La bêche de Gilberte

La bêche de Gilberte

 

C’était sous mes yeux et je ne voyais rien…

 

Deux fois déjà, j’ai tenté d’exercer ma sagacité sur un des mille mystères d’À la Recherche du Temps perdu, ce passage de Du côté de chez Swann, lors de la première rencontre du Héros avec Gilberte à travers la haie d’aubépines de Tansonville : « et sa main esquissait en même temps un geste indécent ».

 

Je m’interrogeais, perplexe, sur ce qu’était capable de faire une enfant bourgeoise avec sa main pour choquer un garçon de son âge du même milieu. Deux hypothèses furent avancées (voir Le mystère du geste indécent et Le geste indécent de Gilberte, suite).

 

C’est sans doute un troisième qui a eu lieu. Pour le comprendre, il faut remonter quelques lignes plus haut…

*Une fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son visage semé de taches roses.

 

… et descendre quelques lignes plus bas….

*— Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais ? cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête ; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile, impénétrable et sournois.

 

… et encore un peu plus loin :

*Cependant je m’éloignais, emportant pour toujours, comme premier type d’un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de par des lois naturelles impossibles à transgresser, l’image d’une petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois et inexpressifs.

 

L’arme du « crime » est désignée. Rien n’étant jamais innocent avec Proust, il faut bien s’interroger sur cette insistance à placer une bêche dans une des mains de la fillette. Gilberte exerce-t-elle un mouvement de va-et-vient sur le manche de son outil ? Est-ce là la clé ? C’est bien possible, voire plausible, quand on constate qu’au début du Temps retrouvé le Héros, revenu à Tansonville voir Gilberte, évoque à nouveau la scène parlant cette fois d’un geste grossier :

*Je revis Gilberte dans ma mémoire. J’aurais pu dessiner le quadrilatère de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la petite fille tenait à la main, le long regard qui s’attacha à moi. Seulement j’avais cru, à cause du geste grossier dont il était accompagné, que c’était un regard de mépris parce que ce que je souhaitais me paraissait quelque chose que les petites filles ne connaissaient pas, et ne faisaient que dans mon imagination, pendant mes heures de désir solitaire. Encore moins aurais-je cru que si aisément, si rapidement, presque sous les yeux de mon grand-père, l’une d’entre elles eût eu l’audace de le figurer.

 

La bêche, encore et toujours !

 

Mais voilà que je tombe sur un écrit de Jacques Darriulat (jdarriulat.net/) : Proust, La relativité des espaces et des temps (2), I- Le côté de Méséglise. Vous avez dit « geste obscène » ? Pour ce philosophe, il n’y a tout simplement pas de geste : « Il est inutile ici d’imaginer un signe obscène : Gilberte fait simplement signe au narrateur pour qu’il vienne auprès d’elle, « du côté de chez Swann », elle l’invite à transgresser la limite. Mieux encore : c’est de façon essentielle que le signe de Gilberte doit demeurer indéterminé. Il ne communique pas une signification, il inspire le désir de signifier en général, il est le point aveugle autour duquel le texte tisse le réseau infini de ses correspondances. Le signe de Gilberte ne dit rien parce qu’il doit pouvoir tout dire. On ne saurait l’imaginer distinctement puisque sa fonction est précisément de stimuler l’imagination pour tous les possibles, indistinctement. »

 

Séduisant !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “La bêche de Gilberte”

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  1. Alors, Gilberte était-elle bêcheuse ou pas bêcheuse?

  2. Gilberte serait-elle un tantinet bêcheuse ?

  3. Cette bêche est en effet très troublante. L’insistance qu’y met le narrateur veut dire quelque chose.

    À ma première lecture de la Recherche, je n’ai pas eu de doute sur la nature du geste de Gilberte et le malentendu qui s’ensuit : la fille a mimé une offre de service (manuel), l’autre y a compris qu’elle le traitait de petit branleur qui avait l’air très con à baver sur sa blondeur et ses taches de rousseur. J’étais à l’adolescence, un âge où on conserve souvenir de la glaçante précocité de certaines très jeunes filles, et de leur capacité sans limite de mépris envers les petits mâles nigauds. Le fait que dans les pages précédentes Proust évoquait à mots délicat sa découverte des jouissances solitaires semblait confirmer son humiliation d’être ainsi percé à jour.

    Mais il y a cette bêche. Pas un jouet pour bac à sable, une vraie bêche, de jardinage, Proust y insiste, pas innocemment. Un ustensile qu’on voit mal entre les mains d’une gamine de 12 ans. Proust étant ce qu’il était, il y a motif à soupçonner que Gilberte s’appelait Gilbert.

    Là, le sens change — quoique pas tant. Je n’arrive pas à imaginer que Gilbert[e] ait pu utiliser le manche de la bêche pour mimer une câlinerie intime. Le geste aurait risqué d’être vu par les parents s’ils s’étaient retournés à ce moment. J’imagine plutôt qu’il/elle a placé une main un peu au-dessous du nombril, avec une gestuelle (accompagnée au besoin d’un discret coup de pelvis) signifiant « je t’enc… ». Ce qui, on en conviendra, peut selon le contexte équivaloir à une déclaration d’amour ou à une marque de mépris particulièrement grossière.

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