Des chasseurs sachant chasser

Des chasseurs sachant chasser

 

La requête est lapidaire, à la limite absconse : « peu de #chasse et peu de #chasseurs, sauf devant les hôtels ? »…

Elle m’est parvenue via Twitter, signée par @arcenbarrois, du nom d’un village de la Haute-Marne, en Champagne, dont la forêt est considérée comme l’une des plus belles chasses au grand gibier de France (cerfs, chevreuils et sangliers).

J’ignore qui est l’auteur, mais j’ai compris qu’il était désireux de connaître la place de l’art cynégétique dans À la recherche du temps perdu.

 

J’ai donc dégainé mon arme secrète, la chasse aux occurrences. J’en ai trouvé quatre-vingt treize de « chasse » et de ses dérivés.

Il est vrai qu’on ne tire pas beaucoup de coups de feu dans le grand œuvre proustien — hormis des « prestidigitateurs qu’on aperçoit intacts et en redingote dans la poussière d’un coup de feu d’où s’envole une colombe » et la reine de Naples « sur les remparts de Gaète ».

De même, s’il y a deux cors de chasse, il n’y a pas la moindre chasse à courre et l’on ne croise aucun sanglier, aucun chevreuil. Les rares cerfs se baladent dans un rêve du Héros — Tu sais bien pourtant que je vivrai toujours près d’elle, cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette.» Mais déjà j’avais retraversé le fleuve aux ténébreux méandres, j’étais remonté à la surface où s’ouvre le monde des vivants, aussi si je répétais encore : « Francis Jammes, cerfs, cerfs ». Si Françoise cuisine du gibier, on ne le suppose que parce qu’elle a des « terrines » pour lui.

 

Mon correspondant est un bon lecteur de Proust : effectivement, les chasseurs les plus nombreux se tiennent devant des hôtels.

 

Il n’y en a pas moins quelques Nemrod— premier roi biblique après le Déluge et « grand chasseur devant l’Éternel »  :

*À ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, à cause d’un déraillement, avait eu une panne d’une heure. Il s’excusa comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, fût morte de honte. Mais Mme de Grouchy n’était pas Guermantes « pour des prunes ». Comme son mari s’excusait du retard :

— Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les petites choses, être en retard c’est une tradition dans votre famille.

— Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit le duc.

— Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée de reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu’elle a permis la restauration des Bourbons, et encore mieux d’une façon qui les a rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un véritable Nemrod !

— J’ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me permettrai d’envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans.

Une idée sembla passer dans les yeux de Mme de Guermantes. Elle insista pour que M. de Grouchy ne prît pas la peine d’envoyer les faisans. Et faisant signe au valet de pied fiancé, avec qui j’avais causé en quittant la salle des Elstir :

— Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et vous les rapporterez de suite, car, n’est-ce pas, Grouchy, vous permettez que je fasse quelques politesses ? Nous ne mangerons pas douze faisans à nous deux, Basin et moi.

 

Outre ce Grouchy-là, les as de la gâchette sont Assourbanipal (dont les battues étaient courues), le duc de Guermantes, des chasseurs invités chez lui, le père et les ancêtres de Saint-Loup, M. de Cambremer (« surtout dans la forêt de Chantepie »), les marquis de Montpeyroux (« en bottes et le chapeau orné d’une plume de faisan ») et du Lau, un député de l’Action Libérale et quelque « parvenu ».

La duchesse de Guermantes, elle-même, est décrite en « chasseresse ». Elle prend le thé avec des tireurs invités à des chasses en son château, où l’on peut croiser le roi d’Angleterre, tandis que telle « femme charmante d’un richissime financier » en organise d’« ébouissantes » pour le roi d’Espagne.

Cette activité peut causer des dégâts : « un Guermantes mâle » peut traîner une jambe cassée à la chasse ; et si Walpurge de Plassac et Dorothée de Tresmes marchent avec une canne, c’est à cause de « quelque ancienne fracture, due à l’usage immodéré de la chasse et aux chutes de cheval qu’il comporte souvent ».

Il n’en reste pas moins que la chasse reste associée à la richesse, avec les bals, les voyages et les courses à Deauville, à « la vie de campagne ou de mer, de navigation »…

 

Pan !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et ancien régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés

*cette vie étrange et brillante des gens riches qui chassent, se donnent des bals, se font des visites et qu’elle admirait en souriant.

*Françoise et ma tante, comme la bête et le chasseur, ne cessaient plus de tâcher de prévenir les ruses l’une de l’autre.

*on savait exactement la liste des chasseurs qu’Assourbanipal invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

*Robert de Saint-Loup, parce qu’il était de ceux qui croient que le mérite est attaché à certaines formes d’art et de vie, avait un souvenir affectueux mais un peu méprisant d’un père qui s’était occupé toute sa vie de chasse et de course, avait bâillé à Wagner et raffolé d’Offenbach.

*je ne sentais pas seulement la souplesse héréditaire des grands chasseurs qu’avaient été depuis des générations les ancêtres de ce jeune homme [Saint-Loup] qui ne prétendait qu’à l’intellectualité,

*Quant aux tapisseries, elles étaient de Boucher, achetées au XIXe siècle par un Guermantes amateur, et étaient placées, à côté de tableaux de chasse médiocres qu’il avait peints lui-même, dans un fort vilain salon drapé d’andrinople et de peluche.

*je possédais assez vite des renseignements sur l’hôtel. Car les Guermantes (que Françoise désignait souvent par les mots de en dessous, en bas) étaient sa constante préoccupation depuis le matin, où, jetant, pendant qu’elle coiffait maman, un coup d’œil défendu, irrésistible et furtif dans la cour, elle disait : « Tiens, deux bonnes sœurs ; cela va sûrement en dessous » ou : « Oh ! les beaux faisans à la fenêtre de la cuisine, il n’y a pas besoin de demander d’où qu’ils deviennent, le duc aura-t-été à la chasse »,

*parfois, quand il y avait à Paris un spectacle qu’elle jugeait intéressant, Mme de Guermantes faisait atteler une de ses voitures aussitôt qu’elle avait pris le thé avec les chasseurs et, au soleil couchant, partait au grand trot, à travers la forêt crépusculaire, puis par la route, prendre le train à Combray pour être à Paris le soir.

*l’isolement, l’inaction où vit un neurasthénique peuvent être ourdis par lui du matin au soir sans lui paraître pour cela supportables, et tandis qu’il se dépêche d’ajouter une nouvelle maille au filet qui le retient prisonnier, il est possible qu’il ne rêve que bals, chasses et voyages.

*[Mme de Marsantes] comme sa famille était nombreuse, qu’elle l’aimait beaucoup, que, lente de débit et amie des explications, elle voulait faire comprendre les parentés, elle se trouvait (sans aucun désir d’étonner et tout en n’aimant sincèrement parler que de paysans touchants et de gardes-chasse sublimes) citer à tout instant toutes les familles médiatisées d’Europe, ce que les personnes moins brillantes ne lui pardonnaient pas et, si elles étaient un peu intellectuelles, raillaient comme de la stupidité.

*cette sorte de connaissance instinctive et presque divinatoire qu’a de la mer le matelot, du chasseur le gibier, et de la maladie, sinon le médecin, du moins souvent le malade.

*un des invités manquait, M. de Grouchy, dont la femme, née Guermantes, était venue seule de son côté, le mari devant arriver directement de la chasse où il avait passé la journée.

*Mme de Guermantes s’avança vers moi, pour que je la conduisisse à table et sans que j’éprouvasse l’ombre de la timidité que j’aurais pu craindre, car, en chasseresse à qui une grande adresse musculaire a rendu la grâce facile, voyant sans doute que je m’étais mis du côté qu’il ne fallait pas, elle pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur le mien et le plus naturellement encadré dans un rythme de mouvements précis et nobles.

*si par exemple un Guermantes mâle allait saluer une dame, il obtenait une silhouette de lui-même, faite de l’équilibre instable de mouvements asymétriques et nerveusement compensés, une jambe traînant un peu soit exprès, soit parce qu’ayant été souvent cassée à la chasse elle imprimait au torse, pour rattraper l’autre jambe, une déviation à laquelle la remontée d’une épaule faisait contrepoids, pendant que le monocle s’installait dans l’œil, haussait un sourcil au même moment où le toupet des cheveux s’abaissait pour le salut ;

*Quelquefois, à l’automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le départ pour Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu’on passe à Paris, comme la duchesse aimait le café-concert, le duc allait avec elle y passer une soirée.

*Irrité de l’interruption de sa femme, le duc la tint quelques instants sous le feu d’un silence menaçant. Et ses yeux de chasseur avaient l’air de deux pistolets chargés.

*Maints vieillards venaient recevoir chez la duchesse, en même temps que l’invariable boisson, un accueil souvent assez peu aimable. Or, ce ne pouvait être par snobisme, étant eux-mêmes d’un rang auquel nul autre n’était supérieur ; ni par amour du luxe : ils l’aimaient peut-être, mais, dans de moindres conditions sociales, eussent pu en connaître un splendide, car, ces mêmes soirs, la femme charmante d’un richissime financier eût tout fait pour les avoir à des chasses éblouissantes qu’elle donnerait pendant deux jours pour le roi d’Espagne. Ils avaient refusé néanmoins et étaient venus à tout hasard voir si Mme de Guermantes était chez elle.

*[Mme de Plassac et Mme de Tresmes, Walpurge et Dorothée, porteuses de canne] Peut-être, considérant toute la paroisse comme leur domaine et n’aimant pas prendre de fiacres, faisaient-elles de longues courses, pour lesquelles quelque ancienne fracture, due à l’usage immodéré de la chasse et aux chutes de cheval qu’il comporte souvent, ou simplement des rhumatismes provenant de l’humidité de la rive gauche et des vieux châteaux, leur rendaient la canne nécessaire.

*[M. de Cambremer :] « Moi, indigne », disait-il à tout moment, et citait volontiers une fable de La Fontaine et une de Florian qui lui paraissaient s’appliquer à son ignorance, et, d’autre part, lui permettre, sous les formes d’une dédaigneuse flatterie, de montrer aux hommes de science qui n’étaient pas du Jockey qu’on pouvait chasser et avoir lu des fables.

*« Vous chassez beaucoup, Monsieur ? dit Mme Verdurin avec mépris à M. de Cambremer. — Est-ce que Ski vous a raconté qu’il nous en est arrivé une excellente ? demanda Cottard à la Patronne. — Je chasse surtout dans la forêt de Chantepie, répondit M. de Cambremer. […] Voyez-vous, dit M. de Cambremer, ce que c’est que de rencontrer un savant. Voilà quinze ans que je chasse dans la forêt de Chantepie et jamais je n’avais réfléchi à ce que son nom voulait dire. »

*À Incarville c’était le marquis de Montpeyroux qui, n’ayant pas pu aller à Féterne, car il s’était absenté pour la chasse, était venu « au train », en bottes et le chapeau orné d’une plume de faisan, serrer la main des partants et à moi par la même occasion

*Du marquis du Lau (dont on sait la triste fin, quand, sourd, il se faisait porter chez Mme H…, aveugle), elle [Mme de Guermantes] contait les années moins tragiques quand, après la chasse, à Guermantes, il se mettait en chaussons pour prendre le thé avec le roi d’Angleterre,

*Albertine pourrait mener plus librement, et sans inquiétude pour moi, la vie de campagne ou de mer, de navigation ou de chasse, qui lui plairait.

*Le chroniqueur cynégétique disait (on était au mois de mai) : « Cette époque est vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur, car il n’y a rien, absolument rien à tirer »

*Et puis il y a ceux qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez eux.

*À Guermantes, quand il y avait le roi d’Angleterre, avec qui du Lau était très ami, il y avait après la chasse un goûter…

*Saint-Loup, lui, beaucoup plus intelligent et artiste, restait intelligent et artiste, et notait avec goût pour moi des paysages, pendant qu’il était immobilisé à la lisière d’une forêt marécageuse, mais comme si ç’avait été pour une chasse au canard.

*Car bien que ce député [de l’Action Libérale], qui répudiait les exagérations de l’Action Française (il eût d’ailleurs été incapable de comprendre une ligne de Charles Maurras ou de Léon Daudet), fût bien avec les ministres, flattés d’être invités à ses chasses, Jupien n’aurait pas osé lui demander le moindre appui dans ses démêlés avec la police.

*Et à vrai dire quand on connaissait bien M. de Charlus, son orgueil, sa satiété des plaisirs mondains, ses caprices, changés facilement en passions pour des hommes de dernier ordre et de la pire espèce, on peut très bien comprendre que la même grosse fortune qui, échue à un parvenu, l’eût charmé en lui permettant de marier sa fille à un duc, et d’inviter des Altesses à ses chasses, M. de Charlus était content de la posséder parce qu’elle lui permettait d’avoir ainsi la haute main sur un, peut-être sur plusieurs établissements ou étaient en permanence des jeunes gens avec lesquels il se plaisait.

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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