII

 

Vous avez dit cliché ? Le romancier en convient à travers une réflexion d’un de ses personnages :

*[Charlus :] les gens incompétents […] croient qu’un paysan ne dit pas deux mots sans ajouter : « jarniguié », ou un Anglais « goddam ». C’est de la conversation pour théâtre des boulevards. V

 

Reste qu’à cause de la façon de s’exprimer des paysans, la science peut en prendre un coup :

*ces noms de petites villes normandes sur l’étymologie desquels mon curé se trompait parce que les paysans, articulant mal ou ayant compris de travers le mot normand ou latin qui les désigne, ont fini par fixer dans un barbarisme qu’on trouve déjà dans les cartulaires, comme eût dit Brichot, un contre-sens et un vice de prononciation. IV

 

Ces parlers locaux ont donc un nom : patois :

*[Françoise :] Ah ! c’est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mère :

Qui du cul d’un chien s’amourose,

Il lui paraît une rose. » I

*le patois moliéresque III

*[La fille de Françoise :] elle était d’un petit pays qui était tout voisin de celui de sa mère, et pourtant différent par la nature du terrain, les cultures, le patois, par certaines particularités des habitants, surtout. IV

*son parler différait de celui de sa mère ; mais, ce qui est plus curieux, le parler de sa mère n’était pas le même que celui de sa grand’mère, native de Bailleau-le-Pin, qui était si près du pays de Françoise. Pourtant les patois différaient légèrement comme les deux paysages. Le pays de la mère de Françoise, en pente et descendant à un ravin, était fréquenté par les saules. Et, très loin de là, au contraire, il y avait en France une petite région où on parlait presque tout à fait le même patois qu’à Méséglise. J’en fis la découverte en même temps que j’en éprouvai l’ennui. En effet, je trouvai une fois Françoise en grande conversation avec une femme de chambre de la maison, qui était de ce pays et parlait ce patois. Elles se comprenaient presque, je ne les comprenais pas du tout, elles le savaient et ne cessaient pas pour cela, excusées, croyaient-elles, par la joie d’être payses quoique nées si loin l’une de l’autre, de continuer à parler devant moi cette langue étrangère, comme lorsqu’on ne veut pas être compris. Ces pittoresques études de géographie linguistique et de camaraderie ancillaire se poursuivirent chaque semaine dans la cuisine, sans que j’y prisse aucun plaisir. IV

*les Guermantes, dont le baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou un moderne patois. IV

*Cette décadence du parler de Françoise, que j’avais connu à ses belles époques, j’en étais, du reste, indirectement responsable. La fille de Françoise n’aurait pas fait dégénérer jusqu’au plus bas jargon le langage classique de sa mère, si elle s’était contentée de parler patois avec elle. Elle ne s’en était jamais privée, et quand elles étaient toutes deux auprès de moi, si elles avaient des choses secrètes à se dire, au lieu d’aller s’enfermer dans la cuisine elles se faisaient, en plein milieu de ma chambre, une protection plus infranchissable que la porte la mieux fermée, en parlant patois. Je supposais seulement que la mère et la fille ne vivaient pas toujours en très bonne intelligence, si j’en jugeais par la fréquence avec laquelle revenait le seul mot que je pusse distinguer : « m’esasperate » (à moins que l’objet de cette exaspération ne fût moi). Malheureusement la langue la plus inconnue finit par s’apprendre quand on l’entend toujours parler. Je regrettai que ce fût le patois, car j’arrivais à le savoir et n’aurais pas moins bien appris si Françoise avait eu l’habitude de s’exprimer en persan. Françoise, quand elle s’aperçut de mes progrès, eut beau accélérer son débit, et sa fille pareillement, rien n’y fit. La mère fut désolée que je comprisse le patois, puis contente de me l’entendre parler. À vrai dire, ce contentement, c’était de la moquerie, car bien que j’eusse fini par le prononcer à peu près comme elle, elle trouvait entre nos deux prononciations des abîmes qui la ravissaient et se mit à regretter de ne plus voir des gens de son pays auxquels elle n’avait jamais pensé depuis bien des années et qui, paraît-il, se seraient tordus d’un rire qu’elle eût voulu entendre, en m’écoutant parler si mal le patois. Cette seule idée la remplissait de gaîté et de regret, et elle énumérait tel ou tel paysan qui en aurait eu des larmes de rire. En tous cas, aucune joie ne mélangea la tristesse que, même le prononçant mal, je le comprisse bien. Les clefs deviennent inutiles quand celui qu’on veut empêcher d’entrer peut se servir d’un passe-partout ou d’une pince-monseigneur. Le patois devenant une défense sans valeur, elle se mit à parler avec sa fille un français qui devint bien vite celui des plus basses époques. V

*M. Verdurin ajouta un mot qui signifiait évidemment ce genre de scènes touchantes et de phrases qu’ils désiraient éviter. Mais il n’a pu m’être dit exactement, car ce n’était pas un mot français, mais un de ces termes comme on en a dans certaines familles pour désigner certaines choses, surtout des choses agaçantes, probablement parce qu’on veut pouvoir les signaler devant les intéressés sans être compris ! Ce genre d’expressions est généralement un reliquat contemporain d’un état antérieur de la famille. Dans une famille juive, par exemple, ce sera un terme rituel détourné de son sens, et peut-être le seul mot hébreu que la famille, maintenant francisée, connaisse encore. Dans une famille très fortement provinciale, ce sera un terme du patois de la province, bien que la famille ne parle plus et ne comprenne même plus le patois. Dans une famille venue de l’Amérique du Sud et ne parlant plus que le français, ce sera un mot espagnol. Et, à la génération suivante, le mot n’existera plus qu’à titre de souvenir d’enfance. On se rappellera bien que les parents, à table, faisaient allusion aux domestiques qui servaient sans être compris d’eux, en disant tel mot, mais les enfants ignorent ce que voulait dire au juste ce mot, si c’était de l’espagnol, de l’hébreu, de l’allemand, du patois, si même cela avait jamais appartenu à une langue quelconque et n’était pas un nom propre, ou un mot entièrement forgé. Le doute ne peut être éclairci que si on a un grand-oncle, un vieux cousin encore vivant, et qui a dû user du même terme. Comme je n’ai connu aucun parent des Verdurin, je n’ai pu restituer exactement le mot. Toujours est-il qu’il fit certainement sourire Mme Verdurin, car l’emploi de cette langue moins générale, plus personnelle, plus secrète, que la langue habituelle donne à ceux qui en usent entre eux un sentiment égoïste qui ne va jamais sans une certaine satisfaction. V

*Françoise, qui n’y voyait pas très clair et ne faisait que traverser la pièce assez loin de nous, ne se fût sans doute aperçue de rien. Mais les mots si anormaux de « belle Françoise » qu’Albertine n’avait jamais prononcés de sa vie, montrèrent d’eux-mêmes leur origine ; elle les sentit cueillis au hasard par l’émotion, n’eut pas besoin de regarder rien pour comprendre tout et s’en alla en murmurant dans son patois le mot de « poutana ». VII

 

Rustique ! Les gens du peuple ont d’autres attraits — surtout les dames, comme nous le verrons demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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