Quand la mort ne coupe pas l’appétit

Quand la mort ne coupe pas l’appétit

 

Basin de Guermantes et Gustave Verdurin ont en commun de n’être pas d’une grande finesse…

Il est instructif de mettre en parallèle deux épisodes où ils font preuve d’une indifférence devant la mort — ils sont d’autant moins émus que ce n’est pas la leur.

 

À la fin du Côté de Guermantes, Charles Swann révèle à la duchesse devant son mari qu’un cancer va l’emporter avant un semestre. Nous avons vu (chronique Comment déstabiliser la  duchesse de Guermantes) qu’Oriane perd pied devant la nouvelle. Le mourant a la délicatesse de ne pas vouloir retarder le départ du couple pour le dîner où il se rend. Son amie conserve assez de sensibilité pour lui répondre que ce dîner « n’a aucune importance ».

Le duc ne l’entend pas ainsi. Il a faim et ce n’est pas la mort qui va l’empêcher de se mettre à table. Il s’offre même les formules malheureuses : « elle arrivera au dîner morte… je meurs de faim ». Sa conclusion, qui ferme aussi le livre, est d’un aveuglement violent : « Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous ! »

 

Dans Sodome et Gomorrhe, M. Verdurin se comporte avec une brutalité semblable. Le pianiste Dechambre est mort. Chacun s’en désole, à commencer par Brichot. Seulement, comme Basin, Gustave a faim et toute marque de chagrin risque de retarder le repas. Il s’y refuse. Le cadavre est déjà froid et ne ressuscitera pas tandis que le plat, lui, doit rester chaud : « Nous avons une bouillabaisse qui n’attend pas. »

 

Quel tact !

 

L’histoire ne dit pas si les Guermantes, ce soir-là, ont dégusté une poularde demi-deuil.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Adieu, mes petits enfants, dit-il en nous repoussant doucement, allez-vous-en avant qu’Oriane ne redescende. Ce n’est pas qu’elle n’aime vous voir tous les deux. Au contraire c’est qu’elle aime trop vous voir. Si elle vous trouve encore là, elle va se remettre à parler, elle est déjà très fatiguée, elle arrivera au dîner morte. Et puis je vous avouerai franchement que moi je meurs de faim. J’ai très mal déjeuné ce matin en descendant de train. Il y avait bien une sacrée sauce béarnaise, mais malgré cela, je ne serai pas fâché du tout, mais du tout, de me mettre à table. Huit heures moins cinq ! Ah ! les femmes ! Elle va nous faire mal à l’estomac à tous les deux. Elle est bien moins solide qu’on ne croit.

Le duc n’était nullement gêné de parler des malaises de sa femme et des siens à un mourant, car les premiers, l’intéressant davantage, lui apparaissaient plus importants. Aussi fut-ce seulement par bonne éducation et gaillardise, qu’après nous avoir éconduits gentiment, il cria à la cantonade et d’une voix de stentor, de la porte, à Swann qui était déjà dans la cour :

— Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous ! III

 

*« Hé bien ! ce pauvre Dechambre ! dit-il, mais à mi-voix, dans la crainte que Mme Verdurin ne fût pas loin. — C’est affreux, répondit allègrement M. Verdurin. — Si jeune », reprit Brichot. Agacé de s’attarder à ces inutilités, M. Verdurin répliqua d’un ton pressé et avec un gémissement suraigu, non de chagrin, mais d’impatience irritée : « Hé bien oui, mais qu’est-ce que vous voulez, nous n’y pouvons rien, ce ne sont pas nos paroles qui le ressusciteront, n’est-ce pas ? » Et la douceur lui revenant avec la jovialité : « Allons, mon brave Brichot, posez vite vos affaires. Nous avons une bouillabaisse qui n’attend pas. Surtout, au nom du ciel, n’allez pas parler de Dechambre à Mme Verdurin ! Vous savez qu’elle cache beaucoup ce qu’elle ressent, mais elle a une véritable maladie de la sensibilité. Non, mais je vous jure, quand elle a appris que Dechambre était mort, elle a presque pleuré », dit M. Verdurin d’un ton profondément ironique. IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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