La référence médiatique suprême ? Proust !

La référence médiatique suprême ? Proust !

 

Sans se donner le mot, trois relations proustiennes me signalent en même temps des écrits qui relèvent de la même démarche : trouver dans À la recherche du temps perdu les mots qui permettent de fréquenter les sommets intellectuels.

 

Perdu de vue depuis un colloque proustien à Illiers-Combray, Jean Cassio m’envoie le titre d’un article de L’Équipe du 14 août dernier (mieux vaut tard que jamais !) :

1 Temps perdu, L'Equipe

 

Fetiveau attire mon attention sur un article à la « une » du Monde de ce week-end, consacré à la remise par François Hollande de la grand-croix de la légion d’honneur à Michel Rocard, avec une citation de Jacques Julliard :

2 Temps retrouvé, Le Monde

 

Mon frère cadet, Olivier, enfin m’adresse un billet qu’Éric-Emmanuel Schmitt a proposé samedi sur sa page Facebook :

*Tout le monde – citoyens, politiques, journalistes – a réagi unanimement contre les violences infligées aux dirigeants d’Air France : deux hauts responsables essuyèrent une sorte de lynchage dont ils s’échappèrent in extremis, aidés par la sécurité, meurtris, les vêtements déchirés.

Loin de moi l’idée de justifier la violence physique, aussi bête qu’injuste et sans issue. Si les hommes ont inventé le langage, c’est bien pour traiter les conflits à un autre niveau, celui du débat élaboré, allant de l’entente à la rupture en passant par le compromis.

Cependant, une phrase de Marcel Proust passait en boucle dans mon esprit et venait tempérer ce concert d’indignations. : « L’indifférence aux souffrances qu’on cause est la forme terrible et permanente de la cruauté. » Cela me renvoyait à l’image d’une hôtesse en quête d’explications ce même jour, à laquelle les cadres ne portaient pas attention. Cela m’évoquait ces hommes et ces femmes, mis en danger financier et vital, qui perdront leur emploi parce que l’indifférence managériale les a réduit à une ligne comptable.

Proust a raison : nous vivons dans une société cruelle. Il n’y a pas pire agression que l’indifférence. Et il n’y a pas plus courant !

Quand on pratique l’indifférence envers les gens, on indique que nos semblables ne sont pas nos semblables mais « les autres ». On s’isole dans une prétendue supériorité, on se coupe du lien, des sentiments, on se déifie de façon illusoire. On sème le mal. On instaure une humanité de coexistences sans partage, sans sympathie, sans compassion, bref une humanité sans humanité.

Malheureusement, je ne vois jamais l’indifférence faire les gros titres de la presse. Ce poison a, comme grande force, de demeurer invisible…

3 Eric-Emmanuel Schmitt, Facebook

 

Dans les deux premiers cas, la référence est aussi paresseuse que gratifiante pour les signataires. Dans celui du dramaturge, c’est autrement plus ambitieux.

 

Il ne se passe pas de semaine que je ne trouve dans nos médias des signes de révérence au divin Marcel — le plus souvent à bon compte. Je pourrais ainsi noter que dans sa dernière livraison, Le Figaro Madame offre un abécédaire de seize mots choisis par Charlotte Casiraghi, dont « regard » à la lettre R :

*« Le seul, le vrai, l’unique voyage, c’est de changer de regard. » (Marcel Proust.) On peut aller à l’autre bout du monde et ne rien découvrir, et tout simplement se dépayser et fuir. Nul besoin de partir loin pour voyager. Ne plus pouvoir changer de regard, c’est ce qu’il y a de plus mortifère.

4 Charlotte Casiraghi, Le Figaro Madame

 

Remarquez, j’aime autant que l’on puise nos références dans la Recherche plutôt que dans les aventures de Mickey !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Pour les Proustien(ne)s qui ne liraient pas les gazettes « pipoles », cette Charlotte Marie Pomeline Casiraghi est la fille de la princesse Caroline de Monaco et descendante de l’Albert (1848-1922) qui a régné sur le Rocher monégasque de 1889 à sa mort.

Dans Le Côté de Guermantes, il est accusé par Saint-Loup d’être l’agent de l’empereur d’Allemagne. Dans La Prisonnière, il suggère au gouvernement français de se séparer de Théophile Delcassé, artisan du rapprochement franco-britannique, pour empêcher l’Allemagne de déclarer la guerre.

 

Les extraits :

*[Saint-Loup au Héros :] Ah ! le Maroc, très intéressant. Il y aurait beaucoup à te parler. Hommes très fins là-bas. On sent la parité d’intelligence.

— Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu’à la guerre à propos de cela ?

— Non, cela les ennuie, et au fond c’est très juste. Mais l’empereur est pacifique. Ils nous font toujours croire qu’ils veulent la guerre pour nous forcer à céder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, agent de Guillaume II, vient nous dire en confidence que l’Allemagne se jette sur nous si nous ne cédons pas. Alors nous cédons. Mais si nous ne cédions pas, il n’y aurait aucune espèce de guerre. Tu n’as qu’à penser quelle chose comique serait une guerre aujourd’hui. Ce serait plus catastrophique que le Déluge et le Götterdämmerung. Seulement cela durerait moins longtemps. III

*Diverses personnes, parmi lesquelles le prince de Monaco, ayant suggéré au gouvernement français l’idée que, s’il ne se séparait pas de M. Delcassé, l’Allemagne menaçante ferait effectivement la guerre, le ministre des Affaires étrangères avait été prié de démissionner. Donc le gouvernement français avait admis l’hypothèse d’une intention de nous faire la guerre si nous ne cédions pas. Mais d’autres personnes pensaient qu’il ne s’était agi que d’un simple « bluff », et que, si la France avait tenu bon, l’Allemagne n’eût pas tiré l’épée. Sans doute, le scénario était non seulement différent, mais presque inverse, puisque la menace de rompre avec moi n’avait jamais été proférée par Albertine ; mais un ensemble d’impressions avait amené chez moi la croyance qu’elle y pensait, comme le gouvernement français avait eu cette croyance pour l’Allemagne. D’autre part, si l’Allemagne désirait la paix, avoir provoqué chez le gouvernement français l’idée qu’elle voulait la guerre était une contestable et dangereuse habileté. V

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “La référence médiatique suprême ? Proust !”

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  1. “C’est quand on n’a plus d’espoir qu’il ne faut désespérer de rien” – Sénèque

    • Reçu de Jean Cassio (qui ne sait pas marier ses convictions syndicales et la maîtrise d’internet) un discours de Jean Jaurès à la Chambre des députés, le 10 juin 1906, reproduit dans L’Humanité d’aujourd’hui (c’est donc moi qui le recopie) :
      « Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent à huis-clos, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers (…). Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanuit dans une sorte d’obscurité. »

  2.  » 2022 : le Temps relancé  »
    Dans son édition papier des 1er et 2 août 2015, Libération annonce :  » D’Ormesson retape le temps perdu « . Dans une lettre apocryphe à un ami, l’académicien fait part de son projet d’écrire une suite au Temps retrouvé… Cette information vous aurait-elle échappé, cher Patrice ?!
    La version électronique de Libération est datée du 31 juillet 2015 :
    http://www.liberation.fr/cahier-ete-2015/2015/07/31/jean-d-ormesson-remet-proust-a-l-heure_1357043
    Aaahhh ! Quelle idée séduisante, n’est-ce-pas ?! Proust engendre les projets les plus délirants !
    (Le Temps relancé est un mauvais titre à mon goût… Il conviendrait de trouver autre chose…).

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