Madeleine, biscotte, pain et croissant

Madeleine, biscotte, pain et croissant

 

J’ai reçu mon exemplaire des Manuscrits de la madeleine.

249 €

249 €

 

 

Il ne s’est trouvé que deux cent vingt-cinq personnes pour me précéder.

2 Coffret 2

 

Les éditions des Saint Pères ne se sont pas moquées du monde. Coûteux, le coffret est splendide. Je comprends mieux la popularité du scoop (un peu bidon) de la madeleine qui a failli ne pas en être une. Tout est construit autour de ce thème : les trois cahiers sont nommés La biscotte, Le pain grillé et Les Petites Madeleines, dont le préfacier, Jean-Paul Enthoven, remarque que les deux majuscules sont aussi celles de Proust Marcel.

Dans un texte plein de malice, JPE souligne l’importance de ces réceptacles : « Les Cahiers occupent donc, dans l’imaginaire des proustiens mystiques, la place qui revient de droit à un morceau de la Vraie Croix marcellienne. C’est l’an I d’un chef d’œuvre. Le stigmate absolu d’une Passion.  […] Des érudits en provenance de Vancouver, du Cap, de Pékin ou de Chicago, ne cessent de rôder à l’entour de ce magma hiéroglyphique. Comme s’il gisait là l’origine de l’Étincelle sacrée. Comme si, enfoui dans des nappes souterraines et mystérieuses, on y devinait un point de tangence entre l’humanité ordinaire et le génie. »

3 Coffret 3

 

Je ne me pose qu’une seule petite question : hors les « érudits », qui va vraiment plonger dans ce « magma hiéroglyphique » ? Je me dis en même temps que ma connaissance de la Recherche va m’aider à déchiffrer les mots du maître. En tous cas, la reproduction est fabuleuse.

 

En attendant que l’affaire de la madeleine troisième choix de Proust retombe comme un soufflé, laissez-moi raviver la pâte en signalant que la biscotte et le pain — pas que grillé — ont gagné leur place dans À la recherche du temps perdu.

 

La biscotte d’abord, dont l’évocation dans Le Côté de Guermantes nous entraîne de l’autre côté de l’Atlantique :

*Elle [Françoise] était surtout exaspérée par les biscottes de pain grillé que mangeait mon père. Elle était persuadée qu’il en usait pour faire des manières et la faire « valser ». « Je peux dire, approuvait le jeune valet de pied, que j’ai jamais vu ça ! » Il le disait comme s’il avait tout vu et si en lui les enseignements d’une expérience millénaire s’étendaient à tous les pays et à leurs usages parmi lesquels ne figurait nulle part celui du pain grillé. « Oui, oui, grommelait le maître d’hôtel, mais tout cela pourrait bien changer, les ouvriers doivent faire une grève au Canada et le ministre a dit l’autre soir à Monsieur qu’il a touché pour ça deux cent mille francs. » Le maître d’hôtel était loin de l’en blâmer, non qu’il ne fût lui-même parfaitement honnête, mais croyant tous les hommes politiques véreux, le crime de concussion lui paraissait moins grave que le plus léger délit de vol. Il ne se demandait même pas s’il avait bien entendu cette parole historique et il n’était pas frappé de l’invraisemblance qu’elle eût été dite par le coupable lui-même à mon père, sans que celui-ci l’eût mis dehors. Mais la philosophie de Combray empêchait que Françoise pût espérer que les grèves du Canada eussent une répercussion sur l’usage des biscottes : « Tant que le monde sera monde, voyez-vous, disait-elle, il y aura des maîtres pour nous faire trotter et des domestiques pour faire leurs caprices. »

4 Biscottes de pain grillé

Le pain ensuite, qui apparaît dans près d’une quarantaine d’occurrences :

*pain sec (3), pain d’épices (2), pain de seigle (2), pain quotidien (2), pain grillé (2), morceau de pain (2), mie de pain, pain bis, pain chaud, pain bénit, petits pains, pains azymes, pain des provisions du goûter, du pain et du chocolat, ni pain ni chocolat, le pain et le sel, pains dans des paniers, mon pain, fabrication du pain.

[Odette] se passerait plus aisément de pain que d’art et de propreté, le front en pain de sucre, prix du pain, [le Héros :] je demandai au patron du restaurant de me faire donner du pain, pain sur la planche (2) ;

[Mme Verdurin :] je ne mange pas de ce pain-là, [Morel :] Je n’ai pas été élevé à manger de ce pain-là, [les parents d’une petite fille emmenée par le Héros chez lui contre cinq cents francs :] Nous ne mangeons pas de ce pain-là ;

les petites porteuses de pain se hâtaient d’enfiler dans leur panier les flûtes destinées au « grand déjeuner », la porteuse de pain.

Enfin, par deux fois dans la même phrase, le journal est comparé au pain — nourritures terrestres et intellectuelles : « je considérai le pain spirituel qu’est un journal encore chaud et humide de la presse récente dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l’aurore, aux bonnes qui l’apportent à leur maître avec le café au lait, pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste le même pour chacun tout en pénétrant innombrable, à la fois dans toutes les maisons. »

 

Dans le même panier, offrons-nous quelques croissants.

5 Croissant

 

*Avec une familiarité que je ne retouche pas, malgré les éloges (qui ne sont pas ici pour me louer, mais pour louer le génie étrange de Céleste) et les critiques, également fausses, mais très sincères, que ces propos semblent comporter à mon égard, tandis que je trempais des croissants dans mon lait, Céleste me disait : « Oh ! petit diable noir aux cheveux de geai, ô profonde malice ! je ne sais pas à quoi pensait votre mère quand elle vous a fait, car vous avez tout d’un oiseau. Regarde, Marie, est-ce qu’on ne dirait pas qu’il se lisse ses plumes, et tourne son cou avec une souplesse, il a l’air tout léger, on dirait qu’il est en train d’apprendre à voler. Ah! vous avez de la chance que ceux qui vous ont créé vous aient fait naître dans le rang des riches ; qu’est-ce que vous seriez devenu, gaspilleur comme vous êtes. Voilà qu’il jette son croissant parce qu’il a touché le lit. Allons bon, voilà qu’il répand son lait, attendez que je vous mette une serviette car vous ne sauriez pas vous y prendre, je n’ai jamais vu quelqu’un de si bête et de si maladroit que vous. » On entendait alors le bruit plus régulier de torrent de Marie Gineste qui, furieuse, faisait des réprimandes à sa sœur : « Allons, Céleste, veux-tu te taire ? Es-tu pas folle de parler à Monsieur comme cela ? » Céleste n’en faisait que sourire (IV)

*Un simple croissant, mais que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV (VI)

*Mme Verdurin souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant, dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant, le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies ». Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction. (VII)

 

La Recherche, c’est une madeleine, une biscotte, un pain, un croissant dont chaque miette, délicieuse, rassasie.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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