Qui au quai Conti ?

Qui au quai Conti ?

 

Le lieu est prestigieux… Marcel Proust le connaît bien.

Le quai de Conti longe la Seine, dans le VIe arr. de Paris. Il commence au Pont Neuf et finit au Pont des Arts.

Le dernier numéro, le 23, est l’adresse de l’Institut de France. Il abrite les cinq académies (française, des inscriptions et belles-lettres, des Sciences, l’Académie des beaux-arts et des sciences morales et politiques) ainsi que la bibliothèque Mazarine — la plus ancienne bibliothèque publique de France ainsi nommée car elle est issue de la bibliothèque personnelle du cardinal Mazarin.

0 BibliothèqueMazarine, Cour d'honneur, Institut

 

Notre écrivain est familier des lieux : il s’y rend régulièrement entre juin 1895 et janvier 1900 car il y travaille. En fait, il est censé y occuper le poste de troisième assistant bibliothécaire et ses collègues ne l’y ont vu que parce qu’il venait déposer des demandes de congé (à moins qu’il économise aussi ce déplacement en faisant la démarche par écrit). Sa présence à la Mazarine est avérée une fois, le jour où il est venu leur offrir Les plaisirs et les jours.

L’administration, bonne fille, avalise ces vacances perpétuelles jusqu’à ce qu’elle considère la plaisanterie saumâtre. Au bout de cinq ans, elle demande à Proust de démissionner.

Au final, il n’aura rien coûté au contribuable : l’emploi était non rémunéré.

 

Le quai Conti, c’est là aussi que les Verdurin transportent leur salon, auparavant rue Montalivet, en face de l’Élysée, dans le VIIIe arr.

Expert en jonglerie entre réalité et fiction, l’ami Marcel a peut-être choisi l’adresse pour le seul plaisir de placer cette apostrophe de Charlus au Héros dans La Prisonnière : « Mais vous, belle jeunesse, on ne vous voit guère quai Conti. Vous n’en abusez pas ! »

Il a bien dû avoir entendu ce reproche dans la vraie vie.

 

Distillant des informations, au compte-gouttes mais précises, Proust pourrait permettre de situer l’hôtel des Verdurin, mais il n’a pas son pareil pour brouiller les pistes.

Voici le plan du quartier.

1 Plan VIe arr.

 

Que sait-on en lisant la Recherche ? Que l’hôtel est, selon son occupant, l’ancien hôtel des ambassadeurs de Venise ; qu’il est moins ensoleillé que le précédent logement ; que du premier étage, on ne voit pas le quai ; qu’il est « presque contigu » du « Petit Dunkerque », magasin de nouveautés puis marchand de vins, au n° 3, au coin de la rue Dauphine ; que l’arrêt de l’omnibus pour s’y rendre est rue Bonaparte… On note aussi que Sidonie et Gustave n’habitent pas loin de chez Alix, la marquise du quai Malaquais.

2 Petit-Dunkerque

3 Petit-Dunkerque

 

Finalement, l’hôtel des Verdurin se balade au gré des pages proustiennes de l’est à l’ouest du quai Conti. Inutile donc de vouloir s’y faire inviter.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Comme ma voiture, longeant le quai, approchait de chez les Verdurin, je la fis arrêter. Je venais en effet de voir Brichot descendre de tramway au coin de la rue Bonaparte, essuyer ses souliers avec un vieux journal, et passer des gants gris perle. J’allai à lui. Depuis quelque temps, son affection de la vue ayant empiré, il avait été doté — aussi richement qu’un laboratoire — de lunettes nouvelles puissantes et compliquées qui, comme des instruments astronomiques, semblaient vissées à ses yeux ; il braqua sur moi leurs feux excessifs et me reconnut. Elles étaient en merveilleux état. Mais derrière elles j’aperçus, minuscule, pâle, convulsif, expirant, un regard lointain placé sous ce puissant appareil, comme dans les laboratoires trop richement subventionnés pour les besognes qu’on y fait, on place une insignifiante bestiole agonisante sous les appareils les plus perfectionnés. J’offris mon bras au demi-aveugle pour assurer sa marche. « Ce n’est plus cette fois près du grand Cherbourg que nous nous rencontrons, me dit-il, mais à côté du petit Dunkerque », phrase qui me parut fort ennuyeuse, car je ne compris pas ce qu’elle voulait dire ; et cependant je n’osai pas le demander à Brichot, par crainte moins encore de son mépris que de ses explications. Je lui répondis que j’étais assez curieux de voir le salon où Swann rencontrait jadis tous les soirs Odette. « Comment, vous connaissez ces vieilles histoires ? me dit-il. Il y a pourtant de cela jusqu’à la mort de Swann ce que le poète appelle à bon droit : grande spatium mortalis aevi. »

La mort de Swann m’avait à l’époque bouleversé. La mort de Swann ! Swann ne joue pas dans cette phrase le rôle d’un simple génitif. J’entends par là la mort particulière, la mort envoyée par le destin au service de Swann. Car nous disons la mort pour simplifier, mais il y en a presque autant que de personnes. Nous ne possédons pas de sens qui nous permette de voir, courant à toute vitesse, dans toutes les directions, les morts, les morts actives dirigées par le destin vers tel ou tel. Souvent ce sont des morts qui ne seront entièrement libérées de leur tâche que deux, trois ans après. Elles courent vite poser un cancer au flanc d’un Swann, puis repartent pour d’autres besognes, ne revenant que quand, l’opération des chirurgiens ayant eu lieu, il faut poser le cancer à nouveau. Puis vient le moment où on lit dans le Gaulois que la santé de Swann a inspiré des inquiétudes, mais que son indisposition est en parfaite voie de guérison. Alors, quelques minutes avant le dernier souffle, la mort, comme une religieuse qui vous aurait soigné au lieu de vous détruire, vient assister à vos derniers instants, couronne d’une auréole suprême l’être à jamais glacé dont le cœur a cessé de battre. Et c’est cette diversité des morts, le mystère de leurs circuits, la couleur de leur fatale écharpe qui donnent quelque chose de si impressionnant aux lignes des journaux : « Nous apprenons avec un vif regret que M. Charles Swann a succombé hier à Paris, dans son hôtel, des suites d’une douloureuse maladie. Parisien dont l’esprit était apprécié de tous, comme la sûreté de ses relations choisies mais fidèles, il sera unanimement regretté, aussi bien dans les milieux artistiques et littéraires, où la finesse avisée de son goût le faisait se plaire et être recherché de tous, qu’au Jockey-Club dont il était l’un des membres les plus anciens et les plus écoutés. Il appartenait aussi au Cercle de l’Union et au Cercle Agricole. Il avait donné depuis peu sa démission de membre du Cercle de la rue Royale. Sa physionomie spirituelle comme sa notoriété marquante ne laissaient pas d’exciter la curiosité du public dans tout great event de la musique et de la peinture, et notamment aux «vernissages», dont il avait été l’habitué fidèle jusqu’à ces dernières années, où il n’était plus sorti que rarement de sa demeure. Les obsèques auront lieu, etc. »

À ce point de vue, si l’on n’est pas « quelqu’un », l’absence de titre connu rend plus rapide encore la décomposition de la mort. Sans doute c’est d’une façon anonyme, sans distinction d’individualité, qu’on demeure le duc d’Uzès. Mais la couronne ducale en tient quelque temps ensemble les éléments, comme ceux de ces glaces aux formes bien dessinées qu’appréciait Albertine, tandis que les noms de bourgeois ultra-mondains, aussitôt qu’ils sont morts, se désagrègent et fondent, «démoulés». Nous avons vu Mme de Guermantes parler de Cartier comme du meilleur ami du duc de La Trémoïlle, comme d’un homme très recherché dans les milieux aristocratiques. Pour la génération suivante, Cartier est devenu quelque chose de si informe qu’on le grandirait presque en l’apparentant au bijoutier Cartier, avec lequel il eût souri que des ignorants pussent le confondre ! Swann était, au contraire, une remarquable personnalité intellectuelle et artistique ; et bien qu’il n’eût rien «produit» il eut la chance de durer un peu plus. Et pourtant, cher Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez». Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann.

Pour revenir à des réalités plus générales, c’est de cette mort prédite et pourtant imprévue de Swann que je l’avais entendu parler lui-même à la duchesse de Guermantes, le soir où avait eu lieu la fête chez la cousine de celle-ci. C’est la même mort dont j’avais retrouvé l’étrangeté spécifique et saisissante, un soir où j’avais parcouru le journal et où son annonce m’avait arrêté net, comme tracée en mystérieuses lignes inopportunément interpolées. Elles avaient suffi à faire d’un vivant quelqu’un qui ne peut plus répondre à ce qu’on lui dit, qu’un nom, un nom écrit, passé tout à coup du monde réel dans le royaume du silence. C’étaient elles qui me donnaient encore maintenant le désir de mieux connaître la demeure où avaient autrefois résidé les Verdurin et où Swann, qui alors n’était pas seulement quelques lettres passées dans un journal, avait si souvent dîné avec Odette. Il faut ajouter aussi (et cela me rendit longtemps la mort de Swann plus douloureuse qu’une autre, bien que ces motifs n’eussent pas trait à l’étrangeté individuelle de sa mort) que je n’étais pas allé voir Gilberte comme je le lui avais promis chez la princesse de Guermantes ; qu’il ne m’avait pas appris cette « autre raison » à laquelle il avait fait allusion ce soir-là, pour laquelle il m’avait choisi comme confident de son entretien avec le prince ; que mille questions me revenaient (comme des bulles montant du fond de l’eau), que je voulais lui poser sur les sujets les plus disparates : sur Ver Meer, sur M. de Mouchy, sur lui-même, sur une tapisserie de Boucher, sur Combray, questions sans doute peu pressantes puisque je les avais remises de jour en jour, mais qui me semblaient capitales depuis que, ses lèvres s’étant scellées, la réponse ne viendrait plus.

« Mais non, reprit Brichot, ce n’était pas ici que Swann rencontrait sa future femme, ou du moins ce ne fut ici que dans les tout à fait derniers temps, après le sinistre qui détruisit partiellement la première habitation de Madame Verdurin. »

Malheureusement, dans la crainte d’étaler aux yeux de Brichot un luxe qui me semblait déplacé puisque l’universitaire n’en prenait pas sa part, j’étais descendu trop précipitamment de la voiture, et le cocher n’avait pas compris ce que je lui avais jeté à toute vitesse pour avoir le temps de m’éloigner de lui avant que Brichot m’aperçût. La conséquence fut que le cocher vint nous accoster et me demanda s’il devait venir me reprendre ; je lui dis en hâte que oui et redoublai d’autant plus de respect à l’égard de l’universitaire venu en omnibus.

« Ah ! vous étiez en voiture, me dit-il d’un air grave. — Mon Dieu, par le plus grand des hasards; cela ne m’arrive jamais. Je suis toujours en omnibus ou à pied. Mais cela me vaudra peut-être le grand honneur de vous reconduire ce soir si vous consentez pour moi à entrer dans cette guimbarde ; nous serons un peu serrés. Mais vous êtes si bienveillant pour moi. » Hélas, en lui proposant cela, je ne me prive de rien, pensai-je, puisque je serai toujours obligé de rentrer à cause d’Albertine. Sa présence chez moi, à une heure où personne ne pouvait venir la voir, me laissait disposer aussi librement de mon temps que l’après-midi quand, au piano, je savais qu’elle allait revenir du Trocadéro, et que je n’étais pas pressé de la revoir. Mais enfin, comme l’après-midi aussi, je sentais que j’avais une femme et qu’en rentrant je ne connaîtrais pas l’exaltation fortifiante de la solitude. « J’accepte de grand cœur, me répondit Brichot. À l’époque à laquelle vous faites allusion nos amis habitaient, rue Montalivet, un magnifique rez-de-chaussée avec entresol donnant sur un jardin, moins somptueux évidemment, et que pourtant je préfère à l’hôtel des Ambassadeurs de Venise. » Brichot m’apprit qu’il y avait ce soir, au « Quai Conti » (c’est ainsi que les fidèles disaient en parlant du salon Verdurin depuis qu’il s’était transporté là), grand « tra la la » musical, organisé par M. de Charlus. V, 134-137

 

*« Mais vous, belle jeunesse, on ne vous voit guère quai Conti. Vous n’en abusez pas ! » Je dis que je sortais surtout avec ma cousine. « Voyez-vous ça ! ça sort avec sa cousine, comme c’est pur ! » dit M. de Charlus à Brichot. V, 151

 

*M. de Charlus. Celui-ci, pénétré de l’honneur qu’il faisait à la Patronne en amenant quai Conti des gens qui, en effet, n’y seraient pas venus pour elle, avait, dès les premiers noms que Mme Verdurin avait proposés comme ceux de personnes qu’on pourrait inviter, prononcé la plus catégorique exclusive, sur un ton péremptoire où se mêlait à l’orgueil rancunier du grand seigneur quinteux, le dogmatisme de l’artiste expert en matière de fêtes et qui retirerait sa pièce et refuserait son concours plutôt que de condescendre à des concessions qui, selon lui, compromettraient le résultat d’ensemble. V, 157

 

*Mais le baron avait également proscrit quelques dames de l’aristocratie avec lesquelles Mme Verdurin était, à l’occasion de solennités musicales, de collections, de charité, entrée récemment en relations et qui, quoi que M. de Charlus pût penser d’elles, eussent été, beaucoup plus que lui-même, des éléments essentiels pour former chez Mme Verdurin un nouveau noyau, aristocratique celui-là. Mme Verdurin avait justement compté sur cette fête, où M. de Charlus lui amènerait des femmes du même monde, pour leur adjoindre ses nouvelles amies, et avait joui d’avance de la surprise qu’elles auraient à rencontrer quai Conti leurs amies ou parentes invitées par le baron. Elle était déçue et furieuse de son interdiction. V, 162

 

*Et les fidèles écoutaient les paroles de Mme Verdurin avec le mélange d’admiration et de malaise que certaines pièces cruellement réalistes et d’une observation pénible causaient parfois; et tout en s’émerveillant de voir leur chère Patronne donner une forme nouvelle de sa droiture et de son indépendance, plus d’un, tout en se disant qu’après tout ce ne serait pas la même chose, pensait à sa propre mort et se demandait si, le jour qu’elle surviendrait, on pleurerait ou on donnerait une fête quai Conti. « Je suis bien content que la soirée n’ait pas été décommandée, à cause de mes invités », dit M. de Charlus, qui ne se rendait pas compte qu’en s’exprimant ainsi il froissait Mme Verdurin. V, 164

 

*À son sourire, dédié au salon défunt qu’il revoyait, je compris que ce que Brichot, peut-être sans s’en rendre compte, préférait dans l’ancien salon, plus que les grandes fenêtres, plus que la gaie jeunesse des Patrons et de leurs fidèles, c’était cette partie irréelle (que je dégageais moi-même de quelques similitudes entre la Raspelière et le quai Conti) de laquelle, dans un salon comme en toutes choses, la partie extérieure, actuelle, contrôlable pour tout le monde, n’est que le prolongement, cette partie qui s’est détachée du monde extérieur pour se réfugier dans notre âme, à qui elle donne une plus-value où elle s’est assimilée à sa substance habituelle, s’y muant — maisons détruites, gens d’autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons — en cet albâtre translucide de nos souvenirs, duquel nous sommes incapables de montrer la couleur qu’il n’y a que nous qui voyons, ce qui nous permet de dire véridiquement aux autres, au sujet de ces choses passées, qu’ils n’en peuvent avoir une idée, que cela ne ressemble pas à ce qu’ils ont vu, et ce qui fait que nous ne pouvons considérer en nous-même sans une certaine émotion, en songeant que c’est de l’existence de notre pensée que dépend pour quelque temps encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont éteintes et l’odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. Et sans doute par là le salon de la rue Montalivet faisait, pour Brichot, tort à la demeure actuelle des Verdurin. Mais, d’autre part, il ajoutait à celle-ci, pour les yeux du professeur, une beauté qu’elle ne pouvait avoir pour un nouveau venu. Ceux de ses anciens meubles qui avaient été replacés ici, en un même arrangement parfois conservé, et que moi-même je retrouvais de la Raspelière, intégraient dans le salon actuel des parties de l’ancien qui, par moments, l’évoquaient jusqu’à l’hallucination et ensuite semblaient presque irréelles d’évoquer, au sein de la réalité ambiante, des fragments d’un monde détruit qu’on croyait voir ailleurs. Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que, comme une personne, il avait un passé, une mémoire, gardant dans l’ombre froide du quai Conti le hâle de l’ensoleillement par les fenêtres de la rue Montalivet (dont il connaissait l’heure aussi bien que Mme Verdurin elle-même) et par les portes vitrées de Doville, où on l’avait emmené et où il regardait tout le jour, au delà du jardin fleuri, la profonde vallée, en attendant l’heure où Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie ; V, 195

 

*« Et quelle potinière, reprit Brichot, à nourrir tous les appendices des Causeries du Lundi, que la conversation de cet apôtre ! Songez que j’ai appris par lui que le traité d’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègue X… par un jeune porteur de dépêches. N’hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain ou, si vous aimez mieux, de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de l’athlète qu’il aimait sur l’anneau de son Jupiter Olympien. Le baron ignorait cette dernière histoire. Inutile de vous dire qu’elle a charmé son orthodoxie. Vous imaginez aisément que, chaque fois que j’argumenterai avec mon collègue à une thèse de doctorat, je trouve à sa dialectique, d’ailleurs fort subtile, le surcroît de saveur que de piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve à l’œuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre collègue, dont la sagesse est d’or, mais qui possédait peu d’argent, le télégraphiste a passé aux mains du baron «en tout bien tout honneur » (il faut entendre le ton dont il le dit). Et comme ce Satan est le plus serviable des hommes, il a obtenu pour son protégé une place aux colonies, d’où celui-ci, qui a l’âme reconnaissante, lui envoie de temps à autre d’excellents fruits. Le baron en offre à ses hautes relations ; des ananas du jeune homme figurèrent tout dernièrement sur la table du quai Conti, faisant dire à Mme Verdurin, qui, à ce moment, n’y mettait pas malice : « Vous avez donc un oncle ou un neveu d’Amérique, M. de Charlus, pour recevoir des ananas pareils ! » J’avoue que, si j’avais alors su la vérité, je les eusses mangés avec une certaine gaieté en me récitant in petto le début d’une ode d’Horace que Diderot aimait à rappeler. En somme, comme mon collègue Boissier, déambulant du Palatin à Tibur, je prends dans la conversation du baron, une idée singulièrement plus vivante et plus savoureuse des écrivains du siècle d’Auguste. Ne parlons même pas de ceux de la Décadence, et ne remontons pas jusqu’aux Grecs, bien que j’aie dit à cet excellent M. de Charlus qu’auprès de lui je me faisais l’effet de Platon chez Aspasie. À vrai dire, j’avais singulièrement grandi l’échelle des deux personnages et, comme dit La Fontaine, mon exemple était tiré « d’animaux plus petits ». Quoi qu’il en soit, vous ne supposez pas, j’imagine, que le baron ait été froissé. Jamais je ne le vis si ingénument heureux. Une ivresse d’enfant le fit déroger à son flegme aristocratique. « Quels flatteurs que tous ces sorbonnards ! s’écriait-il avec ravissement. Dire qu’il faut que j’aie attendu d’être arrivé à mon âge pour être comparé à Aspasie ! Un vieux tableau comme moi ! Ô ma jeunesse ! » J’aurais voulu que vous le vissiez disant cela, outrageusement poudré à son habitude, et, à son âge, musqué comme un petit-maître. Au demeurant, sous ses hantises de généalogie, le meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons je serais désolé que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui m’a étonné, c’est la façon dont le jeune homme s’est rebiffé. Il avait pourtant pris, depuis quelque temps, en face du baron, des manières de séide, des façons de leude qui n’annonçaient guère cette insurrection. J’espère qu’en tous cas, même si (Dii omen avertant) le baron ne devait plus retourner quai Conti, ce schisme ne s’étendrait pas jusqu’à moi. Nous avons l’un et l’autre trop de profit à l’échange que nous faisons de mon faible savoir contre son expérience. (On verra que si M. de Charlus, après avoir vainement souhaité qu’il lui ramenât Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du moins sa sympathie pour l’universitaire tomba assez complètement pour lui permettre de le juger sans aucune indulgence.) Et je vous jure bien que l’échange est si inégal que, quand le baron me livre ce que lui a enseigné son existence, je ne saurais être d’accord avec Sylvestre Bonnard, que c’est encore dans une bibliothèque qu’on fait le mieux le songe de la vie. » V, 226-227

 

*[Pastiche du Journal des Goncourt] par un crépuscule où il y a près des tours du Trocadéro comme le dernier allumement d’une lueur qui en fait des tours absolument pareilles aux tours enduites de gelée de groseille des anciens pâtissiers, la causerie continue dans la voiture qui doit nous conduire quai Conti où est leur hôtel que son possesseur prétend être l’ancien hôtel des Ambassadeurs de Venise et où il y aurait un fumoir dont Verdurin me parle comme d’une salle transportée telle qu’elle, à la façon des Mille et une Nuits, d’un célèbre palazzo dont j’oublie le nom, palazzo à la margelle du puits représentant un couronnement de la Vierge que Verdurin soutient être absolument du plus beau Sansovino et qui servirait pour leurs invités, à jeter la cendre de leurs cigares. Et ma foi, quand nous arrivons, dans le glauque et le diffus d’un clair de lune vraiment semblable à ceux dont le peinture classique abrite Venise, et sur lequel la coupole silhouettée de l’Institut fait penser à la Salute dans les tableaux de Guardi, j’ai un peu l’illusion d’être au bord du Grand Canal. L’illusion est entretenue par la construction de l’hôtel où du premier étage on ne voit pas le quai et par le dire évocateur du maître de maison affirmant que le nom de la rue du Bac – du diable si j’y avais jamais pensé – viendrait du bac sur lequel des religieuses d’autrefois, les Miramiones, se rendaient aux offices de Notre-Dame. Tout un quartier où a flâné mon enfance quand ma tante de Courmont l’habitait et que je me prends à raimer en retrouvant, presque contigu à l’hôtel des Verdurin, l’enseigne du « Petit Dunkerque », une des rares boutiques survivant ailleurs que vignettées dans le crayonnage et les frottis de Gabriel de Saint-Aubin où le XVIIIe siècle curieux venait asseoir ses moments d’oisiveté pour le marchandage des jolités françaises et étrangères et « tout ce que les arts produisent de plus nouveau », comme dit une facture de ce Petit Dunkerque, facture dont nous sommes seuls, je crois, Verdurin et moi, à posséder une épreuve et qui est bien un des volants chefs-d’œuvre de papier ornementé sur lequel le règne de Louis XV faisait ses comptes, avec son en-tête représentant une mer toute vagueuse, chargée de vaisseaux, une mer aux vagues ayant l’air d’une illustration de l’Édition des Fermiers Généraux de « l’Huître et les Plaideurs ». VII, 14

 

 

Petit Dunkerque, magasin de nouveautés puis marchand de vins

3, quai Conti

Démoli en 1913.

M

 

Il s’agit de l’enseigne d’un ancien magasin de curiosités. ce magasin appartenait à M. Granchez, originaire de Dunkerque, bijoutier de la reine Marie-Antoinette. Dans cette boutique étaient vendus des objets d’arts et de curiosités venant des quatre coins du monde. La première enseigne de cette boutique était un tableau qui représentait le port de Dunkerque avec l’arrivage des vaisseaux, qui apportaient de l’Inde et de la Chine la plupart des curiosités qu’on recherchait avec passion pour l’ornement des appartements à cette époque. la renommée de la boutique de Granchez fut telle que le nom survécut au marchand. En effet, près d’un siècle plus tard, on appelait Petit Dunkerque, une certaine catégorie de quincaillerie fine et de bijouterie de choix. Granchez vendit sa boutique vers 1789 (pour s’installer rue de Richelieu) à un marchand de vin qui conserva son nom célèbre et l’enseigne le petit Dunkerque resta sur la devanture jusqu’en 1913, date à laquelle le bâtiment fut démoli.

 

Sorte de bazar de fines porcelaines et de curiosités artistiques, de charmantes et délicates inutilités, qui en font un bric-à-brac

A Paris, il y eut autrefois un magasin en vogue qui avait pour enseigne : Au Petit Dunkerque ; on y vendait tous les petits meubles recherchés qui pouvaient parer un boudoir ou les tablettes d’un bahut distingué. Voici donc ce qui est bien constaté et bien défini : on sait à point nommé ce qu’est un Petit Dunkerque, mais pourquoi ce nom d’une ville de la Flandre maritime fut-il donné à cet assemblage de jolies choses ?

Est-ce que la ville de Dunkerque était jadis en possession de fournir ces objets enviés par les dames ? Les relations de ce port avec la Hollande et l’Angleterre y amenaient-elles plus facilement les porcelaines de la Chine qu’en d’autres localités ? Un renseignement historique vient peut-être jeter quelque jour sur l’étymologie de cette singulière locution.

Carte-réclame du magasin Au Petit Dunkerque à Paris

Lord Clarendon, ministre de Charles II, roi d’Angleterre, prêta l’oreille à la proposition de vendre à Louis XIV la ville de Dunkerque, dans un moment où les finances de la Grande-Bretagne étaient loin d’être prospères. Le lord voulait douze millions de ce port si envié des Anglais. Ce marché se conclut au prix de cinq millions. Le parlement protesta et expédia au gouverneur la défense de livrer la ville. Le message arriva quelques heures trop tard. Les Français se trouvaient en possession de la place en novembre 1662.

Le traité de lord Clarendon fut regardé comme fatal à la perfide Albion ; on disait qu’il avait livré à la France la clé de l’Angleterre et la plus forte barrière qu’elle pût opposer aux flottes françaises ; le lord fut accusé par la chambre des communes ; le peuple partagea l’opposition du parlement, la rumeur publique disait que Clarendon s’était vendu à Louis XIV : enfin le ministre fut banni et dut s’exiler en France où il mourut neuf ans plus tard.

Mais avant de partir de Londres, le lord y avait fait bâtir un hôtel magnifique qu’il meubla avec un certain luxe ; cette maison reçut alors et conserva, toujours dit-on, le nom de Petit Dunkerque.

Voilà sans doute d’où il faut tirer l’origine du dicton qui se rattache à une de nos villes de Flandre ; Clarendon, riche et luxueux, aura chargé d’ornements splendides et de colifichets brillants la délicieuse retraite qu’il s’était ménagée dans un des plus beaux quartiers de Londres, et le peuple, qui lui en voulait, n’a pas manqué de baptiser cette demeure du nom de la cité qu’il lui reprochait d’avoir cédée à la France.

Voici, in extenso, la réclame pour le Petit Dunkerque parue au sein de la feuille hebdomadaire L’Avant-coureur en 1771 :

« Magasin curieux du petit Dunkerque. A Paris, quai de Conti, au coin de la rue Dauphine.

« Le Sr Granchez, tenant ce Magasin, a, dans la vue de satisfaire de plus en plus le goût du public, fait une tournée dans les diverses Fabriques. II s’est surtout arrêté dans celles des Sieurs Wedgwood & Bentley, qui en s’appliquant à copier les beaux vases antiques viennent de mettre au jour des morceaux précieux. Le Sieur Granchez a fait un choix très complet de ces morceaux qu’il vend à Paris au même prix que dans leurs Fabriques, savoir : figures, bas-reliefs, & médaillons d’Hommes illustres d’une composition de belle porcelaine noire ou terre cuite ; lampes d’ornements, trépieds, urnes, aiguières, chandeliers en vases, avec médaillons en bas-reliefs de la même composition de porcelaine noire.

« Les mêmes formes ci-dessus d’une autre composition imitant le porphyre, le jaspe, l’agate, & autres pierres précieuses. Les mêmes d’une composition nommée encaustique bronze d’or, ou biscuit d’or, dont l’or cuit au four est parfaitement durable étant incorporé avec la matière.

« Pots à oignons de fleurs en ornements de cheminée. On en trouve de garnis de fleurs en plumes de Paris, supérieures en beauté à celles d’Italie & imitant mieux la nature. Vases, urnes, &c. ornés de peinture encaustique, d’après les plus beaux modèles qui nous sont restés des Étrusques. Ces peintures peuvent nous rappeler en partie l’art des anciens depuis longtemps perdu, celui de fixer les couleurs par le moyen du feu fans le glacis désagréable de l’émail.

« Une collection de Bustes en albâtre représentant Henri IV, Sully, Montesquieu & M. de Voltaire. Ces Bustes sont exécutés d’après les meilleurs originaux.

« Chaînes de femmes, souvenirs, pommes de cannes, garnitures de boucles, le tout en acier violet pourpre couvert d’or, d’un goût & d’un travail supérieur à tout ce que l’on a fait jusqu’à présent.

Magasin Au Petit Dunkerque créé vers 1760, 3 quai Conti, Paris 6e

« Nouvelles sarbacanes à pompes faites en forme de fusil très légères & très promptes à charger.

« Nouveaux sacs à filet. Les Dames s’étant plaint de la difficulté qu’elles avaient d’y commencer leur ouvrages, on y a remédié en faisant forcir le petit métier de dedans le coffre & le plaçant sur l’un des côtés. De plus on y a ajouté une pelote qui n’en augmente point le volume. On en trouve de fort riches & d’unis.

« Tabatières en métal de Manheim , imitant si bien l’or que le Marchand, pour éviter les abus qui pourraient se commettre par des personnes mal intentionnées en les vendant ou engageant comme de l’or, s’est cru obligé de faire frapper dans le fond : (Métal de Manheim).

« Bonbonnière à tableau mouvant représentant de petits sujets plaisants, comme le Congé des Ecoliers ; la Guinguette en désordre ; l’Apothicaire en fonction & autres sujets burlesques. Ces boîtes sont toutes galonnées en or très solidement.

« Le Sr Granchez vient aussi de recevoir du cordonnet de diverses couleurs, & de la foie de Nankin torse d’Angleterre ; des épées de Cour en acier trempée & polies. Il attend encore une infinité d’autres articles nouveaux qu’il aura soin d’annoncer. »

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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