« La tentation de Combray »

« La tentation de Combray »

 

André Glucksmann usait d’une forte image pour dénoncer un repli rance vers des terroirs et des passés qui chantent : le philosophe s’en prenait à « la tentation de Combray ».

J’ai découvert ça en lisant les articles suscités par sa mort lundi à Paris à 78 ans, ainsi dans Le Figaro :

« Il assurait partager avec Sarkozy la nécessité de créer une rupture, dénonçant à l’époque avec force « la tentation de Combray » menaçant la France, cette fuite en arrière qui « consiste à se recroqueviller sur son passé », à sombrer dans une « espèce de douce et lénifiante exception française » tout en chantonnant, comme en 1940, « tout va très bien Madame la Marquise ».

Et cet admirateur de Musil et de Proust, qui prit ensuite ses distances avec Sarkozy – dont il n’avait pas approuvé la position vis-à-vis de la Russie, pas plus que le discours de Grenoble – de réciter d’un trait cet extrait des Mémoires d’espoir de De Gaulle : « À l’antique sérénité d’un peuple de paysans certains de tirer de la terre une existence médiocre, mais assurée, a succédé chez les enfants du siècle la sourde angoisse des déracinés. » Avant de conclure : « Nous sommes tous des déracinés. »

 

Sur le coup, j’ai ressenti un vieux coup de blues. La formule était belle mais devais-je me sentir concerné, moi qui ai troqué les cités trépidantes contre celle de tante Léonie et du petit Marcel  ? Bien sûr que non.

Alain Juppé avait inventé une autre « tentation », celle de Venise, ainsi expliquée par le site Reverso :

« Cette expression très récente, souvent utilisée pour des politiques, surtout depuis le début de ce XXIe siècle, nous vient du titre d’un livre publié en 1993.

Son auteur, Alain Juppé, l’a écrit pendant une traversée du désert, juste avant de devenir ministre des Affaires Étrangères dans le gouvernement de cohabitation d’Édouard Balladur sous la présidence de François Mitterrand.

Il s’y s’interroge sur l’utilité de consacrer sa vie au métier de politicien, alors que bien d’autres choses par ailleurs valent la peine d’être vécues ou considérées. Il y évoque, entre autres, la ville de Venise où il va volontiers se ressourcer tout en y mesurant certaines insuffisances de sa vie. D’où la tentation de s’y replier définitivement et d’y oublier la violence psychologique de la vie politique.

C’est de cette réflexion et de ce titre qu’est née notre expression qui s’applique aux personnes qui envisagent de passer de la lumière ou de la notoriété à l’ombre afin de s’y épanouir et de s’y consacrer temporairement ou définitivement à des activités moins contraignantes et stressantes que celles qu’imposent la vie publique.

Par extension, elle indique un souhait de changement de vie, qui peut-être aussi bien professionnel que personnel. »

 

Je m’y reconnais bien. Mieux, j’y ai succombé. Sans y chercher une sortie passéiste du monde, une retraite aigrie, un refus de palpiter avec les autres. On peut s’isoler au cœur d’une capitale comme dans un trou perdu. Dans l’un et l’autre, on peut partager les angoisses et les espoirs humains.

 

Combray était-il un refuge mélancolique pour Proust ? Bien au contraire : en faisant ressurgir sa jeunesse, l’écrivain ne se projette que mieux dans son devenir. Nous avons tous un Combray et une tentation. Si le passé n’est pas l’avenir, il en est sa promesse.

 

Hommage à Glucksmann et à ses fécondes indignations.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “« La tentation de Combray »”

You can leave a reply or Trackback this post.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et