Proust, l’hôtel de la Marine et moi

Proust, l’hôtel de la Marine et moi

 

Le blogueur n’est pas seul maître à bord… J’ai reçu un SMS comminatoire de mon frère cadet, Olivier : « L’Hôtel de la Marine a vécu sa dernière cérémonie aux couleurs. Snif. Notre grand’mère y a habité. Chronique à faire. »

 

Si vous le connaissiez, vous feriez comme moi : vous obtemperiez. Seulement, il me faut un lien avec Marcel Proust, objet unique de ce blogue. Voici ce que j’ai trouvé.

 

Mon arrière-grand-père, l’amiral Henri Rieunier, a été ministre de la Marine en 1893.

 

L’amiral Rieunier à l’Élysée

L’amiral Rieunier à l’Élysée

 

De lui, j’ai un souvenir aussi encombrant qu’émouvant, datant de l’année précédente, quand il était commandant en chef de l’escadre de la Méditerranée Occidentale et du Levant, 1re Armée navale, avec pavillon sur le Formidable, un cuirassé de 12 000 tonnes à deux tourelles :

2 Vase

 

Ce « vase » kitchissime lui a été offert par les villes d’Antibes, Golfe-Juan et Vallauris. Je crois qu’il avait un frère jumeau dont j’ignore si un autre descendant du vieux loup de mer galonné en a hérité. Malgré tous mes déménagements où il m’a toujours suivi, il ne s’est jamais cassé et je n’ai pas plus songé à m’en débarrasser. Je ne peux donc le relier à ces mots de Du côté de chez Swann à propos d’Odette : « elle qui alors, au comble de la rage, brisa un vase et dit à Swann : « On ne peut jamais rien faire avec toi ! »

 

Les membres du gouvernement vont-ils m’être plus miséricordieux ? Hélas non. Il y a dans la Recherche des ministres et ministères des Affaires étrangères, de l’Instruction publique, des Postes, de la Guerre, de l’Intérieur et des Cultes, des Travaux publics, ainsi que des sous-secrétaire d’État aux Finances, aux Postes et Télégraphes, et aux Beaux-Arts. Swann fréquente les lieux de pouvoir où l’on danse mais ils ne sont pas précisés : « il arrivait que dans une soirée où il était invité comme elle — chez Forcheville, chez le peintre, ou à un bal de charité dans un ministère — il se trouvât en même temps qu’elle » ; « c’était avec d’inélégants fonctionnaires, avec des femmes tarées, parure des bals de ministères, qu’il désirait de se lier ».

Il ne me reste plus qu’à dire comme Mme Bontemps : « Eh bien ! zut pour le ministère ! Oui, zut pour le ministère ! » Non, je ne vois pas l’ombre d’un ministre de la Marine.

 

Ah, « marine » ! Serait-ce la bonne piste ? Le mot apparaît vingt-six fois dans l’œuvre mais une seule à propos de bateaux sur l’eau — allemands pour ne rien arranger. C’est dans Le Temps retrouvé : « leurs pièces de marine ne sont pas moins terribles qu’un volcan ».

 

Les locaux du ministère sont mon dernier espoir. Mon aïeul avait un logement de fonction dans quelques unes des cinq cent cinquante-trois pièces du bâtiment de la place de la Concorde.

3 Hôtel de la Marine

 

Cet hôtel de la Marine date du XVIIIe siècle et a d’abord servi d’écrin aux bijoux de la Couronne. Les Parisiens le pillent le 13 juillet 1789 et une partie accueille de secrétariat d’État à la Marine qui, promu ministère, se développe jusqu’à occuper la totalité des lieux. Jusqu’à ces derniers temps, il abritait encore une partie du haut commandement de la marine française.

C’est donc au n° 2 de la place de la Concorde qu’a vécu ma grand’mère Louise.

Il n’y a guère d’adresses plus distinguées à Paris. Vais-je y trouver un lien avec Proust ? Les deux hôtels symétriques de part et d’autre de la rue Royale (l’autre occupé par le Crillon et, du temps du cher Marcel par le Cercle de la Rue Royale) ont été bâtis sur les plans d’Ange-Jacques Gabriel. Les palais de l’architecte sont cités dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, mais sans compliments excessifs :

*Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que c’était le moment de la grande vogue des Expositions d’Aquarellistes, dans un ciel mobile et léger. Je mentirais en disant que dans ce temps-là les palais de Gabriel m’aient paru d’une plus grande beauté ni même d’une autre époque que les hôtels avoisinants.

 

À un jet de billes des jardins des Champs-Élysées où Marcel et son Héros enfant jouaient, c’est la rue Royale qui est la plus proustienne du quartier avec le couturier Raudnitz (au n° 8), le fleuriste Lachaume (au 10), le photographe Otto (au 15), la brasserie Weber (au 21), sans omettre le « Thé de la rue Royale » que Mme Swann trouvait « chic » de fréquenter.

 

Proust avait commencé sa vie mondaine quand l’amiral était ministre et l’a peut-être croisé dans un quartier qui était familier aux deux. Le marin est mort quatre ans avant l’écrivain. Il a rendu l’âme à 85 ans, à Albi, loin, très loin, de la mer.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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