Pégase met les gaz

Pégase met les gaz

 

Le cheval ailé de la mythologie grecque a sa place dans À la Recherche du temps perdu… Seulement voilà, il n’y galope ni n’y vole.

C’est Luc Fraisse qui remarque dans son édition (Classiques jaunes) de La Prisonnière que dans la seule scène où il fait de l’équitation, le héros (moderne Bellérophon) « aperçoit dans le ciel un aéroplane — ce qui juxtapose la cause réelle de la mort d’Agostinelli et la cause dans la fiction de la disparition d’Albertine ».

 

Ça se trouve dans Sodome et Gomorrhe :

*J’éprouvai notamment ce désir d’évasion un jour qu’ayant laissé Albertine chez sa tante, j’étais allé à cheval voir les Verdurin et que j’avais pris dans les bois une route sauvage dont ils m’avaient vanté la beauté. Épousant les formes de la falaise, tour à tour elle montait, puis, resserrée entre des bouquets d’arbres épais, elle s’enfonçait en gorges sauvages. Un instant, les rochers dénudés dont j’étais entouré, la mer qu’on apercevait par leurs déchirures, flottèrent devant mes yeux comme des fragments d’un autre univers : j’avais reconnu le paysage montagneux et marin qu’Elstir a donné pour cadre à ces deux admirables aquarelles, « Poète rencontrant une Muse », « Jeune homme rencontrant un Centaure », que j’avais vues chez la duchesse de Guermantes. Leur souvenir replaçait les lieux où je me trouvais tellement en dehors du monde actuel que je n’aurais pas été étonné si, comme le jeune homme de l’âge antéhistorique que peint Elstir, j’avais, au cours de ma promenade, croisé un personnage mythologique. Tout à coup mon cheval se cabra ; il avait entendu un bruit singulier, j’eus peine à le maîtriser et à ne pas être jeté à terre, puis je levai vers le point d’où semblait venir ce bruit mes yeux pleins de larmes, et je vis à une cinquantaine de mètres au-dessus de moi, dans le soleil, entre deux grandes ailes d’acier étincelant qui l’emportaient, un être dont la figure peu distincte me parut ressembler à celle d’un homme. Je fus aussi ému que pouvait l’être un Grec qui voyait pour la première fois un demi-Dieu. Je pleurais aussi, car j’étais prêt à pleurer, du moment que j’avais reconnu que le bruit venait d’au-dessus de ma tête — les aéroplanes étaient encore rares à cette époque — à la pensée que ce que j’allais voir pour la première fois c’était un aéroplane. Alors, comme quand on sent venir dans un journal une parole émouvante, je n’attendais que d’avoir aperçu l’avion pour fondre en larmes. Cependant l’aviateur sembla hésiter sur sa voie; je sentais ouvertes devant lui — devant moi, si l’habitude ne m’avait pas fait prisonnier — toutes les routes de l’espace, de la vie ; il poussa plus loin, plana quelques instants au-dessus de la mer, puis prenant brusquement son parti, semblant céder à quelque attraction inverse de celle de la pesanteur, comme retournant dans sa patrie, d’un léger mouvement de ses ailes d’or il piqua droit vers le ciel. IV

 

Pour l’anecdote, l’épisode du cheval qui se cabre arrive à Marcel Plantevignes, qui le raconte le soir-même à Proust. Il faut croire que le romancier en a été marqué puisqu’il évoque l’histoire à nouveau et par trois fois.

 

Les deux premières dans La Prisonnière...

*Sans doute, j’étais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais, des promenades avec Albertine. Comme il n’avait pas tardé à s’établir autour de Paris des hangars d’aviation, qui sont pour les aéroplanes ce que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour où, près de la Raspelière, la rencontre quasi mythologique d’un aviateur, dont le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait été pour moi comme une image de la liberté, j’aimais souvent qu’à la fin de la journée le but de nos sorties — agréables d’ailleurs à Albertine, passionnée pour tous les sports — fût un de ces aérodromes. V

*plus merveilleusement frappées étaient ces phrases, plus librement l’habileté technique de l’ouvrier servait à leur faire quitter la terre, oiseaux pareils non au cygne de Lohengrin mais à cet aéroplane que j’avais vu à Balbec changer son énergie en élévation, planer au-dessus des flots, et se perdre dans le ciel. Peut-être, comme les oiseaux qui montent le plus haut, qui volent le plus vite, ont une aile plus puissante, fallait-il de ces appareils vraiment matériels pour explorer l’infini, de ces cent vingt chevaux marque Mystère, où pourtant, si haut qu’on plane, on est un peu empêché de goûter le silence des espaces par le puissant ronflement du moteur ! V

 

… La dernière dans Le Temps retrouvé :

*En un instant, les rues devinrent entièrement noires. Parfois seulement, un avion ennemi qui volait assez bas éclairait le point où il voulait jeter une bombe. Je ne retrouvais plus mon chemin. Je pensai à ce jour, en allant à la Raspelière, où j’avais rencontré, comme un dieu qui avait fait se cabrer mon cheval, un avion. Je pensais que maintenant la rencontre serait différente et que le dieu du mal me tuerait. VII

 

Quelle ironie de lire qu’un avion compte cent vingt chevaux !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : J’ai consulté un ami spécialiste de l’aéronautique sur cet avion nommé Mystère. Voici la réponse de Michel Polacco : « Moteurs de 120 cv, c’était déjà largement atteint en 1923. Le moteur hispano du Spad de Guynemer en 1915 :150 cv. En revanche mystère pour les moteurs ou avions Mystère a cette époque ».

Concluons que Marcel (Proust) faisait preuve de prescience en baptisant Mystère un avion qui naîtrait des décennies plus tard grâce à Marcel (Dassault).

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Ce Dassault là n’ayant bien sûr rien à voir avec le Bloch de la Recherche.

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