La vélocité de Legrandin et Saint-Loup

 

 

Quand Proust radote… ou quand il copie sur lui-même.

Ce ne sont pas les exemples qui manquent où l’écrivain reprend tels quels des passages précédents, mais cette illustration est particulièrement incroyable : même comparaison avec un autre (alourdi), même transformation (plus élancé et rapide, d’où une même vélocité), mêmes fréquentations (des mauvais lieux), même dissimulation (ne se faire voir ni à l’entrée ni à la sortie, d’où une même façon de s’engouffrer).

Les deux extraits sont dans deux tomes différents, La Fugitive et Le Temps retrouvé.

 

*Au fur et à mesure que M. de Charlus s’était alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide, effet contraire d’une même cause. Cette vélocité avait d’ailleurs des raisons psychologiques. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux où il aimait qu’on ne le vît ni entrer, ni sortir : il s’y engouffrait. VI

*Au fur et à mesure que M. de Charlus s’était alourdi, Robert (et sans doute il était infiniment plus jeune mais on sentait qu’il ne ferait que se rapprocher davantage de cet idéal avec l’âge), comme certaines femmes qui sacrifient résolument leur visage à leur taille et à partir d’un certain moment ne quittent plus Marienbad (pensant que, ne pouvant espérer garder à la fois plusieurs jeunesses, c’est encore celle de la tournure qui sera la plus capable de représenter les autres) était devenu plus élancé, plus rapide, effet contraire d’un même vice. Cette vélocité avait d’ailleurs diverses raisons psychologiques, la crainte d’être vu, le désir de ne pas sembler avoir cette crainte, la fébrilité qui naît du mécontentement de soi et de l’ennui. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux, où comme il aimait qu’on ne le vît ni entrer ni sortir, il s’engouffrait pour offrir aux regards malveillants des passants hypothétiques le moins de surface possible, comme on monte à l’assaut. Et cette allure de coup de vent lui était restée. VII

 

Fainéant, Marcel ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “La vélocité de Legrandin et Saint-Loup”

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  1. Mais le second est tellement plus riche que le premier, avec cette métaphore de « l’allure du coup de vent » enrichie encore par l’évocation de la guerre : « offrir le moins de surface possible comme on monte à l’assaut »

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