Le joyeux chrysanthème

Le joyeux chrysanthème

 

« au début de l’hiver, un beau dimanche de Toussaint où j’étais sorti »… Cet extrait de La Fugitive nous rappelle que l’heure est à honorer les morts. De tradition, des chrysanthèmes ornent les tombes — au cimetière d’Illiers-Combray comme ailleurs.

Au cimetière d'Illiers-Combray

Au cimetière d’Illiers-Combray

 

Dimanche 1er novembre 2015 (Photos PL)

Dimanche 1er novembre 2015 (Photos PL)

La plante de la famille des asteraceae n’a pas toujours été funèbre. Ainsi, dans À la recherche du temps perdu, c’est une fleur associée à Odette, qui en fait un ornement de son appartement japonisant et un symbole de ses amours avec Swann.

 

C’est de Foix que les informations qui suivent, via le site ariegenews.com (qu’on ne consulte jamais assez), me sont parvenues :

« Son nom signifie en grec « fleur d’or » et cette fleur porte toute la magie de l’Orient où elle poussait dans l’Antiquité sous forme de buisson. On la retrouve en Chine (500 ans avant notre ère), puis au Japon où elle séduit les botanistes qui grâce aux premières hybridations démultiplient ses pétales.

« Si bien que l’on prête à cette fleur pleine de mystères des vertus magiques permettant notamment de prolonger la vie. Au XIXe siècle sous l’ère Meiji, le chrysanthème jaune, symbole de prospérité devient le symbole de la maison impériale.

« Sa fleur arrive en France au moment de la Révolution et devient vite la coqueluche des botanistes qui essaient de la démultiplier en faisant des boules qui pouvaient atteindre 30cm de diamètre. 

Fleur à la mode chez les bourgeois fortunés, il n’est pas étonnant de la retrouver dans le salon d’Odette de Crécy tel que nous le décrit Marcel Proust dans Un amour de Swann.

« Dès la fin de la Première Guerre mondiale, l’ambiance n’est plus à la fête, des milliers de nouvelles tombes s’ornent peu à peu de chrysanthèmes, une des rares plantes à fleurir en automne.

« Et le voilà définitivement associé au cimetière, en France le concept de longévité n’a pas eu de prise sur la fleur sacrée du Japon, elle est liée au rite funéraire et il s’en vend 25 millions de pots par an, la propulsant à la première place des plantes fleuries les plus vendues.
 »

Chrysanthème 2

Chrysanthème 1

 

Des occurrences ci-dessous, j’aime à retenir celle, tirée d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, où les chrysanthèmes font flamber « la splendeur intime et mystérieuse » des « plaisirs si courts de novembre ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann ; un soir comme elle venait d’en descendre et qu’il lui disait à demain, elle cueillit précipitamment dans le petit jardin qui précédait la maison un dernier chrysanthème et le lui donna avant qu’il fût reparti. Il le tint serré contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de quelques jours la fleur fut fanée, il l’enferma précieusement dans son secrétaire. I

*Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à coucher d’Odette qui donnait derrière sur une petite rue parallèle, un escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d’où tombaient des étoffes orientales, des fils de chapelets turcs et une grande lanterne japonaise suspendue à une cordelette de soie (mais qui, pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la civilisation occidentale s’éclairait au gaz), montait au salon et au petit salon. Ils étaient précédés d’un étroit vestibule dont le mur quadrillé d’un treillage de jardin, mais doré, était bordé dans toute sa longueur d’une caisse rectangulaire où fleurissaient comme dans une serre une rangée de ces gros chrysanthèmes encore rares à cette époque, mais bien éloignés cependant de ceux que les horticulteurs réussirent plus tard à obtenir. I

*Elle trouvait à tous ses bibelots chinois des formes « amusantes », et aussi aux orchidées, aux catleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs préférées, parce qu’ils avaient le grand mérite de ne pas ressembler à des fleurs, mais d’être en soie, en satin. I

*il avait obtenu les lettres les plus tendres qu’elle lui eût encore écrites dont l’une, qu’elle lui avait fait porter à midi de la « Maison Dorée » (c’était le jour de la fête de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par ces mots : « Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire », et qu’il avait gardée dans le même tiroir que la fleur séchée du chrysanthème. I

*il y avait dans son cabinet une commode qu’il s’arrangeait à ne pas regarder, qu’il faisait un crochet pour éviter en entrant et en sortant, parce que dans un tiroir étaient serrés le chrysanthème qu’elle lui avait donné le premier soir où il l’avait reconduite, les lettres où elle disait : « Que n’y avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre » et : « À quelque heure du jour et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et disposez de ma vie » I

*il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu’elle lui avait jeté dans sa voiture, qu’il avait gardé contre ses lèvres I

*il fut jaloux de l’autre lui-même qu’elle avait aimé, il fut jaloux de ceux dont il s’était dit souvent sans trop souffrir, « elle les aime peut-être », maintenant qu’il avait échangé l’idée vague d’aimer, dans laquelle il n’y a pas d’amour, contre les pétales du chrysanthème et l’« en tête » de la Maison d’Or, qui, eux en étaient pleins. I

*Il imaginait ce qu’on lui taisait à l’aide de ce qu’on lui disait. Dans les moments où Odette était auprès de lui, s’ils parlaient ensemble d’une action indélicate commise, ou d’un sentiment indélicat éprouvé, par un autre, elle les flétrissait en vertu des mêmes principes que Swann avait toujours entendu professer par ses parents et auxquels il était resté fidèle ; et puis elle arrangeait ses fleurs, elle buvait une tasse de thé, elle s’inquiétait des travaux de Swann. Donc Swann étendait ces habitudes au reste de la vie d’Odette, il répétait ces gestes quand il voulait se représenter les moments où elle était loin de lui. Si on la lui avait dépeinte telle qu’elle était, ou plutôt qu’elle avait été si longtemps avec lui, mais auprès d’un autre homme, il eût souffert, car cette image lui eût paru vraisemblable. Mais qu’elle allât chez des maquerelles, se livrât à des orgies avec des femmes, qu’elle menât la vie crapuleuse de créatures abjectes, quelle divagation insensée à la réalisation de laquelle, Dieu merci, les chrysanthèmes imaginés, les thés successifs, les indignations vertueuses ne laissaient aucune place. I

*j’aurais voulu pouvoir aller finir la journée chez une de ces femmes, devant une tasse de thé, dans un appartement aux murs peints de couleurs sombres, comme était encore celui de Mme Swann (l’année d’après celle où se termine la première partie de ce récit) et où luiraient les feux orangés, la rouge combustion, la flamme rose et blanche des chrysanthèmes dans le crépuscule de novembre pendant des instants pareils à ceux où (comme on le verra plus tard) je n’avais pas su découvrir les plaisirs que je désirais. Mais maintenant, même ne me conduisant à rien, ces instants me semblaient avoir eu eux-mêmes assez de charme. Je voudrais les retrouver tels que je me les rappelais. Hélas! il n’y avait plus que des appartements Louis XVI tout blancs, émaillés d’hortensias bleus. D’ailleurs, on ne revenait plus à Paris que très tard. Mme Swann m’eût répondu d’un château qu’elle ne rentrerait qu’en février, bien après le temps des chrysanthèmes, I

*Si je ne compris pas la Sonate je fus ravi d’entendre jouer Mme Swann. Son toucher me paraissait, comme son peignoir, comme le parfum de son escalier, comme ses manteaux, comme ses chrysanthèmes, faire partie d’un tout individuel et mystérieux, dans un monde infiniment supérieur à celui où la raison peut analyser le talent. II

*Odette avait maintenant, dans son salon, au commencement de l’hiver, des chrysanthèmes énormes et d’une variété de couleurs comme Swann jadis n’eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux — quand j’allais faire à Mme Swann une de ces tristes visites où, lui ayant de par mon chagrin, retrouvé toute sa mystérieuse poésie de mère de cette Gilberte à qui elle dirait le lendemain : « Ton ami m’a fait une visite »,— venait sans doute de ce que, rose-pâles comme la soie Louis XIV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre en crêpe de Chine, ou d’un rouge métallique comme son samovar, ils superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, d’un coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait que quelques jours. Mais j’étais touché parce que ces chrysanthèmes avaient moins d’éphémère, que de relativement durable par rapport à ces tons aussi roses ou aussi cuivrés que le soleil couché exalte si somptueusement dans la brume des fins d’après-midi de novembre et qu’après les avoir aperçus avant que j’entrasse chez Mme Swann, s’éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand coloriste à l’instabilité de l’atmosphère et du soleil, afin qu’ils vinssent orner une demeure humaine, ils m’invitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse à goûter avidement pendant cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse. II

*[Mme Verdurin à Mme Swann :] Vous ne savez pas arranger les chrysanthèmes, disait-elle en s’en allant tandis que Mme Swann se levait pour la reconduire. Ce sont des fleurs japonaises, il faut les disposer comme font les Japonais. » « Je ne suis pas de l’avis de Mme Verdurin, bien qu’en toutes choses elle soit pour moi la Loi et les Prophètes. Il n’y a que vous, Odette, pour trouver des chrysanthèmes si belles ou plutôt si beaux puisque il paraît que c’est ainsi qu’on dit maintenant », déclarait Mme Cottard, quand la Patronne avait refermé la porte. « Chère Mme Verdurin n’est pas toujours très bienveillante pour les fleurs des autres », répondait doucement Mme Swann. II

*Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d’avoir goûté à ces plaisirs de l’hiver, desquels les chrysanthèmes m’avaient semblé être l’enveloppe éclatante. II

*Mais Mme Swann ayant appris d’un ami qu’elle vénérait le mot «tocard» — lequel lui avait ouvert de nouveaux horizons parce qu’il désignait précisément les choses que quelques années auparavant elle avait trouvées «chic» — toutes ces choses-là successivement avaient suivi dans leur retraite le treillage doré qui servait d’appui aux chrysanthèmes II

*Notre voiture descendait vite les boulevards, les avenues, dont les hôtels en rangée, rose congélation de soleil et de froid, me rappelaient mes visites chez Mme Swann doucement éclairées par les chrysanthèmes en attendant l’heure des lampes. V

*[Journal inédit des Goncourt :] La maîtresse de la maison, qui va me placer à côté d’elle, me dit aimablement avoir fleuri sa table rien qu’avec des chrysanthèmes japonais, mais des chrysanthèmes disposés en des vases qui seraient de rarissimes chefs-d’œuvre, l’un entre autres fait de bronze sur lequel des pétales en cuivre rougeâtre sembleraient être la vivante effeuillaison de la fleur. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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