Goût de la madeleine ou odeur du thé ?

Goût de la madeleine ou odeur du thé ?

 

La vraie découverte, elle se cache dans l’Agenda 1906 de Marcel Proust… Oubliez l’anecdote de la biscotte qui préexistait à la madeleine.

 

Voici l’histoire. Suivez bien.

 

La Bibliothèque Nationale de France (BNF) vient de publier la version critique électronique de ce carnet de travail : https://books.openedition.org/editionsbnf/1457.

1 Agenda 1906

 

Ne vous arrêtez pas à l’année gravée sur l’Agenda. L’écrivain l’a utilisé en 1909 puis en 1913. La densité de ses annotations en fait une pièce unique parce qu’il recèle tout l’univers de Combray, titre de la première partie de Du côté de chez Swann. L’édition de la BNF propose une reproduction en fac-similé, une transcription ainsi que des notes critiques renvoyant aux autres documents du fonds Proust, aujourd’hui intégralement numérisé. Saluons-en tout de suite les auteurs : Nathalie Mauriac Dyer, Françoise Leriche, Pyra Wise et Guillaume Fau.

 

On y découvre donc qu’avant la madeleine, avant la biscotte, il y avait le thé. Je m’appuie — longues citations à la clé — sur le travail de nos spécialistes :

 

Voici d’abord une page du document :

2 Agenda thé

 

Cette note, « bien qu’inachevée, c’est l’unique morceau véritablement rédigé de l’Agenda, et c’est aussi le seul qui n’entretienne pas de lien clair avec le reste des manuscrits qui nous sont parvenus. La « fin » du livre que Proust y esquisse n’est pas identifiable à la « conversation avec Maman », « fin » du Contre Sainte-Beuve, souvenir d’une matinée telle qu’elle est évoquée dans la correspondance de l’été de 1909, puisqu’elle comporte aussi des réminiscences. Certes, ces réminiscences pourraient précéder (et ainsi amener ?) la conversation avec Maman sur la critique, la littérature et le moi profond – à moins qu’elles ne la suivent, comme un couronnement, une coda narrative reprenant les principaux thèmes du roman –, mais elles sont inattendues : une « phrase de violon », « l’odeur » du thé… En outre, leur bouquet final diffère ici totalement du Temps retrouvé à caractère réflexif et analytique tel qu’il s’élabore, à partir de décembre 1910, dans les Cahiers 58 et 57. Proust évoque aussi dans cette note divers scénarios (autour de Bloch, de « femmes » aimées…) que nous ne retrouvons pas dans les manuscrits dont nous disposons. En tout cas antérieure à la mise au net de l’épisode de la madeleine à l’automne de 1909, cette note de régie semble plutôt s’articuler aux cahiers du Contre Sainte-Beuve qu’elle évoque ponctuellement

 

Voyez vous-même à la onzième ligne : « odeur du thé ».

 

Suivons encore nos auteurs :

« Dans le roman que nous connaissons, la résurrection de Combray et de l’enfance n’est pas déclenchée par l’odeur du thé, mais par le goût, ou même la consistance d’une madeleine amollie dans le breuvage ; le passage a été mis au point pendant l’été et l’automne de 1909 d’abord dans le Cahier 8 (f. 47, version lacunaire reprise sur les f. 66v-69), où il s’agit d’une biscotte, puis dans le Cahier 25 et les pages du Reliquat manuscrit (voir f. 11v, 5 et 7). Pourtant, dans le Cahier 26, il est bien question de « l’odeur du thé » dans une note de régie en marge d’une phrase évoquant le phénomène de la réminiscence ». (« Et ce sont notre vraie vie nous serait anéantie à jamais si parfois dans quelque objet, quelque sensation apportée par le hasard, plus fidèle gardienne de nous -mê , que nous ne sommes nous même, ne nous apportait brusquement, intacte, pleine, noyant tout notre être de délices, de douleur, de vérité, toute une minute de notre vraie vie, tout un moment de pleine d’absolue réalité ») : «  bien dire que dans ce cas ce n’est pas comme pour l’odeur du thé un souvenir que nous cherchons à faire monter en nous mais une vérité. »

 

Voici la reproduction de cette note manuscrite dans la marge :

3 Cahier 26 thé

 

« Dans cette note de relecture du Cahier 26, Proust distingue deux types d’impressions obscures, celles qui conduisent à un souvenir (exemple de « l’odeur du thé ») et celles qui conduisent à une vérité (exemple de celles que ressent le jeune promeneur exalté de Combray, évoquées dans les pages précédentes du Cahier 26). Dans ses versions connues de nous (Cahiers 8, 25 et Reliquat), l’expérience procurée par la biscotte/madeleine est mixte : elle procure immédiatement une sensation de délices (« Aussitôt q[ue la cuillérée de thé que je portai à mes lèvres] les eut touchées, j’éprouvai une sorte d’enchantement <je me sentis envahi par une sensation délicieuse> », Cahier 8, 67 ), mais la cause de cette félicité ne se donne pas spontanément et appelle un approfondissement (« quelque chose qui réveillé sans doute par ce goût du thé, se détachait, cherchait à monter à la lumière de la conscience », ibid., f. 68). La note du Cahier 26, qui insiste également sur la nécessité de « faire monter en nous » la cause de l’impression délicieuse mais obscure, pourrait sembler renvoyer à la scène de la biscotte du Cahier 8 et parler de « l’odeur du thé » par lapsus. Or la présence de cette même expression dans l’Agenda donne à penser qu’il a effectivement existé une version primitive où la réminiscence était apportée de façon spontanée par l’odeur du thé. Il en subsiste quelques traces. Ainsi, dans les feuilles volantes du projet d’essai contre Sainte-Beuve, c’est-à-dire dans la plus ancienne version de la scène de réminiscence que nous connaissions, il est également question de « l’odeur du thé », corrigée après coup en « goût de thé » : « […] au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche, je sentis et où j’eus la sensation de son amolissement amolissement [sic] pénêtré de l’odeur du <d’un goût de> thé contre contre mon palais, au même je ressentis un trouble extraordinaire, des parois chancelantes un instant des odeurs de roses géraniums, d’orangers, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur ; […] soudain les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent […] » (NAF 16636, f. 1  ; Contre Sainte-Beuve, p. 211-212). De même, la clausule de la version mise au net à l’automne de 1909 mentionne « l’odeur et la saveur », alors que, dans les pages précédentes de l’épisode, la réminiscence est désormais attachée à la seule saveur de la madeleine : « Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (Du côté de chez Swann, p. 57 ; cf. NAF 16703, f. 14). Cette page de l’Agenda serait donc antérieure à la rédaction de l’épisode de la biscotte dans le Cahier 8, et pourrait se référer à une version première disparue – à moins qu’elle ne désigne celle des feuilles volantes, où les éléments qui déclenchent la réminiscence ne sont pas encore tout à fait stabilisés (sensation contre le palais du pain grillé amolli / odeur du thé / goût de thé / goût du pain trempé). »

 

Tout cela est fort documenté, impressionnant. Un tel travail m’intimide fort mais m’invite à y revenir. Allez, je vais en reprendre une gorgée !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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