Proust et la Serbe mangeuse de salade

Proust et la Serbe mangeuse de salade

 

Dans ma quête d’une liste exhaustive des personnages de la Recherche, il en est qui surgissent sans que je les aie débusqué du premier abord.

 

Si la Serbie est citée cinq fois dans l’œuvre, il n’y a qu’un seul sujet de ce pays, un royaume du temps de Proust.

808 Armoiries de Serbie

 

C’est une dame et elle s’avance masquée. Elle est évoquée d’étonnante façon en conclusion de la célèbre scène d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs où des gens sans fortune s’écrasent contre les vitres de la luxueuse salle à manger du Grand-Hôtel de Balbec comparée à un aquarium.

Fasciné par l’évocation du risque d’un Grand Soir, j’avais négligé la phrase qui suit. Proust y imagine, dans la foule, un écrivain qui, appliquant aux humains l’étude scientifique des poissons — l’ichtyologie —, verrait une vieille dame serbe à la bouche de poisson de mer. La raison de ce rapprochement est des plus surprenantes : depuis son plus jeune âge, la dame vit dans le Faubourg et ressemble aux La Rochefoucauld par sa façon de manger la salade !

J’ai dit « surprenant », j’aurais dû écrire « stupéfiant ». Quelle phrase inattendue, sans plus d’explication. Qu’avait donc l’écrivain en tête ? Qui est cette Serbe sûrement de haute lignée ? Est-elle fictive ou une amie de Proust ? Quelle est la particularité d’une des neuf « familles prépondérantes » (dixit Charlus) quand ses membres avalent laitue, cresson ou endive ?

 

Avouez que c’est aussi déconcertant que mystérieux ! J’espère vos éclairantes réflexions.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus connue d’ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles joués à l’Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle s’était cultivée, et deux hommes très en vue de l’aristocratie à faire dans la vie bande à part, à ne voyager qu’ensemble, à prendre à Balbec leur déjeuner, très tard quand tout le monde avait fini ; à passer la journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n’entrait aucune malveillance, mais seulement les exigences du goût qu’ils avaient pour certaines formes spirituelles de conversation, pour certains raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne vivre, à ne prendre leurs repas qu’ensemble, et leur eût rendu insupportable la vie en commun avec des gens qui n’y avaient pas été initiés. Même devant une table servie, ou devant une table à jeu, chacun d’eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le partenaire qui était assis en face de lui, reposaient en suspens et inutilisés un certain savoir qui permet de reconnaître la camelote dont tant de demeures parisiennes se parent comme d’un « Moyen Âge » ou d’une « Renaissance » authentiques et, en toutes choses, des critériums communs à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce n’était plus, dans ces moments-là, que par quelque rare et drôle interjection jetée au milieu du silence du repas ou de la partie, ou par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revêtue pour déjeuner ou faire un poker, que se manifestait l’existence spéciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés. Mais en les enveloppant ainsi d’habitudes qu’ils connaissaient à fond, elle suffisait à les protéger contre le mystère de la vie ambiante. Pendant de longs après-midi, la mer n’était suspendue en face d’eux que comme une toile d’une couleur agréable accrochée dans le boudoir d’un riche célibataire, et ce n’était que dans l’intervalle des coups qu’un des joueurs n’ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour en tirer une indication sur le beau temps ou sur l’heure, et rappeler aux autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges : (une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En attendant peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit, y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d’ichtyologie humaine, qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères acquis qui font qu’une vieille dame serbe dont l’appendice buccal est d’un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld. II

 

Serbie

*[M. Verdurin à Saniette :] Vous êtes comme M. de Longepierre, l’homme le plus bête que je connaisse, qui nous disait familièrement l’autre jour « le Banat ». Personne n’a su de quoi il voulait parler. Finalement on a appris que c’était une province de Serbie. » IV

[M. de Norpois à Mme de Villeparisis :] « Tenez, je vous apporte des journaux, le Corriere della Sera, la Gazzetta del Popolo, etc. Est-ce que vous savez qu’il est fortement question d’un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie ? Il serait peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de Constantinople. VI

*[Charlus sur Norpois :] il invite la France, etc., à intervenir en Grèce en tant que puissance protectrice parce que le traité qui liait la Grèce à la Serbie n’a pas été tenu. Or, de bonne foi, si la France n’était pas en guerre et ne souhaitait pas le concours ou la neutralité bienveillante de la Grèce, aurait-elle l’idée d’intervenir en tant que puissance protectrice, et le sentiment moral qui la pousse à se révolter parce que la Grèce n’a pas tenu ses engagements avec la Serbie, ne se tait-il pas aussi dès qu’il s’agit de violation tout aussi flagrante de la Roumanie et de l’Italie qui, avec raison, je le crois, comme la Grèce aussi, n’ont pas rempli leurs devoirs, moins impératifs et étendus qu’on ne dit d’alliés de l’Allemagne ? La vérité c’est que les gens voient tout par leur journal et comment pourraient-ils faire autrement puisqu’ils ne connaissent pas personnellement les gens ni les événements dont il s’agit. VII

*[Charlus :] Pour le roi Constantin de Grèce et le tzar de Bulgarie, le public a oscillé, à diverses reprises, entre l’aversion et la sympathie, parce qu’on disait tour à tour qu’ils se mettaient du côté de l’Entente ou de ce que Norpois appelle les Empires centraux. C’est comme quand Brichot nous répète à tout moment que l’«heure de Venizelos va sonner». Je ne doute pas que M. Venizelos soit un homme d’État plein de capacité, mais qui nous dit que les gens désirent tant que cela Venizelos ? Il voulait, nous dit-on, que la Grèce tînt ses engagements envers la Serbie. Encore faudrait-il savoir quels étaient ces engagements et s’ils étaient plus étendus que ceux que l’Italie et la Roumanie ont cru pouvoir violer. Nous avons de la façon dont la Grèce exécute ses traités et respecte sa constitution un souci que nous n’aurions certainement pas si ce n’était pas notre intérêt. Qu’il n’y ait pas eu la guerre, croyez-vous que les puissances «garantes» auraient même fait attention à la dissolution des Chambres. Je vois simplement qu’on retire un à un ses appuis au roi de Grèce pour pouvoir le jeter dehors ou l’enfermer le jour où il n’aura plus d’armée pour le défendre. Je vous disais que le public ne juge le roi de Grèce et le roi des Bulgares que d’après les journaux. Et comment pourraient-ils penser, sur eux autrement que par le journal puisqu’ils ne les connaissent pas ? VII

 

La Rochefoucauld

*« Il y a un certain nombre de familles prépondérantes, lui avait dit M. de Charlus, avant tout les Guermantes, qui comptent quatorze alliances avec la Maison de France, ce qui est d’ailleurs surtout flatteur pour la Maison de France, car c’était à Aldonce de Guermantes et non à Louis le Gros, son frère consanguin mais puîné, qu’aurait dû revenir le trône de France. Sous Louis XIV, nous drapâmes à la mort de Monsieur, comme ayant la même grand’mère que le Roi ; fort au-dessous des Guermantes, on peut cependant citer les La Trémoïlle, descendants des rois de Naples et des comtes de Poitiers ; les d’Uzès, peu anciens comme famille mais qui sont les plus anciens pairs ; les Luynes, tout à fait récents mais avec l’éclat de grandes alliances ; les Choiseul, les Harcourt, les La Rochefoucauld. Ajoutez encore les Noailles, malgré le comte de Toulouse, les Montesquiou, les Castellane et, sauf oubli, c’est tout. IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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