Le chemin des écoliers (3)

Le chemin des écoliers (3)

 

Dans la Recherche, les souvenirs d’école les plus directs à la première personne (dans la bouche du Héros) portent sur le « collège » :

*Quand j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison, on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. I

*Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes, je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. I

*Au collège, à la classe d’une heure, le soleil me faisait languir d’impatience et d’ennui en laissant traîner une lueur dorée jusque sur mon pupitre I

*Je tenais de ma grand’mère d’être dénué d’amour-propre à un degré qui ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m’en rendais guère compte, et à force d’avoir entendu, depuis le collège, les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu’on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j’avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière.

*Sans chercher à approfondir la joie que je venais d’éprouver et dont j’aurais peut-être pu faire un plus fécond usage, je me disais comme autrefois certain de mes camarades de collège : « C’est vraiment la Berma que je mets en premier »

*Car je continuais à leur demander avidement de classer les différents officiers dont je savais les noms, selon l’admiration plus ou moins grande qu’ils leur semblaient mériter, comme jadis, au collège, je faisais faire à mes camarades pour les acteurs du Théâtre-Français.

 

Ainsi, souvent le collège est attaché à la camaraderie et à l’amitié qu’on y noue — ce sera ensuite le cas du lycée :

*Ma position nouvelle d’ami de Gilberte, doué sur elle d’une excellente influence, me faisait maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade, dans un collège où on m’eût classé toujours premier, le fils d’un roi, j’avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences dans la salle du trône ;

*la petite salle où était la table de Saint-Loup. J’y trouvai quelques-uns de ses amis qui dînaient toujours avec lui, nobles, sauf un ou deux roturiers, mais en qui les nobles avaient dès le collège flairé des amis et avec qui ils s’étaient liés volontiers, prouvant ainsi qu’ils n’étaient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils républicains, pourvu qu’ils eussent les mains propres et allassent à la messe.

*Ses listes étaient faites et closes, de sorte que, tout en parcourant les salons de la princesse avec lenteur pour verser successivement dans chaque oreille : « Vous ne m’oublierez pas demain », elle [Mme de Saint-Euverte] avait la gloire éphémère de détourner les yeux, en continuant à sourire, si elle apercevait un laideron à éviter ou quelque hobereau qu’une camaraderie de collège avait fait admettre chez « Gilbert », et duquel la présence à sa garden-party n’ajouterait rien.

*il est compréhensible que, dans l’immensité disparate de la bourgeoisie, un avocat dise à quelqu’un qui connaît un de ses camarades de collège : « Mais comment diable connaissez-vous un tel ? »

*Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans compensation d’ailleurs.

*[Le Héros sur Saint-Loup :] Nous n’avions été ensemble ni au lycée, ni à la Sorbonne, mais nous avions séparément suivi certains cours des mêmes maîtres

*Aussi, de peur qu’il lâchât, avait-on soin de l’inviter avec des paroles aimables et persuasives comme en ont au lycée les vétérans, au régiment les anciens pour un bleu qu’on veut amadouer afin de pouvoir s’en saisir, à seules fins alors de le chatouiller et de lui faire des brimades quand il ne pourra plus s’échapper.

 

Il est même question d’école buissonnière :

*journées pareilles à ces temps d’émeute ou de guerre, qui ne semblent pas vides à l’écolier délaissant sa classe parce que, aux alentours du Palais de Justice ou en lisant les journaux, il a l’illusion de trouver dans les événements qui se sont produits, à défaut de la besogne qu’il n’a pas accomplie, un profit pour son intelligence et une excuse pour son oisiveté ;

 

Des collégiens en tous genres :

*à tout moment mon père rappelait au marquis quelque mesure utile qu’ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu’ont ensemble dans un milieu différent — pareils en cela à deux collégiens — deux collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs communs où n’ont pas accès les autres et auxquels ils s’excusent de se reporter devant eux.

*on est comme le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de s’endormir une leçon qu’il croyait ne pas savoir et qui la récite par cœur le lendemain matin.

*certains soirs, à une autre table, il y a des extrémistes qui laissent passer un bracelet sous leur manchette, parfois un collier dans l’évasement de leur col, forcent par leurs regards insistants, leurs gloussements, leurs rires, leurs caresses entre eux, une bande de collégiens à s’enfuir au plus vite, et sont servis, avec une politesse sous laquelle couve l’indignation, par un garçon qui, comme les soirs où il sert les dreyfusards, aurait plaisir à aller chercher la police s’il n’avait avantage à empocher les pourboires.

*Tel collégien qui apprenait des vers d’amour ou regardait des images obscènes, s’il se serrait alors contre un camarade, s’imaginait seulement communier avec lui dans un même désir de la femme.

*Celui-ci [M. de Charlus], pour qui dîner chez les Verdurin n’était nullement aller dans le monde, mais dans un mauvais lieu, était intimidé comme un collégien qui entre pour la première fois dans une maison publique et a mille respects pour la patronne. [D’évidence, c’est du vécu !]

*souvenir épars des rendez-vous oubliés que j’avais eus, collégien encore, avec des femmes, sous la verdure déjà épaisse

*Il est extraordinaire que M. de Charlus sans doute parce qu’il l’avait toujours connu dans le monde, ignorât qu’il [le prince de Foix] partageait ses goûts. On allait même jusqu’à dire qu’il les avait autrefois portés jusque sur son fils encore collégien (l’ami de Saint-Loup), ce qui était probablement faux.

*quelque jeune collégien bourgeois devait en ce moment avoir devant l’hôtel de l’avenue du Bois les mêmes sentiments que moi jadis devant l’ancien hôtel du prince de Guermantes.

*Mais c’était une plume que sans le vouloir j’avais électrisée comme s’amusent souvent à faire les collégiens

*J’avais eu de la facilité jeune, et Bergotte avait trouvé mes pages de collégien « parfaites »

*[Le Héros sur la Berma :] Quant à la déclaration à Hippolyte, j’avais beaucoup compté sur ce morceau où, à en juger par la signification ingénieuse que ses camarades me découvraient à tout moment dans des parties moins belles, elle aurait certainement des intonations plus surprenantes que celles que chez moi, en lisant, j’avais tâché d’imaginer ; mais elle n’atteignit même pas jusqu’à celles qu’Œnone ou Aricie eussent trouvées, elle passa au rabot d’une mélopée uniforme toute la tirade où se trouvèrent confondues ensemble des oppositions, pourtant si tranchées, qu’une tragédienne à peine intelligente, même des élèves de lycée, n’en eussent pas négligé l’effet ;

 

De mauvais souvenirs

*Aussitôt M. de Charlus, redressant sa taille en arrière, comme entré dans un autre corps que celui que j’avais vu, tout à l’heure, arriver en traînaillant chez Mme Verdurin, prit une expression de prophète et regarda l’assemblée avec un sérieux qui signifiait que ce n’était pas le moment de rire, et dont on vit rougir brusquement le visage de plus d’une invitée prise en faute, comme une élève par son professeur, en pleine classe.

*— Mais parfaitement si. C’est le prince Odon. C’est le propre beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que j’ai chassé avec lui à Bonnétable ?

— Ah ! Odon, c’est celui qui faisait de la peinture ?

— Mais pas du tout, c’est celui qui a épousé la sœur du grand-duc N…

  1. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d’un professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait fixement Mme de Villeparisis.

 

De bons souvenirs

*— Oh ! Méséglise, disait Françoise avec le large sourire qu’on amenait toujours sur ses lèvres quand on prononçait ces noms de Méséglise, de Combray, de Tansonville. Ils faisaient tellement partie de sa propre existence qu’elle éprouvait à les rencontrer au dehors, à les entendre dans une conversation, une gaieté assez voisine de celle qu’un professeur excite dans sa classe en faisant allusion à tel personnage contemporain dont ses élèves n’auraient pas cru que le nom pût jamais tomber du haut de la chaire.

*C’était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres, pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel moins enflammé que dans l’ardeur du jour, mais déjà aussi stérilement pur.

*[Un livre] je l’avais reconnu pour m’avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée. I

*Il y a un certain nombre de gens qu’on admire dans son enfance, un père plus spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à nos yeux de la métaphysique qu’il nous révèle, un camarade plus avancé que nous (ce que Bloch avait été pour moi)

*Bloch jeune, manifestant l’apport qu’il avait reçu de sa famille, nous racontait pour la trentième fois, quelques-uns des mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa redingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu’un qu’il valait la peine d’éblouir : un de ses professeurs, un « copain » qui avait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi.

*[Bloch au Héros :] « Crois-moi, dit-il, et que la noire Kèr me saisisse à l’instant et me fasse franchir les portes d’Hadès, odieux aux hommes, si hier en pensant à toi, à Combray, à ma tendresse infinie pour toi, à telles après-midi en classe que tu ne te rappelles même pas, je n’ai pas sangloté toute la nuit.

*« Mon petit, m’écrivait Robert, si tu voyais tout ce monde, surtout les gens du peuple, les ouvriers, les petits commerçants qui ne se doutaient pas de ce qu’ils recélaient en eux d’héroïsme et seraient morts dans leur lit sans l’avoir soupçonné, courir sous les balles pour secourir un camarade, pour emporter un chef blessé, et frappés eux-mêmes, sourire au moment où ils vont mourir parce que le médecin-chef leur apprend que la tranchée a été reprise aux Allemands, je t’assure, mon cher petit, que cela donne une belle idée du Français et que ça fait comprendre les époques historiques qui nous paraissaient un peu extraordinaires dans nos classes.

 

Prochain épisode, les cracks, les cancres et les filles.

 

À demain.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Le chemin des écoliers (3)”

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  1. Juste une indication : au XIXe siècle, collège désignait l’ensemble de l’enseignement secondaire, d’où le titre du livre ancien d’André Ferré, Les Années de collège de Marcel Proust (Gallimard, 1959), c’est-à-dire ses études secondaires.

  2. On disait bien sûr le lycée (par exemple Condorcet). Mais le collège en tant qu’étape de l’enseignement était moins bien isolé qu’aujourd’hui (sans doute essentiellement parce qu’il n’y avait pas de collèges séparés, les mêmes établissements comprenaient l’ensemble). Du coup, ce mot désignait précisément l’ensemble, que nous désignons aujourd’hui par enseignement secondaire. Ce qu’il faut retenir, c’est que quand un écrivain de l’époque dit « au collège », il ne désigne pas les années précédant la classe de seconde. Les années de « collège » de Proust comprennent par exemple la classe de philosophie de Darlu.

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