Le chemin des écoliers (1)

Le chemin des écoliers (1)

 

Au cas où une panne assècherait mon inspiration, j’aurai toujours les suggestions de mes hôtes pour nourrir mes chroniques…

Ainsi, récemment, Clopine Trouillefou a glissé dans un commentaire : « Je ne me souviens certes pas qu’il y ait, à un quelconque endroit de la Recherche (je compte sur vous pour me contredire, si besoin) un quelconque souvenir du Narrateur par rapport à l’école. » Fetiveau a remarqué de son côté : « Il est vrai qu’on ne sait rien de la scolarité du Héros qui semble pourtant tout savoir, surtout sans doute grâce à ses lectures. »

 

Allez, au travail ! Et plaçons mes recherches sous le titre d’une voie trouvée dans une commune voisine d’Illiers-Combray, Magny.

784 Magny, Chemin des écoliers

 

M’appuyant sur mes souvenirs d’enfance, j’ai lancé mes filets sur les mots tableau noir, craie, porte-plume, cahier, encrier, cartable, blouse, classe(s) (et rentrée des), écolier, école, préau, collégien, collège, lycée, étudiant, cancre, instituteur, professeur, enseignant, devoir, examen, certificat d’études, baccalauréat, concours général…

Il me faut d’entrée rayer cartable (totalement absent), blouse (présente mais pas pour désigner une tenue d’élèves), préau (d’hospice ou d’asile seulement), instituteur (institutrice existe mais dans le sens de préceptrice).

 

Pour le reste, les occurrences sont suffisamment nombreuses et précises pour que, explicitement ou non, la scolarité de Marcel Proust nourrisse le récit.

Revue de détails en six épisodes.

 

Commençons par les objets qui symbolisent l’école :

*Les matins où cette fortune m’était advenue, où le coup d’éponge du sommeil avait effacé de mon cerveau les signes des occupations quotidiennes qui y sont tracés comme sur un tableau noir, il me fallait faire revivre ma mémoire ;

*Mais à peine le jour — et non plus le reflet d’une dernière braise sur une tringle de cuivre que j’avais pris pour lui — traçait-il dans l’obscurité, et comme à la craie, sa première raie blanche et rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux, quittait le cadre de la porte où je l’avais située par erreur, tandis que pour lui faire place, le bureau que ma mémoire avait maladroitement installé là se sauvait à toute vitesse, poussant devant lui la cheminée et écartant le mur mitoyen du couloir ;

*si j’avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c’est elle, la Vierge illustre que jusque-là j’avais douée d’une existence générale et d’une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l’unique (ce qui, hélas ! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s’en défaire, montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler, la trace de mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c’était elle enfin l’œuvre d’art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais, métamorphosée ainsi que l’église elle-même, en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.

*le verre grossissant de ces porte-plume qu’on achète aux bains de mer ; *la boule de verre de ces porte-plume optiques qui donnent des ophtalmies [Bizarrement, dans ces deux cas, la référence n’est pas la scolarité mais les vacances].

*Certes, à toutes les pages de mes cahiers, j’écrivais indéfiniment son nom [Gilberte]

*ce nom de Gilberte Swann que j’avais tant de fois tracé sur mes cahiers.

*Ce fut sans émotion, et comme mettant la dernière ligne à un ennuyeux devoir de classe, que je traçai sur l’enveloppe le nom de Gilberte Swann dont je couvrais jadis mes cahiers pour me donner l’illusion de correspondre avec elle.

*Je l’interrogeais à brûle-pourpoint : « Ah ! à propos, Albertine, est-ce que je rêve, est-ce que vous ne m’aviez pas dit que vous connaissiez Gilberte Swann ? — Oui, c’est-à-dire qu’elle m’a parlé au cours, parce qu’elle avait les cahiers d’histoire de France ; elle a même été très gentille, elle me les a prêtés et je les lui ai rendus au cours aussi, je ne l’ai vue que là.

*Je gardais, dans mon logis, la même plénitude de sensation que j’avais eue dehors. Elle bombait de telle façon l’apparence de surfaces qui nous semblent si souvent plates et vides, la flamme jaune du feu, le papier gros bleu de ciel sur lequel le soir avait brouillonné, comme un collégien, les tire-bouchons d’un crayonnage rose, le tapis à dessin singulier de la table ronde sur laquelle une rame de papier écolier et un encrier m’attendaient avec un roman de Bergotte, que, depuis, ces choses ont continué à me sembler riches de toute une sorte particulière d’existence qu’il me semble que je saurais extraire d’elles s’il m’était donné de les retrouver.

*Pour peu que la lave de quelque Vésuve allemand (leurs pièces de marine ne sont pas moins terribles qu’un volcan) vienne les surprendre à leur toilette et éternise leur geste en l’interrompant, les enfants s’instruiront plus tard en regardant dans des livres de classes illustrés Mme Molé qui allait mettre une dernière couche de fard avant d’aller dîner chez une belle-sœur, ou Sosthène de Guermantes finissait de peindre ses faux sourcils ; ce sera matière à cours pour les Brichot de l’avenir

*Ma grand’mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel qu’il y avait dans ses cravates lavallière toujours flottantes, dans son veston droit presque d’écolier.

 

Enchaînons avec la rentrée…

*[Mme Cottard :] « Nous, malheureusement, avec la rentrée des classes, le service d’hôpital du docteur, nous ne pouvons jamais bien longtemps élire domicile dans un même endroit. »

 

… et les matières enseignées : histoire, géographie, rhétorique, philosophie, récitation, sciences, gymnastique, langues rares…

*ces cours d’histoire de France qu’en rhétorique on arrête indifféremment, selon la fantaisie des programmes ou des professeurs, à la Révolution de 1830, à celle de 1848, ou à la fin du second Empire.

*[M. de Norpois] persuadé que dans la vie des capitales, au contact à la fois des individualités intéressantes qui les traversent et des usages du peuple qui les habite, on acquiert une connaissance approfondie, et que les livres ne donnent pas, de l’histoire, de la géographie, des mœurs des différentes nations, du mouvement intellectuel de l’Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses facultés aiguës d’observateur afin de savoir de suite à quelle espèce d’homme il avait à faire.

* Il en était de Balbec comme de certains pays, la Russie ou la Roumanie, où les cours de géographie nous enseignent que la population israélite n’y jouit point de la même faveur et n’y est pas parvenue au même degré d’assimilation qu’à Paris par exemple.

*C’est miracle qu’une dame étrangère ait pu les emmener, car, sans savoir l’histoire ni la géographie, elles détestaient de confiance les Anglais, les Allemands, les Russes, les Italiens, la « vermine » des étrangers et n’aimaient, avec des exceptions, que les Français.

*[Le Héros sur Bergotte :] Plus que tout j’aimais sa philosophie, je m’étais donné à elle pour toujours. Elle me rendait impatient d’arriver à l’âge où j’entrerais au collège, dans la classe appelée Philosophie.

*[Jupien :] Vous êtes plus instruit que moi et vous me direz sans doute que Socrate ne croyait pas pouvoir recevoir d’argent pour ses leçons. Mais, de notre temps, les professeurs de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les médecins, ni les peintres, ni les dramaturges, ni les directeurs de théâtre.

*En politique, le patron du café où je venais d’arriver n’appliquait depuis quelque temps sa mentalité de professeur de récitation qu’à un certain nombre de morceaux sur l’affaire Dreyfus. S’il ne retrouvait pas les termes connus dans les propos d’un client où les colonnes d’un journal, il déclarait l’article assommant, ou le client pas franc.

*Je ne pouvais me décider à quitter Swann. Il était arrivé à ce degré de fatigue où le corps d’un malade n’est plus qu’une cornue où s’observent des réactions chimiques. Sa figure se marquait de petits points bleu de Prusse, qui avaient l’air de ne pas appartenir au monde vivant, et dégageait ce genre d’odeur qui, au lycée, après les « expériences », rend si désagréable de rester dans une classe de « Sciences ».

*ces échelles sur lesquelles les professeurs de gymnastique vous font étendre pour vous développer le thorax.

*[La mère du Héros sur Mme Blatin :] Tu ne te rappelles pas quand tu étais enfant les manèges que je faisais pour l’éviter à la leçon de gymnastique où, sans me connaître, elle voulait venir me parler sous prétexte de me dire que tu étais « trop beau pour un garçon ».

* Je n’en avais, pas moins pour le nouvel écrivain l’admiration d’un enfant gauche et à qui on donne zéro pour la gymnastique, devant un autre enfant plus adroit.

*Et je vous vois surtout pourvu d’une chaire au Collège de France, vous permettant de vous livrer à des études personnelles dont vous livreriez les résultats, comme fait le professeur de tamoul ou de sanscrit devant le très petit nombre de personnes que cela intéresse. Vous auriez deux auditeurs et l’appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus léger soupçon sur notre corps d’huissiers, que je crois insoupçonnable. — Vous n’en savez rien, répliqua le baron d’un ton dur et tranchant. D’ailleurs, vous vous trompez en croyant que cela intéresse si peu de personnes. C’est tout le contraire. »

*comme ceux qui au Collège de France, dans la salle où le professeur de sanscrit parle sans auditeur, vont suivre le cours, mais seulement pour se chauffer.

 

Prochain épisode : les profs.

 

À demain.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

8 comments to “Le chemin des écoliers (1)”

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  1. Pas de « cartable » : CQFD, donc, sur l’inadéquation de la couverture de la bande dessinée (par ailleurs en tous points remarquable) de M. HEUET !

    … Même si les occurrences au vocabulaire scolaire sont nombreuses, il me semble néanmoins qu’aucune scène de la Recherche, surtout s’agissant de l’enfance du narrateur, ne fait référence à un quelconque épisode, un incident, voire un souvenir, qui se serait passé dans une école. L’enfant est ici appréhendé uniquement dans son cercle familial et privé (avec Tante Léonie, avec ses parents) et il semble avoir soif de contact avec d’autres enfants (pour jouer aux sources de la Vivonne, etc.) ; j’ai toujours eu le sentiment que Proust voulait, justement en n’évoquant jamais des scènes où son narrateur est en compagnie d’autres enfants à Combray, (contrairement à ce qui se passera plus tard à Paris, avec Gilberte), donner une dimension de « solitaire », d’enfant choyé mais isolé, à son petit héros.

    Cet enfant-là est une sorte d’anti-Grand Meaulnes. Pas d’instituteur en vue, pas de galopades dans les cours d’école, pas de positionnement dans un groupe d’enfants. Pourtant, Proust possède un point commun avec Alain-Fournier : le savant flou organisé dans la chronologie du récit…

  2. Chic, du suspense !

  3. Les années collèges sont évoquées par le Narrateur à travers Bloch, les discussions sur les acteurs du moment, la classe de philosophie, etc. comme nous le montre (et nous le démontrera)si bien Patrice

    En rouvrant mon vieux Proust, je relis :
     » Au collège, à la classe d’une heure, le soleil me faisait languir d’impatience et d’ennui en laissant traîner une lueur dorée jusque sur mon pupitre, comme une invitation à la fête où je ne pourrais arriver avant trois heures, jusqu’au moment où Françoise venait me chercher à la sortie, et où nous nous
    acheminions vers les Champs-Élysées par les rues décorées de lumière, encombrées par la foule, et où les balcons, descellés par le soleil et vaporeux, flottaient devant les maisons comme des nuages d’or. Hélas! aux Champs-Élysées je ne trouvais pas Gilberte, elle n’était pas encore arrivée. »
    Comment sortir du collège sans son cartable, sa sacoche ou sa besace ? N’est-ce pas les Champs-Elysées que l’on reconnaît sur la couverture de la bande-dessinée d’Heuet ? Le scénariste-dessinateur n’a-t-il pas voulu se faire télescoper deux scènes : un écolier fébrile guettant l’apparition de Gilberte et Odette et sa fille hantant les Champs (car le narrateur passera du goûter de l’une au salon de l’autre)…
    CQFD ? Clopine est-ce là une preuve suffisante ? Bien amicalement.

  4. Finalement, on ne sait pas très bien ce qu’il se passe pour notre héros à l’école ou au collège en ce qui concerne les études proprement dites. On n’en constate que le brillant résultat.
    On imagine bien qu’il a écrit à la craie au tableau noir, sur son pupitre à la plume, qu’il a assisté à des expériences de chimie, qu’il a étudié Homère dont il a adopté le langage avec Bloch, et tous le auteurs classiques qu’il cite souvent.Il est probable qu’il connaît plus de deux fables de La Fontaine. Il a du aussi écrire à Sophocle et Euripide en se faisant passer pour Racine ou Corneille, mais rien ne reste de cette correspondance.

  5. Thierry, mais oui, tout ce que vous dites est incontestables, puisque vous citez directement le texte … Mais non.

    Certes, les années collèges sont évoquées, bien sûr, ici ou là, dans la Recherche. Mais même dans l’apparemment seul et unique passage où le Narrateur se décrit lui-même dans une classe (et où il s’y ennuie), le récit contredit l’image proposée par M. HEUET. En effet « Françoise venait me chercher à la sortie », est-il dit.
    Mon hypothèse de départ est donc, à mon sens, la bonne.
    Plutôt que d’illustrer un écolier- ou collégien, solitaire avec un cartable sous le bras, si l’on veut être en adéquation avec le texte, il aurait fallu le représenter chaperonné par sa « bonne » (ou sa gouvernante, – son « institutrice » ou faisant office de, comme nous l’indiquent les citations de Patrice).
    Or, à cette époque, et dans cette classe sociale, un enfant-jeune homme accompagné d’une servante ne porte pas lui-même son cartable (et moi-même, quand j’allais chercher mon fiston à la sortie des cours, je portais tout naturellement son cartable, toujours trop lourd pour lui !) … Il aurait fallu dessiner Françoise chargée du cartable, et l’enfant :

    • Soit regardant Swann saluer des belles dames en calèche (ça aurait eu ma préférence)
    • Soit regardant Gilberte arriver au Champs-Elysées, elle aussi accompagnée d’une institutrice portant son cartable. (ce qui aurait été en meilleure cohérence).
    Donc, je ne suis toujours pas convaincue par vos arguments littéraires… Mais ils m’enchantent ! Et je voudrais bien avoir le sentiment de l’auteur de la Bd sur mes remarques – je serais désolée qu’il les prenne en mauvaise part, parce son travail représente un « tour de force », mais je suis curieuse de savoir comment il en est arrivé à prendre cette option de couverture-là, et si quelqu’un lui a fait les mêmes remarques que moi, et quels sont les arguments qu’il lui a opposés (si ce débat a eu lieu !)

  6. Et Gilberte arrivant A PIED aux champs-elysées, bien sûr !

  7. Je ne suis pas Stéphane Heuet, je ne peux donc répondre à sa place. Il me semble cependant que si je préparais une édition de la recherche en bande-dessinée, je partirais du principe qu’elle doit s’adresser au plus grand nombre, au non initiés comme aux spécialistes. Aussi ma première de couverture aurait pour rôle essentiel de résumer une atmosphère et pas forcément d’être hyperréaliste. Donc pour le volume « Noms de pays : le nom », je ne montrerais que quelques éléments donnant une vue d’ensemble de l’ouvrage : Paris, les Champs, un collégien, des bourgeoises…
    Mais bon, tout cela n’est pas très important… Amicalement!

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