Criminels !

Criminels !

 

J’ai un peu la nausée… Voici donc, sans commentaires,  les soixante-cinq occurrences de « crime » et « criminel » dans la Recherche.

 

*les crimes de Golo I

*Dans la réalité, en dehors des cas de sadisme, une fille aurait peut-être des manquements aussi cruels que ceux de Mlle Vinteuil envers la mémoire et les volontés de son père mort, mais elle ne les résumerait pas expressément en un acte d’un symbolisme aussi rudimentaire et aussi naïf; ce que sa conduite aurait de criminel serait plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux à elle qui ferait le mal sans se l’avouer. I

*[Saniette à Swann à propos d’un  débat :] « C’est bon, c’est bon ; en tous cas, même si je me trompe, ce n’est pas un crime, je pense » I

*[Swann] avait le même besoin de parler du chagrin qu’un assassin a de parler de son crime. I

*— Oui, j’ai pensé que le récent télégramme de l’empereur d’Allemagne n’a pas dû être de votre goût, dit mon père.

M. de Norpois leva les yeux au ciel d’un air de dire : «Ah! celui-là! D’abord, c’est un acte d’ingratitude. C’est plus qu’un crime, c’est une faute et d’une sottise que je qualifierai de pyramidale ! II

*Il est difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui ; par peur de nous exagérer notre importance et en grandissant dans des proportions énormes le champ sur lequel sont obligés de s’étendre les souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à peine dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la mémoire de ceux avec qui nous causons. C’est d’ailleurs à une supposition de ce genre qu’obéissent les criminels quand ils retouchent après coup un mot qu’ils ont dit et duquel ils pensent qu’on ne pourra confronter cette variante à aucune autre version. II

*j’étais persuadé que ce genre d’amour [pour une mauvaise femme] finissait fatalement par l’aliénation mentale, le crime et le suicide II

*le pacifisme multiplie quelquefois les guerres et l’indulgence la criminalité. II

*quand [Robert de Saint-Loup] parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent à corrompre les femmes, tâchent de les faire venir dans des maisons de passe, son visage respirait la souffrance et la haine.

— Je les tuerais avec moins de remords qu’un chien qui est du moins une bête gentille, loyale et fidèle. En voilà qui méritent la guillotine, plus que des malheureux qui ont été conduits au crime par la misère et par la cruauté des riches. II

*[L’artiste] causera indéfiniment avec des criminels repentis, dont les remords, la régénération a fait l’objet de ses romans II

*[Le valet de pied à Françoiuse :]— Comment que j’ai entendu causer de Méséglise ? mais c’est bien connu ; on m’en a causé et même souventes fois causé, répondait-il avec cette criminelle inexactitude des informateurs qui, chaque fois que nous cherchons à nous rendre compte objectivement de l’importance que peut avoir pour les autres une chose qui nous concerne, nous mettent dans l’impossibilité d’y réussir. II

*« Oui, oui, grommelait le maître d’hôtel, mais tout cela pourrait bien changer, les ouvriers doivent faire une grève au Canada et le ministre a dit l’autre soir à Monsieur qu’il a touché pour ça deux cent mille francs. » Le maître d’hôtel était loin de l’en blâmer, non qu’il ne fût lui-même parfaitement honnête, mais croyant tous les hommes politiques véreux, le crime de concussion lui paraissait moins grave que le plus léger délit de vol. III

*On pardonne les crimes individuels, mais non la participation à un crime collectif. III

*on ne fait la somme des vices d’un être que quand il n’est plus guère en état de les exercer, et qu’à la grandeur du châtiment social, qui commence à s’accomplir et qu’on constate seul, on mesure, on imagine, on exagère celle du crime qui a été commis. III

*c’est en nous une bête immonde et inconnue qui se fait entendre et dont l’accent parfois peut aller jusqu’à faire aussi peur à qui reçoit cette confidence involontaire, elliptique et presque irrésistible de votre défaut ou de votre vice, que ferait l’aveu soudain indirectement et bizarrement proféré par un criminel ne pouvant s’empêcher de confesser un meurtre dont vous ne le saviez pas coupable. III

*[Norpois :] Il va de soi d’ailleurs que c’est au gouvernement qu’il appartient de dire le droit et de clore la liste trop longue des crimes impunis, non, certes, en obéissant aux excitations socialistes ni de je ne sais quelle soldatesque, ajouta-t-il, en regardant Bloch dans les yeux et peut-être avec l’instinct qu’ont tous les conservateurs de se ménager des appuis dans le camp adverse. III

*[Charlus :] « Je crois que les journaux disent que Dreyfus a commis un crime contre sa patrie, je crois qu’on le dit, je ne fais aucune attention aux journaux, je les lis comme je me lave les mains, sans trouver que cela vaille la peine de m’intéresser. En tous cas le crime est inexistant, le compatriote de votre ami aurait commis un crime contre sa patrie s’il avait trahi la Judée, mais qu’est-ce qu’il a à voir avec la France ? » III

*Françoise avait mille fois répété au jardinier de Combray que la guerre est le plus insensé des crimes et que rien ne vaut sinon vivre. Or, quand éclata la guerre russo-japonaise, elle était gênée, vis-à-vis du czar, que nous ne nous fussions pas mis en guerre pour aider « les pauvres Russes » « puisqu’on est alliancé », disait-elle. III

*En ce moment, tenant au-dessus d’Albertine et de moi la lampe allumée qui ne laissait dans l’ombre aucune des dépressions encore visibles que le corps de la jeune fille avait creusées dans le couvre-pieds, Françoise avait l’air de la « Justice éclairant le Crime ». III 

*Le passé n’est pas fugace, il reste sur place. Ce n’est pas seulement des mois après le commencement d’une guerre que des lois votées sans hâte peuvent agir efficacement sur elle, ce n’est pas seulement quinze ans après un crime resté obscur qu’un magistrat peut encore trouver les éléments qui serviront à l’éclaircir ; III

*[Joseph Périgot dans une lettre :] Je fréquente la duchesse de Guermantes, des personnes que tu as jamais entendu même le nom dans nos ignorants pays. Aussi c’est avec plaisir que j’enverrai les livres de Racine, de Victor Hugo, de Pages choisies de Chênedollé, d’Alfred de Musset, car je voudrais guérir le pays qui ma donner le jour de l’ignorance qui mène fatalement jusqu’au crime. III

*Il est vrai que ces sons [émis par Charlus et Jupien] étaient si violents que, s’ils n’avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre à côté de moi et qu’ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J’en conclus plus tard qu’il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir, IV

*[Les invertis] sans liberté que provisoire, jusqu’à la découverte du crime ; IV

*l’opprobre seul fait le crime IV

*[Charlus :] « On n’entre dans ces salons-là que par moi. » Faute grave, crime peut-être inexpiable, je n’avais pas suivi la voie hiérarchique. IV

*[Mme de Saint-Euverte à Mme de Franquetot :] «Mais on peut toujours entrer écouter de la musique si ça vous amuse, ça n’a rien de criminel ! » IV    

*« Mais es-tu sûr que M. de Charlus ait eu tant de maîtresses ? » demandai-je, non certes dans l’intention diabolique de révéler à Robert le secret que j’avais surpris, mais agacé cependant de l’entendre soutenir une erreur avec tant de certitude et de suffisance. Il se contenta de hausser les épaules en réponse à ce qu’il croyait de ma part de la naïveté. « Mais d’ailleurs, je ne l’en blâme pas, je trouve qu’il a parfaitement raison. » Et il commença à m’esquisser une théorie qui lui eût fait horreur à Balbec (où il ne se contentait pas de flétrir les séducteurs, la mort lui paraissant le seul châtiment proportionné au crime). IV

*[Le duc de Guermantes :] Plus je crois qu’une erreur, que même des crimes ont été commis, plus je saigne dans mon amour de l’armée. IV

*comme les coupables qui ne veulent pas avoir l’air embarrassé qu’on parle devant eux du crime qu’ils sont censés ne pas avoir commis et croient devoir prolonger une conversation périlleuse… IV

*Nous n’aimons pas les grandes phrases, les attestations, nous avons tort, nous fermons ainsi notre cœur au pathétique des campagnes, à la légende que la pauvre servante, renvoyée, peut-être injustement, pour vol, toute pâle, devenue subitement plus humble comme si c’était un crime d’être accusée, déroule en invoquant l’honnêteté de son père, les principes de sa mère, les conseils de l’aïeule. IV

*[Mme Verdurin sur Morel :] « Croyez-vous, dit Mme Verdurin au baron, que ce n’est pas un crime que cet être-là, qui pourrait nous enchanter avec son violon, soit là à une table d’écarté. Quand on joue du violon comme lui ! IV

*Plongée dans sa Revue des Deux Mondes, Mme Sherbatoff répondit à peine du bout des lèvres à mes questions et finit par me dire que je lui donnais la migraine. Je ne comprenais rien à mon crime. IV

*la pudeur enfin, plus respectable et plus criminelle pourtant, des fils qui nous prient de ne pas écrire sur leur père défunt qui fut plein de mérites, afin d’assurer le silence et le repos, d’empêcher qu’on entretienne la vie et qu’on crée de la gloire autour du pauvre mort, qui préférerait son nom prononcé par les bouches des hommes aux couronnes, fort pieusement portées, d’ailleurs, sur son tombeau. IV

*[Le duc de Guermantes :] le crime d’un des leurs peut amener jusque… […] ce crime affreux n’est pas simplement une cause juive V

*En se liant davantage avec la jeune fille, elle lui avait plu, il l’aimait. Il se connaissait si peu qu’il se figurait même peut-être l’aimer pour toujours. Certes, son désir initial, son projet criminel subsistaient, mais recouverts par tant de sentiments superposés que rien ne dit que le violoniste n’eût pas été sincère en disant que ce vicieux désir n’était pas le mobile véritable de son acte. V

*Cette attention, d’ailleurs, qui m’eût semblé criminelle de la part d’Albertine V

*C’est terrible d’avoir la vie d’une autre personne attachée à la sienne comme une bombe qu’on tiendrait sans qu’on puisse la lâcher sans crime. V

*L’irresponsabilité aggrave les fautes et même les crimes, quoi qu’on en dise. Landru, à supposer qu’il ait réellement tué ses femmes, s’il l’a fait par intérêt, à quoi l’on peut résister, peut être gracié, mais non si ce fut par un sadisme irrésistible. V

*En matière de crime, là où il y a danger pour le coupable, c’est l’intérêt qui dicte les aveux. Pour les fautes sans sanction, c’est l’amour-propre. V

*Ces caractéristiques qui, dans certains moments, devenaient aussi saisissantes que celles qui marquent un fou ou un criminel m’apportaient, d’ailleurs, un certain apaisement. V

*les affaires criminelles sont plus ou moins débrouillées par le juge d’instruction. V

*— Mais est-ce qu’il a jamais assassiné quelqu’un, Dostoïevski ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s’appeler l’Histoire d’un Crime. C’est une obsession chez lui, ce n’est pas naturel qu’il parle toujours de ça. — Je ne crois pas, ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que, comme tout le monde, il a connu le péché, sous une forme ou sous une autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-là, il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui ne le sont d’ailleurs pas tout à fait, qu’on condamne avec des circonstances atténuantes. Et ce n’était même peut-être pas la peine qu’il fût criminel. […] le crime du père Karamazov engrossant la pauvre folle […] Smerdiakov se pendant, son crime accompli. V

*les trouvailles d’un historien sur les dessous d’un crime ou d’une révolution VI

*La suppression de la souffrance ? Ai-je pu vraiment le croire ? croire que la mort ne fait que biffer ce qui existe et laisser le reste en état ; qu’elle enlève la douleur dans le cœur de celui pour qui l’existence de l’autre n’est plus qu’une cause de douleurs ; qu’elle enlève la douleur et n’y met rien à la place ? La suppression de la douleur ! Parcourant les faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir le courage de former le même souhait que Swann. Si Albertine avait pu être victime d’un accident, vivante, j’aurais eu un prétexte pour courir auprès d’elle, morte j’aurais retrouvé, comme disait Swann, la liberté de vivre. Je le croyais ? Il l’avait cru, cet homme si fin et qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu’on a dans le cœur. Comme, un peu plus tard, s’il avait été encore vivant, j’aurais pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde, que la mort de celle qu’il aimait ne l’eût délivré de rien ! VI

*Cette raison est que, quelle que soit l’image, depuis la truite à manger au coucher du soleil qui décide un homme sédentaire à prendre le train, jusqu’au désir de pouvoir étonner un soir une orgueilleuse caissière en s’arrêtant devant elle en somptueux équipage, qui décide un homme sans scrupules à commettre un assassinat ou à souhaiter la mort et l’héritage des siens, selon qu’il est plus brave ou plus paresseux, qu’il va plus loin dans la suite de ses idées ou reste à en caresser le premier chaînon, l’acte qui est destiné à nous permettre d’atteindre l’image, que cet acte soit le voyage, le mariage, le crime, … cet acte nous modifie assez profondément pour que nous n’attachions plus d’importance à la raison qui nous a fait l’accomplir. Il se peut même que ne vienne plus une seule fois à son esprit l’image que se formait celui qui n’était pas encore un voyageur, ou un mari, ou un criminel, ou un isolé (qui s’est mis au travail pour la gloire et s’est du même coup détaché du désir de la gloire). VI

*[Andrée au Héros sur Albertine :] Elle espérait que vous la sauveriez, que vous l’épouseriez. Au fond, elle sentait que c’était une espèce de folie criminelle, et je me suis souvent demandé si ce n’était pas après une chose comme cela, ayant amené un suicide dans une famille, qu’elle s’était elle-même tuée. VI

*Enfin il tenait M. Caillaux pour un traître qui méritait mille fois d’être fusillé. Quand son frère lui demandait des preuves de cette trahison, M. de Guermantes répondait que s’il ne fallait condamner que les gens qui signent un papier où ils déclarent « j’ai trahi » on ne punirait jamais le crime de trahison. Mais pour le cas où je n’aurais pas l’occasion d’y revenir, je noterai aussi que deux ans plus tard, le Duc de Guermantes, animé du plus pur anticaillautisme, rencontra un attaché militaire anglais et sa femme, couple remarquablement lettré avec lequel il se lia, comme au temps de l’affaire Dreyfus avec les trois dames charmantes, que dès le premier jour il eut la stupéfaction, parlant de Caillaux dont il estimait la condamnation certaine et le crime patent, d’entendre le couple charmant et lettré dire : «Mais il sera probablement acquitté, il n’y a absolument rien contre lui ». VII

*[Charlus sur Morel dans une lettre au Héros :] J’étais décidé à le tuer. Dieu lui a conseillé la prudence pour me préserver d’un crime. VII

*[Le Héros dans l’hôtel de Jupien :] Un crime atroce allait y être consommé si on n’arrivait pas à temps pour le découvrir et faire arrêter les coupables. VII

*Et même le voleur, l’assassin le plus déterminés ne l’eussent pas contenté, car ils ne parlent pas de leur crime ; VII

*[Jupien à Charlus sur un faux assassin :] Il a l’air d’une bonne nature, il exprime des sentiments de respect pour sa famille. – Il n’est pourtant pas bien avec son père, objecta Jupien, ils habitent ensemble, mais ils servent chacun dans un bar différent.». C’était évidemment faible comme crime auprès de l’assassinat, mais Jupien se trouvait pris au dépourvu. VII

*[Pour Françoise] le doute que les Allemands fussent des criminels, pouvait être mal fondé en fait, mais ne renfermait pas en soi, au point de vue logique de contradiction. VII

*À une nouvelle faute de prononciation que commit le baron, la douleur et l’indignation de la duchesse [de Létourville] augmentant ensemble, elle dit au baron : « Palamède ! » sur le ton interrogatif et exaspéré des gens trop nerveux qui ne peuvent supporter d’attendre une minute et si on les fait entrer tout de suite en s’excusant d’achever sa toilette vous disent amèrement, non pour s’excuser mais pour s’accuser : « Mais alors, je vous dérange ! » Comme si c’était un crime de la part de celui qu’on dérange. Finalement, elle nous quitta d’un air de plus en plus navré en disant au baron : « Vous feriez mieux de rentrer ». VII

*on peut admettre qu’un inconnu assis en face de vous soit criminel ou roi, VII

*Cet ancien président du Conseil, si bien reçu dans le faubourg Saint-Germain, avait jadis été l’objet de poursuites criminelles, exécré du monde et du peuple. VII

 

Demain, on parle d’autre chose.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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