Vous avez dit « terroir » ?

Vous avez dit « terroir » ?

 

Un produit qui n’est pas fabriqué en Eure-et-Loir peut-il recevoir son label du Terroir départemental ? La réponse est oui.

Ainsi, aussi étrange que cela puisse paraître, une madeleine qui s’affirme fameuse s’enorgueillit d’être du terroir eurélien alors qu’elle est fabriquée dans l’Indre — je préfère « fabriquée » à « produite » puisqu’elle n’est pas artisanale mais industrielle, congelée et décongelée de surcroît.

Vous pouvez le vérifier sur le site officiel « Terres d’Eure-et-Loir ». (http://www.terre-eure-et-loir.fr).

Le label est louable, qui multiplie les références portant sur l’authenticité, la proximité, mais la fabrication hors d’Eure-et-Loir du gras gâteau (il est démesuré) n’est-elle pas incompatible avec la charte d’attribution ? Est-ce que ça ne fait pas tache ? J’ai posé la question à la Chambre d’Agriculture qui en est à l’origine.

Réponse d’Aurélie Toutain qui y est chargée de projets en diversification et circuits courts : « Parmi les critères d’attribution, il y a les ingrédients qui doivent être en majorité originaires d’Eure-et-Loir. C’est le cas de la farine. » Ah bon !

 

Du coup, cette madeleine au mode de fabrication bien peu poétique porte la noble étiquette « terroir » quand celles, artisanales, des boulangers d’Illiers-Combray en sont dépourvues. Nous vivons une époque formidable !

Il faut croire toutefois que cela pose un problème à ceux qui attribuent la marque locale puisqu’ils ont accordé un « délai » pour que la production de cette madeleine autoproclamée fameuse soit rapatriée en Eure-et-Loir. Du coup, le label et les autres produits estampillés, et qui risquent d’être soupçonnés de ne pas être totalement localo-locaux, retrouveront une légitimité sans restriction.

 

Recentrons-nous sur Proust pour relever avec lui qu’un terroir, ce n’est pas rien, que ça doit être considéré avec respect. D’ailleurs, dans À la recherche du temps perdu, l’écrivain l’attache à la « distinction », à une « origine provinciale », à une « aristocratie régionale ». S’il parle des « pâtres du terroir » (V), c’est par deux fois associé à la duchesse de Guermantes que le terroir est convoqué :

 

*Et tandis qu’un sourire désenchanté fronçait d’une gracieuse sinuosité sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur Mme d’Arpajon le regard rêveur de ses yeux clairs et charmants. Je commençais à les connaître, ainsi que sa voix, si lourdement traînante, si âprement savoureuse. Dans ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de Combray. Certes, dans l’affectation avec laquelle cette voix faisait apparaître par moments une rudesse de terroir, il y avait bien des choses : l’origine toute provinciale d’un rameau de la famille de Guermantes, resté plus longtemps localisé, plus hardi, plus sauvageon, plus provocant ; puis l’habitude de gens vraiment distingués et de gens d’esprit, qui savent que la distinction n’est pas de parler du bout des lèvres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec leurs paysans qu’avec des bourgeois ; toutes particularités que la situation de reine de Mme de Guermantes lui avait permis d’exhiber plus facilement, de faire sortir toutes voiles dehors. III

 

*Toute la sève locale qu’il y a dans les vieilles familles aristocratiques ne suffit pas, il faut qu’il y naisse un être assez intelligent pour ne pas la dédaigner, pour ne pas l’effacer sous le vernis mondain. Mme de Guermantes, malheureusement spirituelle et Parisienne et qui, quand je la connus, ne gardait plus de son terroir que l’accent, avait, du moins, quand elle voulait peindre sa vie de jeune fille, trouvé, pour son langage (entre ce qui eût semblé trop involontairement provincial, ou au contraire artificiellement lettré), un de ces compromis qui font l’agrément de la Petite Fadette de George Sand ou de certaines légendes rapportées par Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe. Mon plaisir était surtout de lui entendre conter quelque histoire qui mettait en scène des paysans avec elle. Les noms anciens, les vieilles coutumes, donnaient à ces rapprochements entre le château et le village quelque chose d’assez savoureux. Demeurée en contact avec les terres où elle était souveraine, une certaine aristocratie reste régionale, de sorte que le propos le plus simple fait se dérouler devant nos yeux toute une carte historique et géographique de l’histoire de France. V

 

En tous domaines, on devrait toujours méditer Proust. J’ai consacré bien trop de lignes à cette madeleine dissimulatrice. Désormais, je m’en désintéresse. Que chacun se détermine en conscience et les gâteaux seront bien cuits —variante des vaches bien gardées. De toutes les façons, le seul label qui vaut pour les madeleines, c’est celui de Commercy, qui se trouve, non dans la région Centre, mais en Lorraine (voir la chronique Pour la madeleine, commencez à Commercy) — et dont Charlus est « damoiseau ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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