Le chemin des écoliers (4)

Le chemin des écoliers (4)

 

Il y a de tout dans le système scolaire : des cracks…

*[Elstir :] Je sais qu’il y a des jeunes gens, fils et petits-fils d’hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont enseigné la noblesse de l’esprit et l’élégance morale dès le collège. I

*[Mme Verdurin :] Elstir, c’est le travail, l’homme qui ne sait pas lâcher sa peinture quand il en a envie. C’est le bon élève, la bête à concours.

 

… et des cancres :

*il avait toujours été un cancre et s’était même fait renvoyer du lycée

 

Certains ne l’ont guère fréquenté :

*je connaissais peu d’homme, je peux même dire que je ne connaissais pas d’homme qui, sous le rapport de l’intelligence et de la sensibilité fût aussi doué que Jupien ; car cet « acquis » délicieux qui faisait la trame spirituelle de ses propos, ne lui venait d’aucune de ces instructions de collège, d’aucune de ces cultures d’Université qui auraient pu faire de lui un homme si remarquable, quand tant de jeunes gens du monde ne tirent d’elles aucun profit.

*Bien qu’il n’eût pas fait ses classes, Jupien respectait aussi naturellement la syntaxe que M. de Guermantes, malgré bien des efforts, la violait.

*En disant « Babal », « Mémé », pour désigner des gens qu’elle ne connaissait pas, l’ambassadrice de Turquie suspendait les effets du « mithridatisme » qui, d’ordinaire, me la rendait tolérable. Elle m’agaçait, ce qui était d’autant plus injuste qu’elle ne parlait pas ainsi pour faire mieux croire qu’elle était intime de « Mémé », mais à cause d’une instruction trop rapide qui lui faisait nommer ces nobles seigneurs selon ce qu’elle croyait la coutume du pays. Elle avait fait ses classes en quelques mois et n’avait pas suivi la filière.

 

Du côté des filles :

 

*La duchesse, pensant qu’un ton ingénu et calme donnerait une valeur plus dramatique et sincère à ses paroles, dit d’une voix d’écolière, comme laissant sortir simplement la vérité de sa bouche et en donnant seulement à ses yeux une expression un peu mélancolique : « Mais c’est vrai, je n’ai aucune raison de cacher que j’avais une sincère affection pour Charles !

*[Gilberte :]— C’est l’oncle d’une petite qui venait à mon cours, dans une classe bien au-dessous de moi, la fameuse « Albertine ».

*[Albertine sure Gisèle :] elle a à repasser ses examens, elle va potasser, la pauvre gosse. Ce n’est pas gai je vous assure. Il peut arriver qu’on tombe sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi une de nos amies a eu : « Racontez un accident auquel vous avez assisté ». Ça, c’est une veine. Mais je connais une jeune fille qui a eu à traiter (et à l’écrit encore) : « D’Alceste ou de Philinte, qui préféreriez-vous avoir comme ami ? » Ce que j’aurais séché là-dessus ! D’abord, en dehors de tout, ce n’est pas une question à poser à des jeunes filles. Les jeunes filles sont liées avec d’autres jeunes filles et ne sont pas censées avoir pour amis des messieurs. (Cette phrase en me montrant que j’avais peu de chance d’être admis dans la petite bande, me fit trembler.) Mais en tous cas, même si la question était posée à des jeunes gens, qu’est-ce que vous voulez qu’on puisse trouver à dire là-dessus ? Plusieurs familles ont écrit au Gaulois pour se plaindre de la difficulté de questions pareilles. Le plus fort est que dans un recueil des meilleurs devoirs d’élèves couronnées, le sujet a été traité deux fois d’une façon absolument opposée. Tout dépend de l’examinateur. L’un voulait qu’on dise que Philinte était un homme flatteur et fourbe, l’autre qu’on ne pouvait pas refuser son admiration à Alceste, mais qu’il était par trop acariâtre et que, comme ami il fallait lui préférer Philinte. Comment voulez-vous que les malheureuses élèves s’y reconnaissent quand les professeurs ne sont pas d’accord entre eux ? Et encore ce n’est rien, chaque année ça devient plus difficile. Gisèle ne pourrait s’en tirer qu’avec un bon coup de piston. II

 

*Gisèle avait cru devoir adresser à son amie afin qu’elle la communiquât aux autres, la composition qu’elle avait faite pour son certificat d’études. Les craintes d’Albertine sur la difficulté des sujets proposés avaient encore été dépassées par les deux entre lesquels Gisèle avait eu à opter. L’un était : « Sophocle écrit des Enfers à Racine pour le consoler de l’insuccès d’ Athalie » ; l’autre : « Vous supposerez qu’après la première représentation d’Esther, Mme de Sévigné écrit à Mme de La Fayette pour lui dire combien elle a regretté son absence. » Or Gisèle, par un excès de zèle qui avait dû toucher les examinateurs, avait choisi le premier, le plus difficile de ces deux sujets et l’avait traité si remarquablement qu’elle avait eu quatorze et avait été félicitée par le jury. Elle aurait obtenu la mention « très bien » si elle n’avait « séché » dans son examen d’espagnol. La composition dont Gisèle avait envoyé la copie à Albertine nous fut immédiatement lue par celle-ci, car devant elle-même passer le même examen, elle désirait beaucoup avoir l’avis d’Andrée, beaucoup plus forte qu’elles toutes et qui pouvait lui donner de bons tuyaux. « Elle en a eu une veine, dit Albertine. C’est justement un sujet que lui avait fait piocher ici sa maîtresse de français. » II

 

*Comme Andrée était extrêmement riche, Albertine pauvre et orpheline, Andrée avec une grande générosité la faisait profiter de son luxe. Quant à ses sentiments pour Gisèle, ils n’étaient pas tout à fait ceux que j’avais crus. On eut en effet bientôt des nouvelles de l’étudiante et quand Albertine montra la lettre qu’elle en avait reçue, lettre destinée par Gisèle à donner des nouvelles de son voyage et de son arrivée à la petite bande, en s’excusant sur sa paresse de ne pas écrire encore aux autres, je fus surpris d’entendre Andrée, que je croyais brouillée à mort avec elle, dire : « Je lui écrirai demain, parce que si j’attends sa lettre d’abord, je peux attendre longtemps, elle est si négligente. »

 

La composition de Gisèle nous conduit aux examens.

 

À demain.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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