« Le Monsieur à la madeleine, c’est moi »

« Le Monsieur à la madeleine, c’est moi »

 

Proust aurait pu prononcer ces mots, (re-)pastichant Flaubert et son « Madame Bovary, c’est moi »…

 

L’ami Gustave (1821-1880) est cité deux fois dans la Recherche :

*« Je vais vous présenter à Son Altesse Impériale », me dit Mme Swann. Swann m’attira un moment à l’écart pendant que Mme Swann causait du beau temps et des animaux nouvellement arrivés au Jardin d’Acclimatation, avec l’Altesse. « C’est la princesse Mathilde, me dit-il, vous savez, l’amie de Flaubert, de Sainte-Beuve, de Dumas. Songez, c’est la nièce de Napoléon 1er ! Elle a été demandée en mariage par Napoléon III et par l’empereur de Russie. Ce n’est pas intéressant ? Parlez-lui un peu. II

*Ce n’est pas la bonté de son cœur vertueux, laquelle était fort grande qui a fait écrire à Choderlos de Laclos les Liaisons Dangereuses, ni son goût pour la bourgeoisie petite ou grande qui a fait choisir à Flaubert comme sujets ceux de Madame Bovary et de l’Éducation Sentimentale. VII

 

Ces deux romans ont donc aussi leur place chez Proust. Pour le second, c’est le cas notamment dans La Prisonnière avec une « scie » du violoniste amant de Charlus :

*Morel avait l’habitude de parler de sa vie, mais en présentait une image si enténébrée qu’il était très difficile de rien distinguer. Il se mettait, par exemple, à la complète disposition de M. de Charlus à condition de garder ses soirées libres, car il désirait pouvoir, après le dîner, aller suivre un cours d’algèbre. M. de Charlus autorisait, mais demandait à le voir après. « Impossible, c’est une vieille peinture italienne » (cette plaisanterie n’a aucun sens, transcrite ainsi ; mais M. de Charlus ayant fait lire à Morel l’Éducation sentimentale, à l’avant-dernier chapitre duquel Frédéric Moreau dit cette phrase, par plaisanterie Morel ne prononçait jamais le mot « impossible » sans le faire suivre de ceux-ci : « c’est une vieille peinture italienne »), le cours dure fort tard, et c’est déjà un grand dérangement pour le professeur qui, naturellement, serait froissé. — Mais il n’y a même pas besoin de cours, l’algèbre ce n’est pas la natation ni même l’anglais, cela s’apprend aussi bien dans un livre », répliquait M. de Charlus, ayant deviné aussitôt dans le cours d’algèbre une de ces images où on ne pouvait rien débrouiller du tout.

 

La scène évoquée est dans l’avant-dernier chapitre de l’œuvre de Flaubert : c’est la dernière entrevue de Frédéric Moreau avec Mme Arnoux, 27 ans après la première où, bachelier, il a eu un coup de foudre. Entretemps, il a eu une liaison avec une courtisane, Rosanette, dite la Maréchale, et avec Mme Dambreuse :

« Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entre.

– Madame Arnoux !

– Frédéric !

Elle le saisit par les mains, l’attira doucement vers la fenêtre, et elle le considérait tout en répétant :

– C’est lui ! C’est donc lui !

Dans la pénombre du crépuscule, il n’apercevait que ses yeux sous la voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.

Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de velours grenat, elle s’assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler, se souriant l’un à l’autre.

Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari.

Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils en garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête :

– Mais je vous revois ! Je suis heureuse !

Il ne manqua pas de lui dire qu’à la nouvelle de leur catastrophe, il était accouru chez eux.

– Je le savais !

– Comment ?

Elle l’avait aperçu dans la cour, et s’était cachée.

– Pourquoi ?

Alors, d’une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses mots :

– J’avais peur ! Oui… peur de vous… de moi !

Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son coeur battait à grands coups. Elle reprit :

– Excusez-moi de n’être pas venue plus tôt (et désignant le petit portefeuille grenat couvert de palmes d’or : ) Je l’ai brodé à votre intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont les terrains de Belleville devaient répondre.

Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s’être dérangée.

– Non ! Ce n’est pas pour cela que je suis venue ! Je tenais à cette visite, puis je m’en retournerais… là-bas.

Et elle lui parla de l’endroit qu’elle habitait.

C’était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de buis énormes et une double avenue de châtaigniers montant jusqu’au haut de la colline, d’où l’on découvre la mer.

– Je vais m’asseoir là, sur un banc, que j’ai appelé : le banc Frédéric.

Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres, avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs, qui se détachaient au milieu des ténèbres, l’attirèrent.

– Je connais cette femme, il me semble ?

– Impossible ! dit Frédéric. C’est une vieille peinture italienne.

Elle avoua qu’elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues.

Ils sortirent. »

 

Trouvé cette superbe formule, signée Patrick Rambaud : « Proust, c’est Flaubert plus de l’asthme ». Une trouvaille !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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