Des soins proustiens

Des soins proustiens

 

Pousser la passion pour Proust jusqu’à souffrir des maux de ses personnages, est-ce abuser ?

Je me croyais guéri de l’asthme de mon enfance. Or, le médecin d’Illiers-Combray que je viens de consulter parce que j’avais une respiration sifflante a diagnostiqué cette difficulté respiratoire qui a martyrisé notre cher Marcel.

Mieux : dans une ordonnance longue comme une phrase de la Recherche, il m’a notamment prescrit des inhalations bi-quotidiennes d’huile essentielle naturelle purifiée de Melaleuca viridiflora sélectionné (Gomenol).

816 Goménol

 

« Inhalations », « goménol » : sans que j’aie besoin de la convoquer ma mémoire de l’œuvre s’est mise en marche et m’a fourni ces deux extraits :

 

*un médecin brésilien qui prétendait guérir les étouffements du genre de ceux que j’avais par d’absurdes inhalations d’essences de plantes. Le Côté de Guermantes

 

*Cependant j’étais frappé, comme chaque personne qui approcha ce soir-là Mme Verdurin, par une odeur assez peu agréable de rhino-goménol. Voici à quoi cela tenait. On sait que Mme Verdurin n’exprimait jamais ses émotions artistiques d’une façon morale, mais physique, pour qu’elles semblassent plus inévitables et plus profondes. Or, si on lui parlait de la musique de Vinteuil, sa préférée, elle restait indifférente, comme si elle n’en attendait aucune émotion. Mais après quelques minutes de regard immobile, presque distrait, sur un ton précis, pratique, presque peu poli (comme si elle vous avait dit : « Cela me serait égal que vous fumiez mais c’est à cause du tapis, il est très beau — ce qui me serait encore égal — mais il est très inflammable, j’ai très peur du feu et je ne voudrais pas vous faire flamber tous, pour un bout de cigarette mal éteinte que vous auriez laissé tomber par terre »), elle vous répondait : « Je n’ai rien contre Vinteuil ; à mon sens, c’est le plus grand musicien du siècle, seulement je ne peux pas écouter ces machines-là sans cesser de pleurer un instant (elle ne disait nullement « pleurer » d’un air pathétique, elle aurait dit d’un air aussi naturel « dormir » ; certaines méchantes langues prétendaient même que ce dernier verbe eût été plus vrai, personne ne pouvant, du reste, décider, car elle écoutait cette musique-là la tête dans ses mains, et certains bruits ronfleurs pouvaient, après tout, être des sanglots). Pleurer ça ne me fait pas mal, tant qu’on voudra, seulement ça me fiche, après, des rhumes à tout casser. Cela me congestionne la muqueuse, et quarante-huit heures après, j’ai l’air d’une vieille poivrote et, pour que mes cordes vocales fonctionnent, il me faut faire des journées d’inhalation. Enfin un élève de Cottard, un être délicieux, m’a soignée pour ça. Il professe un axiome assez original : « Mieux vaut prévenir que guérir. » Et il me graisse le nez avant que la musique commence. C’est radical. Je peux pleurer comme je ne sais pas combien de mères qui auraient perdu leurs enfants, pas le moindre rhume. Quelquefois un peu de conjonctivite, mais c’est tout. L’efficacité est absolue. Sans cela je n’aurais pu continuer à écouter du Vinteuil. Je ne faisais plus que tomber d’une bronchite dans une autre. » La Prisonnière

 

Je me rassure en pensant que si Marcel était médecin, comme son père et son frère, cela se saurait.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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