Proust au JT de 20 h

Proust au JT de 20 h

 

Je regardais paresseusement la grand’messe de TF1, hier soir, quand j’ai bondi. Dans les titres, le nom de mon écrivain venait d’être prononcé !

Mais quel événement considérable était-il advenu pour que le premier journal télévisé d’Europe lui consacrât un sujet ? Quel rebondissement, quel scandale, quelle découverte lui valait-il d’être évoqué ? Pour avoir droit au « 20 heures », il faut du sensationnel, de l’inédit, du croustillant.

 

Spontanément, j’ai pensé à France-Soir et à André Gide. L’histoire m’a été rapportée comme véridique : un jour de février 1951, les télescripteurs annoncent la mort du sulfureux prix Nobel de littérature dans sa maison normande. Aucun reporter du grand quotidien populaire n’est disponible. L’un d’eux se trouve en vacances vers Rouen, Maurice Josco, champion des faits divers et des crimes, mais dont la culture générale présente quelques lacunes. Son directeur, Pierre Lazareff lui demande d’aller sur place et d’envoyer un papier.
 Une heure plus tard, le journaliste télégraphie :
 « Vu pour Gide – vu les flics – aucun intérêt : mort naturelle – stop ».

C’est un peu trop joli pour être vrai, d’autant que Gide, s’il est bien enterré à Cuverville, dans le Calvados, est mort chez lui, rue Vaneau, à Paris.

1 Plaque André Gide, rue Vaneau

 

Le temps de me remémorer cette anecdote et le JT touchait à sa fin. Vint alors le moment où j’allais tout savoir. Il s’agissait de raconter l’inattendu succès des classiques de la littérature en bandes dessinées, à commencer par À la recherche du temps perdu ainsi traité par Stéphane Heuet.

2 Proust au JT de TF1

 

Une voix féminine débitait des informations, et puis, patatras ! Devant une interprétation de Balbec en BD, elle lâcha : « le Grand-Hôtel de Combray » !

 

Le journaliste que je reste en éprouva une certaine honte.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

13 comments to “Proust au JT de 20 h”

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  1. Oui, on m’a offert les trois tomes de la recherche traités par Huet, et je reconnais que c’est un travail remarquable mais… (il y a un « mais ») :

    – si l’effort est remarquable, l’intention louable – car la bande dessinée pourrait permettre à tous d’accéder à l’univers proustien -, et l’intelligence du texte présente

    – hélas, à mon sens, cela ne fonctionne pas, cela ne peut pas fonctionner

    – car cette littérature-là, et c’est justement ce qui m’intéresse et me fascine moi – ne peut être « incarnée » par un autre truchement que les mots.

    Tenez, regardez l’image que vous avez choisie pour illustrer votre propos, Patrice. La couverture « du côté de chez Swann » en bd. Bon. Nous sommes au Champs-Elysées, ou dans une des allées dont il est fait mention dans le texte, et l’enfant regarde deux belles dames dans une calèche.

    Le lecteur averti songe tout de suite à la « dame en rose » du Tonton, qui se révèlera être Odette, n’est-ce pas : donc, pari tenu ?

    Eh bien non, pour moi.Parce qu’il aurait fallu privilégier Swann, et non pas Odette : c’est Swann qui fait le lien entre Combray et Paris, non Odette.

    Et puis pourquoi avoir dessiné l’enfant avec un cartable sous le bras ?

    Je ne me souviens certes pas qu’il y ait, à un quelconque endroit de la recherche (je compte sur vous pour me contredire, si besoin) un quelconque souvenir du Narrateur par rapport à l’école. Cette absence est d’ailleurs une des caractéristiques du texte : le narrateur ne sort pas de son intimité familiale, pour décrire son enfance.

    L’image, pour être crédible en regard du texte, ne devrait donc pas contenir un cartable, qui renvoie à une école non pertinente, mais, à mon sens, l’enfant devrait donner la main à une « gouvernante », ou ce qui en tient lieu dans la Recherche : à Françoise…

    Quelqu’un parmi vos lecteurs partage-t-il mon sentiment là-dessus ?

  2. Euh, Youille, votre « yep », là, c’est oui ?

  3. Le cartable en effet m’a aussi interpelé (comme n’aurait pas dit Proust). Et il est vrai qu’on ne sait rien de la scolarité du Héros qui semble pourtant tout savoir, surtout sans doute grâce à ses lectures.
    L’épisode de la composition de Gisèle montre en tout cas qu’il n’ignore rien de la vie scolaire.
    Je n’ai jamais lu de BD adaptant la Recherche, mais je croyais que c’était un meilleur support que le cinéma pour en transmettre le climat et en incarner les personnages. Quant à traduire l’infinie subtilité de l’œuvre, le cinéma en est peut_être plus capable, dans une certaine mesure.

  4. Désolé Mme Clopine,le « (: » n’est pas passé.

  5. Je trouve le travail de Stéphane Heuet remarquable : sa fidélité au texte (très présent et avec une belle exactitude), sa recherche de réalisme historique force le respect. Je comprends les réticences que chacun peut avoir, mais dès l’instant qu’un dessinateur, un réalisateur, un chorégraphe… met en image un auteur, ses fans-adeptes-amis se sentent trahis. Autant de lecteurs, autant de Proust.
    Quant à la couverture incriminée ne s’agit-il pas plutôt d’un habile résumé en une vignette de la partie traitée de ce volume « Nom de pays : le nom » (dernier né de la collection): Marcel et Gilberte se retrouvant aux Champs pour leurs jeux.

  6. Peut-être, Thierry, je ne conteste ni le talent ni l’investissemet de Stéphane Heuet, mais la tâche est à mon sens impossible.

    Je persiste cependant sur la couverture incriminée : perso, l’enfant au cartable ne me renvoie en rien à Proust ou à son héros, mais à un autre Marcel : le Pagnol de la trilogie « la Gloire de mon Père », « le château de ma mère », « le temps des secrets » – et là, l’enfant qui se retourne avec le cartable sous le bras serait pertinent. Peut-être contagion inconsciente du dessinateur ?

    Je ne crois pas à votre hypothèse « Marie et Gilberte », parce que ce que l’enfant regarde, ce sont les deux belles dames qui font plus penser à la cocotte Odette. Je pense que l’auteur de la bd a voulu « faire le lien » entre les scènes de Combray et les scènes de Paris. Or, je suis formelle : dans le Temps Retrouvé, le narrateur nous révèle sa peur que ses amis aristocratiques ne fasse le lien entre lui, riche parisien introduit dans le Faubourg Saint-Germain le plus luxueux, et le petit garçon de la petite ville provinciale de Combray, où la famille du narrateur est issue d’une « moyenne plus » bourgeoisie (rien à voir avec le luxe parisien).

    Or, quel est le personnage, dans la Recherche, qui vient à la fois visiter les parents du narrateur à Combray, provoquant le drame du coucher du petit, et qui fréquente justement, sans que les tantes combraysiennes le sachent ou puissent même l’imaginer, les cercles les plus riches et fermés de l’aristocratie parisienne ? Swann. Et qui servira au narrateur pour stigmatiser la vanité et la vacuité de la vie mondaine, vie qui empêche le plus intelligent et le plus doué de produire quelque chose de créatif, n’chevant jamais, par exemple, son étude sur Vermeer ? Swann. Et qui va être le symbole de l’impossibilité de l’amour, servant ainsi de « modèle » (dans un sens négatif), de « repoussoir » aux amours du Narrateur et d’Albertine, puisque voilà un homme qui aura gâché sa vie pour une femme « qui n’était pas son type » et qui aura épousé celle-là même qui le trompait le plus allègrement ? Swann.

    Ce n’est pas pour rien si le titre du livre est « du côté de chez Swann ». Ce que la madeleine fait remonter au Narrateur, en même temps que les scènes de Combray, c’est avant tout ce personnage qui a à la fois fasciné le petit garçon, par son intelligence, sa position sociale, sa connaissance des arts et lui a servi de « repoussoir », par ses amours ratées, sa stérilité créatrice, ses amitiés si creuses (le reniement des Guermantes), jusqu’à sa paternité qui est désavouée (changement de nom accompagnant le changement social de sa fille).

    La « bonne » couverture de ce livre peut certes se passer à Paris plutôt qu’à Combray, mais dans ce cas, ce que doit regarder le petit garçon en arrière (par contre, cette « vision en arrière » est, elle, parfaitement adaptée au propos), aux côtés de sa bonne, c’est un homme grand, élancé, roux, parfaitement habillé, avec un catleya en boutonnière, tenant dans une main un présent qu’on devinerait luxueux (une boîte à bijoux ?) , et soulevant de l’autre, avec l’aisance d’une mondanité parfaitement maîtrisée, un chapeau « huit-reflets » au passage de la calèche où les deux jolies femmes sont nichées…

    Qu’en pense notre hôte ?

  7. euh, erratum ! Pas « Marie et Gilberte », mais « Marcel et Giblerte ». Freud serait là…

  8. « Je ne crois pas à votre hypothèse « Marcel et Gilberte », parce que ce que l’enfant regarde, ce sont les deux belles dames qui font plus penser à la cocotte Odette. Je pense que l’auteur de la bd a voulu « faire le lien » entre les scènes de Combray et les scènes de Paris. »
    Désolé Clopine, votre vue vous trompe. Possédant l’intégrale Heuet à la maison et ayant l’ouvrage incriminé sous les yeux, je peux vous assurer que dans le landau qui s’approche du jeune garçon, le narrateur, on distingue nettement Gilberte et sa mère (la cocotte Odette)-personnages centraux de ce volume-.
    Je le répète, il s’agit du volume « Noms de pays : le nom » qui évoque les amours de jeunesse de Marcel et Gilberte.

    « perso, l’enfant au cartable ne me renvoie en rien à Proust ou à son héros, mais à un autre Marcel : le Pagnol de la trilogie » Je peux comprendre votre confusion. cependant, vous me reconnaîtrez le fait que notre cher Marcel ne décrit pas le narrateur des pieds à la tête à chaque page de la Recherche et qu’il est légitime que le dessinateur ait cherché à le représenter comme un jeune homme des années 1895-96, poursuivant ses études, donc cartable sous le bras…

    Quant à Swann, il apparaît sur la première de couverture d’ « Un amour de Swann » 1ère partie et Odette sur celle de la 2ème partie de la série d’Heuet.(contre 4 occurrences pour le Narrateur). Heuet a pris le parti de mettre en exergue celui qui se souvient (sauf pour un Amour, où le récit est rapporté).

    Je pense que ce qui vous navre c’est que le travail de Stéphane Heuet ne corresponde pas à la Recherche que vous avez rêvée. D’où ma remarque précédente : Autant de lecteurs, autant de Proust.

  9. Oui, je pense que vous avez raison, Thierry : là où je voyais deux belles dames, on peut effectivement identifier Odette et Gilberte. Seulement, voilà : je ne me souviens pas d’un passage de la Recherche où le narrateur regarder la mère et la fille dans une calèche. Il me semble, au contraire, que c’est à pied que Gilberte vient « jouer aux barres » avec son ami… Mais je ne demande qu’à être détrompée.

    Et puis je ne remets pas en cause la valeur du travail de Heuet, ni son interprétation, mais simplement son « adéquation » avec le texte, voilà tout.

    Enfin, si cela nous permet d’échanger, ce ne peut être négatif, pas vrai ?

  10. Vous avez tout à fait raison Clopine : l’important est là! Merci pour cet échange.

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