Le chemin des écoliers (2)

Le chemin des écoliers (2)

 

Qui dit enseignement dit enseignants :

*« Pour ne pas perdre sa piste, continua-t-il, je saute comme un petit professeur, comme un jeune et beau médecin, dans le même tramway que la petite personne, dont nous ne parlons au féminin que pour suivre la règle (comme on dit en parlant d’un prince : Est-ce que Son Altesse est bien portante).

*« Rappelle-toi comme nous étions heureux jadis à Guermantes, reprit le duc en s’adressant à M. de Charlus. Si tu y venais quelquefois l’été, nous reprendrions notre bonne vie. Te rappelles-tu le vieux père Courveau : « Pourquoi est-ce que Pascal est troublant ? parce qu’il est trou… trou… — blé », prononça M. de Charlus comme s’il répondait encore à son professeur. — « Et pourquoi est-ce que Pascal est troublé ? parce qu’il est trou… parce qu’il est trou… — blant. — Très bien, vous serez reçu, vous aurez certainement une mention, et Mme la duchesse vous donnera un dictionnaire chinois. »

*[Brichot] Et il avait en effet l’habitude de l’écrire continuellement d’abord parce que par habitude de professeur il se servait constamment d’expressions comme « j’accorde que », et même, pour dire « je veux bien que », « je veux que »

*Il y avait, à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la Sorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux et si ses fonctions universitaires et ses travaux d’érudition n’avaient pas rendu très rares ses moments de liberté, serait volontiers venu souvent chez eux. Car il avait cette curiosité, cette superstition de la vie, qui unie à un certain scepticisme relatif à l’objet de leurs études, donne dans n’importe quelle profession, à certains hommes intelligents, médecins qui ne croient pas à la médecine, professeurs de lycée qui ne croient pas au thème latin, la réputation d’esprits larges, brillants, et même supérieurs.

 

Dans la Recherche, tous les enseignants n’ont pas le même statut. Certains apparaissent inférieurs aux autres :

*[Mme Verdurin :] Du reste, je suis très contente que le père de notre Morel ait été si bien. J’avais compris qu’il était professeur de lycée, ça ne fait rien, j’avais mal compris.

 

Il y a même une formule pour ces profs de seconde zone :

*Un homme au menton et aux lèvres rasés, aux favoris de maître d’hôtel, débitant sur un ton de condescendance des plaisanteries de professeur de seconde qui fraye avec les premiers de sa classe pour la Saint-Charlemagne, et c’est Brichot, l’universitaire.

*comme dans une petite ville se lient le professeur de seconde et le notaire qui aiment tous les deux la musique de chambre, les ivoires du moyen âge ;

*[Mme Verdurin :] Hé bien, vous pouvez demander aux autres, même à côté de Brichot, qui est loin d’être un aigle, qui est un bon professeur de seconde que j’ai fait entrer à l’Institut tout de même, Swann n’était plus rien. Il était d’un terne !

 

Il est un autre type particulier :

*[Charlus sur Brichot :] « C’est un homme d’une grande valeur, qui sait énormément, et cela ne l’a pas racorni, n’a pas fait de lui un rat de bibliothèque comme tant d’autres qui sentent l’encre. Il a gardé une largeur de vues, une tolérance, rares chez ses pareils. Parfois, en voyant comme il comprend la vie, comme il sait rendre à chacun avec grâce ce qui lui est dû, on se demande où un simple petit professeur de Sorbonne, un ancien régent de collège a pu apprendre tout cela. J’en suis moi-même étonné. »

*[Charlus sur Brichot :] Mon cher Monsieur, vous savez aussi bien que moi ce que vaut Brichot que j’aime beaucoup, même depuis le schisme qui m’a séparé de sa petite église, à cause de quoi je le vois beaucoup moins. Mais enfin j’ai une certaine considération pour ce régent de collège, beau parleur et fort instruit, et j’avoue que c’est fort touchant qu’à son âge, et diminué comme il est, car il l’est très sensiblement depuis quelques années, il se soit remis comme il dit à « servir ».

Qui sont ces « régents » ? Consultons le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. Après ceux qui exercent la régence ou qui gouvernent, il s’agit — troisième sens — de personnes qui enseignent.

  1. a) Celui qui enseignait dans une université, dans un collège sous l’Ancien Régime.
  2. b) Au XIXe, celui qui enseignait dans les collèges communaux.
  3. c) Celui qui dirigeait une classe.

 

Un faux ami, enfin, se glisse dans cette catégorie : l’institutrice. Il ne s’agit pas d’une enseignante, féminin d’instituteur — ce mot au demeurant absent. Le mot désigne une accompagnatrice — entre nurse et duègne, entre chaperon et gouvernante (parfois étrangère).

*[La tante Flora :] : « Imagine-toi, Céline, que j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout ce qu’il y a de plus intéressants. I

*la blonde joueuse de volant (qui ne s’arrêta de le lancer et de le rattraper que quand une institutrice à plumet bleu l’eut appelée)

*Il y avait aussi les jours de mauvais temps où son institutrice, qui pour elle-même craignait la pluie, ne voulait pas l’emmener aux Champs-Élysées.

*Les chaises désertées par l’assemblée imposante mais frileuse des institutrices étaient vides.

*Gilberte suivant son institutrice,

*Il semblait dire, cet ordre nouveau, qu’en voyant Gilberte, au lieu qu’elle vînt aux Champs-Élysées, aller à une matinée, faire des courses avec son institutrice et se préparer à une absence pour les vacances du jour de l’an, j’avais tort de penser, me dire : « c’est qu’elle est frivole ou docile. »

*Elle au contraire appréciait son institutrice, sans s’inquiéter de ce que j’en pensais. Elle trouvait naturel de ne pas venir aux Champs-Élysées, si c’était pour aller faire des emplettes avec Mademoiselle, agréable si c’était pour sortir avec sa mère.

*Je redisais à mes parents que Gilberte aimait bien son institutrice, comme si cette proposition énoncée pour la centième fois allait avoir enfin pour effet de faire brusquement entrer Gilberte venant à tout jamais vivre avec nous.

*Parfois j’emmenais Françoise en pèlerinage devant la maison qu’habitaient les Swann. Je lui faisais répéter sans fin ce que, par l’institutrice, elle avait appris relativement à Mme Swann.

*Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d’un caoutchouc et d’un plumet ne me sembla plus chose si nécessaire.)

*Nous devions elle et moi, aller entendre avec son institutrice, les fragments d’un opéra

*« Deux heures ! s’écria-t-elle, mais vous savez que le concert commence à deux heures et demie. » Et elle dit à son institutrice de se dépêcher.

*En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de flegme britannique, les leçons d’une institutrice étrangère et une hypertrophie congestive de la muqueuse du nez.

*j’apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice

*[Saint-Loup sur sa cousine Poictiers :] ce serait qu’il fût à l’île du Diable. » Tu comprends, n’est-ce pas ? Et puis enfin c’est une personne qui fait beaucoup pour ses anciennes institutrices, elle a défendu qu’on les fasse monter par l’escalier de service.

*Quant à Suzanne Delage, c’était la petite nièce de Mme Blandais, et j’avais dû une fois aller à une leçon de danse, et même tenir un petit rôle dans une comédie de salon, chez ses parents. Mais la peur d’avoir le fou rire, et des saignements de nez m’en avaient empêché, de sorte que je ne l’avais jamais vue. J’avais tout au plus cru comprendre autrefois que l’institutrice à plumet des Swann avait été chez ses parents, mais peut-être n’était-ce qu’une sœur de cette institutrice ou une amie.

*quelque fière jeune fille blonde suivant son institutrice

*désir d’une jeune fille du monde comme celles que je voyais passer de ma fenêtre suivies de leur institutrice

*le soir où j’avais vu l’institutrice d’Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa

 

Prochain épisode, le collège et les collégiens, le lycée et les lycéens.

 

À demain.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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