Les étrennes

Les étrennes

 

Il est des traditions millénaires… Ainsi celle qui tire son nom de la déesse romaine de la santé, Strena, célébrée le 1er janvier, et qui se signale par des dons censés porter bonheur.

Les Pères de l’Église condamnent les étrennes comme diaboliques et la Révolution française les supprime comme corruptrices. En ce XXIe siècle, elles n’en sont pas moins vivaces comme elles l’étaient du temps de Proust, perpétuant une tradition qui, au fil des siècles, honore les plus humbles injustement sous-rétribués.

 

Pourquoi en parler début novembre ? Eh bien, cette pratique débute de plus en plus tôt. J’ai eu hier la visite des éboueurs d’Illiers-Combray proposant leur calendrier.

819 Calendrier éboueurs

 

J’ai de la considération pour les employés du « Service du Nettoiement »  que dans ma jeunesse bourgeoise on nommait « les boueux ». Grâce à leur passage, je ne risque pas, comme le Héros dans Le Temps retrouvé de dire que je risque « de but[er] çà et là contre des poubelles » — seule occurrence du mot alors tout jeune puisque c’est un arrêté de 1884 qui prévoit l’enlèvement des ordures ménagères, signé du préfet de la Seine, un certain Eugène Poubelle (ah, la belle antonomase !)

Les poubelles du Blogobole en 2015

Les poubelles du Blogobole en 2015

 

Avec les éboueurs, je sacrifie avec plaisir à la perpétuation des étrennes comme j’accueillerai volontiers demain les facteurs, eux aussi au nom d’un service rendu au quotidien, et les pompiers, pour leur engagement altruiste.

 

Ailleurs, les concierges et des domestiques, des petits-enfants ou des neveux et nièces bénéficieront de ces dons, généralement modestes.

 

Dans À la recherche du temps perdu, les premières étrennes, dans Du côté de chez Swann, rapportent cinq francs à Françoise. Il en est ensuite de toutes sortes.

 

*Françoise, en effet, qui était depuis des années à son service et ne se doutait pas alors qu’elle entrerait un jour tout à fait au nôtre délaissait un peu ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y avait eu dans mon enfance, avant que nous allions à Combray, quand ma tante Léonie passait encore l’hiver à Paris chez sa mère, un temps où je connaissais si peu Françoise que, le 1er janvier, avant d’entrer chez ma grand’tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq francs et me disait : « Surtout ne te trompe pas de personne. Attends pour donner que tu m’entendes dire : « Bonjour Françoise » ; en même temps je te toucherai légèrement le bras. À peine arrivions-nous dans l’obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l’ombre, sous les tuyaux d’un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s’il avait été de sucre filé, les remous concentriques d’un sourire de reconnaissance anticipé. C’était Françoise, immobile et debout dans l’encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de chapelle, on distinguait sur son visage l’amour désintéressé de l’humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu’exaltait dans les meilleures régions de son cœur l’espoir des étrennes. Maman me pinçait le bras avec violence et disait d’une voix forte : « Bonjour Françoise. » À ce signal mes doigts s’ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. I

 

*Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu’un violoniste de ce pays lui avait donné et qu’elle conservait quoiqu’il rappelât la forme d’un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens qu’elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l’habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de persuader qu’on s’en tînt aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent ; mais elle n’y réussissait pas et c’était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation de redites et un disparate d’étrennes. I

 

*En rentrant, Françoise me fit arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX et de Raspail et où, pour ma part, j’en achetai une de la Berma. II

 

*Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’étrennes, mais parce qu’ils ne croient plus au nouvel an. Des étrennes j’en avais reçu mais non pas les seules qui m’eussent fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J’étais pourtant jeune encore tout de même puisque j’avais pu lui en écrire un par lequel j’espérais en lui disant les rêves lointains de ma tendresse, en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont vieilli c’est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont ils ont appris l’inefficacité. II

 

*Le « jardin d’hiver » que dans ces années-là le passant apercevait d’ordinaire, quelle que fût la rue, si l’appartement n’était pas à un niveau trop élevé au-dessus du trottoir, ne se voit plus que dans les héliogravures des livres d’étrennes de P.-J. Stahl où, en contraste avec les rares ornements floraux des salons Louis XVI d’aujourd’hui — une rose ou un iris du Japon dans un vase de cristal à long col qui ne pourrait pas contenir une fleur de plus —, il semble, à cause de la profusion des plantes d’appartement qu’on avait alors, et du manque absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir dû, chez les maîtresses de maison, répondre plutôt à quelque vivante et délicieuse passion pour la botanique qu’à un froid souci de morte décoration. Il faisait penser en plus grand, dans les hôtels d’alors, à ces serres minuscules et portatives posées au matin du 1er janvier sous la lampe allumée — les enfants n’ayant pas eu la patience d’attendre qu’il fît jour — parmi les autres cadeaux du jour de l’an, mais le plus beau d’entre eux, consolant avec les plantes qu’on va pouvoir cultiver, de la nudité de l’hiver ; plus encore qu’à ces serres-là elles-mêmes, ces jardins d’hiver ressemblaient à celle qu’on voyait tout auprès d’elles, figurée dans un beau livre, autre cadeau du jour de l’an, et qui bien qu’elle fût donnée non aux enfants, mais à Mlle Lili, l’héroïne de l’ouvrage, les enchantait à tel point que, devenus maintenant presque vieillards, ils se demandaient si dans ces années fortunées l’hiver n’était pas la plus belle des saisons. Enfin, au fond de ce jardin d’hiver, à travers les arborescences d’espèces variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au vitrage de ces serres d’enfants, dessinées ou réelles, le passant, se hissant sur ses pointes, apercevait généralement un homme en redingote, un gardénia ou un œillet à la boutonnière, debout devant une femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une topaze, au fond de l’atmosphère du salon, ambrée par le samovar — importation récente alors — de vapeurs qui s’en échappent peut-être encore aujourd’hui, mais qu’à cause de l’habitude personne ne voit plus. II

 

*mon sentiment de mystère avait pu s’appliquer successivement à Gilberte, à la duchesse de Guermantes, à Albertine, à tant d’autres. Sans doute l’inconnu et presque l’inconnaissable était devenu le connu, le familier, indifférent ou douloureux, mais retenant de ce qu’il avait été un certain charme. Et à vrai dire, comme dans ces calendriers que le facteur nous apporte pour avoir ses étrennes, il n’était pas une de mes années qui n’ait eu à son frontispice ou intercalée dans ses jours, l’image d’une femme que j’y avais désirée ; VII

 

Déjà les calendriers… Tradition, vous-dis-je. Tous les ans, avec ceux offerts en échange des étrennes de fin d’année, je crains de manquer de murs !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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