J’entretiens une poule

J’entretiens une poule

 

Ne vous méprenez pas ! Si je dis « Viens poupoule », je ne suis pas nécessairement en galante compagnie…

En réalité, je suis l’exemple de deux personnages d’À la recherche du temps perdu qui élèvent des poules : le concierge savetier de l’hôtel de Guermantes à Paris (III) et Mme Verdurin à la Raspelière (V). Proust nous apprend même qu’elle cherche elle-même les œufs.

 

Moi, je débute. Entre envie cachée et idée stupide, je me suis résolu à accueillir un tel animal dont j’ignore comment il va cohabiter avec mon chat et mon chien (qui, eux, s’entendent à merveille).

J’ai commencé en achetant un poulailler à monter soi-même. Une fois bâti, il ne me restait plus qu’à y installer ma poule, arrivée en limousine de Bretagne où elle a vu le jour — salué par les coqs du voisinage.

La Poule en sa demeure

La Poule en sa demeure

 

Le temps de se déstresser, dès le deuxième jour, elle a pondu son premier œuf à Illiers-Combray :

Son premier œuf

Son premier œuf

Depuis, elle caquette (avant la ponte) ou crételle (après la ponte) harmonieusement. Les poules non pondeuses se contentent de glousser.

 

La première occurrence de « poule » (l’animal — il y en aura d’autres sortes) de Proust se promène dans Du côté de chez Swann sur la crête (!) du toit d’une cahute chez M. Vinteuil et le vent joue dans ses plumes.

Mais c’est la deuxième allusion qui me ravit : dans le même volume, le Héros est si heureux d’avoir écrit son premier texte dans la voiture du docteur Percepied que… mais lisons plutôt : « comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête. »

 

Les poules suivantes sont d’une autre sorte, des filles plus ou moins légères, telles que Lucienne et Germaine, amies de Rachel, qui en fut une aussi, ou celles que courtise un « coureur ».

 

Pour être exhaustif, il existe quatre autres occurrences de « poule » dans la Recherche : « poule mouillée » (à propos d’Albertine, II), « bouche en cul de poule » (à propos de M. de Bréauté, V) et l’expression « faire rire les poules » — dans la bouche du duc de Guermantes sur un mariage de Mme de Villeparisis avec M. de Norpois (III) et dans celle de son frère, Charlus, sur les prétentions mondaines de la comtesse Molé (V).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Après une heure de pluie et de vent contre lesquels j’avais lutté avec allégresse, comme j’arrivais au bord de la mare de Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer au gré de son souffle jusqu’à l’extrémité de leur longueur, avec l’abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n’avais encore jamais fait attention. Et voyant sur l’eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut. » Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement. I

 

*Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête. I

 

Mais cette dernière demeure s’était elle-même évanouie quand nous étions venus habiter tout près de Mme de Villeparisis un des appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son hôtel. C’était une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-être encore et dans lesquelles la cour d’honneur — soit alluvions apportées par le flot montant de la démocratie, soit legs de temps plus anciens où les divers métiers étaient groupés autour du seigneur — avait souvent sur ses côtés des arrière-boutiques, des ateliers, voire quelque échoppe de cordonnier ou de tailleur, comme celles qu’on voit accotées aux flancs des cathédrales que l’esthétique des ingénieurs n’a pas dégagées, un concierge savetier, qui élevait des poules et cultivait des fleurs — et au fond, dans le logis « faisant hôtel », une « comtesse » qui, quand elle sortait dans sa vieille calèche à deux chevaux, montrant sur son chapeau quelques capucines semblant échappées du jardinet de la loge (ayant à côté du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes à chaque hôtel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux locataires bourgeois de l’immeuble qui passaient à ce moment-là et qu’elle confondait dans sa dédaigneuse affabilité et sa morgue égalitaire. III

 

*Et le jour où nous vînmes en automobile à la Raspelière, comme ce n’était pas lundi, M. et Mme Verdurin devaient être en proie à ce besoin de voir du monde qui trouble les hommes et les femmes et donne envie de se jeter par la fenêtre au malade qu’on a enfermé loin des siens, pour une cure d’isolement. Car le nouveau domestique aux pieds plus rapides, et déjà familiarisé avec ces expressions, nous ayant répondu que « si Madame n’était pas sortie elle devait être à la « vue de Douville », « qu’il allait aller voir », il revint aussitôt nous dire que celle-ci allait nous recevoir. Nous la trouvâmes un peu décoiffée, car elle arrivait du jardin, de la basse-cour et du potager, où elle était allée donner à manger à ses paons et à ses poules, chercher des œufs, cueillir des fruits et des fleurs pour « faire son chemin de table », chemin qui rappelait en petit celui du parc ; mais, sur la table, à laquelle il donnait cette distinction de ne pas lui faire supporter que des choses utiles et bonnes à manger ; car, autour de ces autres présents du jardin qu’étaient les poires, les œufs battus à la neige, montaient de hautes tiges de vipérines, d’œillets, de roses et de coreopsis entre lesquels on voyait, comme entre des pieux indicateurs et fleuris, se déplacer, par le vitrage de la fenêtre, les bateaux du large. IV

 

*Je crois pourtant que, précisément ce matin-là, et probablement pour la seule fois, Robert s’évada un instant hors de la femme que, tendresse après tendresse, il avait lentement composée, et aperçut tout d’un coup à quelque distance de lui une autre Rachel, un double d’elle, mais absolument différent et qui figurait une simple petite grue. Quittant le beau verger, nous allions prendre le train pour rentrer que à Paris quand, à la gare, Rachel, marchant à quelques pas de nous, fut reconnue et interpellée par de vulgaires « poules » comme elle était et qui d’abord, la croyant seule, lui crièrent : « Tiens, Rachel, tu montes avec nous ? Lucienne et Germaine sont dans le wagon et il y a justement encore de la place; viens, on ira ensemble au skating ». Elles s’apprêtaient à lui présenter deux « calicots », leurs amants, qui les accompagnaient, quand, devant l’air légèrement gêné de Rachel, elles levèrent curieusement les yeux un peu plus loin, nous aperçurent et s’excusant lui dirent adieu en recevant d’elle un adieu aussi, un peu embarrassé mais amical. C’étaient deux pauvres petites poules, avec des collets en fausse loutre, ayant à peu près l’aspect qu’avait Rachel quand Saint-Loup l’avait rencontrée la première fois. Il ne les connaissait pas, ni leur nom, et voyant qu’elles avaient l’air très liées avec son amie, eut l’idée que celle-ci avait peut-être eu sa place, l’avait peut-être encore, dans une vie insoupçonnée de lui, fort différente de celle qu’il menait avec elle, une vie où on avait les femmes pour un louis tandis qu’il donnait plus de cent mille francs par an à Rachel. Il ne fit pas qu’entrevoir cette vie, mais aussi au milieu une Rachel tout autre que celle qu’il connaissait, une Rachel pareille à ces deux petites poules, une Rachel à vingt francs. En somme Rachel s’était un instant dédoublée pour lui, il avait aperçu à quelque distance de sa Rachel la Rachel petite poule, la Rachel réelle, à supposer la Rachel poule fût plus réelle que l’autre. III

 

*Rachel se rapprocha de nous, laissant les deux poules monter dans leur compartiment ; mais, non moins que la fausse loutre de celles-ci et l’air guindé des calicots, les noms de Lucienne et de Germaine maintinrent un instant la Rachel nouvelle. III

 

*Ici, M. de Charlus, irrité d’avoir été dénoncé par un sot, ne disait pas la vérité. Le secrétaire eût, si le baron avait dit vrai, fait exception dans cette ambassade. Elle était, en effet, composée de personnalités fort différentes, plusieurs extrêmement médiocres, en sorte que, si l’on cherchait quel avait pu être le motif du choix qui s’était porté sur elles, on ne pouvait découvrir que l’inversion. En mettant à la tête de ce petit Sodome diplomatique un ambassadeur aimant au contraire les femmes avec une exagération comique de compère de revue, qui faisait manœuvrer en règle son bataillon de travestis, on semblait avoir obéi à la loi des contrastes. Malgré ce qu’il avait sous les yeux, il ne croyait pas à l’inversion. Il en donna immédiatement la preuve en mariant sa sœur à un chargé d’affaires qu’il croyait bien faussement un coureur de poules. Dès lors il devint un peu gênant et fut bientôt remplacé par une Excellence nouvelle qui assura l’homogénéité de l’ensemble. D’autres ambassades cherchèrent à rivaliser avec celle-là, mais elles ne purent lui disputer le prix (comme au concours général, où un certain lycée l’a toujours) et il fallut que plus de dix ans se passassent avant que, des attachés hétérogènes s’étant introduits dans ce tout si parfait, une autre pût enfin lui arracher la funeste palme et marcher en tête. IV

 

 

 

 

Les extraits :

*Je n’ai pas besoin de vous dire, dit le duc qui se croyait extrêmement moderne, contempteur plus que quiconque de la naissance, et même républicain, que je n’ai pas beaucoup d’idées communes avec mon cousin. Madame peut se douter que nous nous entendons à peu près sur toutes choses comme le jour avec la nuit. Mais je dois dire que si ma tante épousait Norpois, pour une fois je serais de l’avis de Gilbert. Être la fille de Florimond de Guise et faire un tel mariage, ce serait, comme on dit, à faire rire les poules, que voulez-vous que je vous dise ?

*[Charlus :] Mais cette petite grenouille bourgeoise voulant s’enfler pour égaler les deux grandes dames qui, en tous cas, laissent toujours paraître l’incomparable distinction de la race, c’est, comme on dit, faire rire les poules. La Molé ! Voilà un nom qu’il ne faut plus prononcer, ou bien je n’ai qu’à me retirer » V

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

11 comments to “J’entretiens une poule”

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  1. Les poules ont donc un sort plus enviable que leur progéniture, ces poulets si bien cuisinés par Françoise mais qu’elle traitait si durement…

  2. Je crois qu’il y a une autre occurrence de poule à propos de Gilberte, mais je ne sais plus où. Il est question de canard couvé par une poule.

  3. Félicitations Patrice et bienvenue à votre protégée à Illiers. Il ne vous reste plus qu’à chanter de joie ! Ecrire, vous l’avez déjà fait. Mireille Naturel.

  4. J’aimerais vous faire plaisir, Cher Fetiveau, mais il n’y a pas plus de canard couvé par une poule que de beurre en broche dans la Recherche.
    Aucune des occurrences de « poule » n’y fait référence et j’ai cherché (pour vous) celles de « canard ». J’en ai trouvé neuf : les canards du lac, le pain de seigle qu’on leur jette, le canard ou l’antilope que n’est plus la grand’mère, le canard qui tient une boîte de chocolat, le canard aux cuisses lourdes de graisse que Bloch invite à en reprendre, un canard en cristal, un froid de canard (— Pourquoi de canard ? demanda le docteur.) et la chasse au canard.
    Désolé !

  5. En cherchant avec Google ( mots clé: Marcel Proust poule canard), j’ai retrouvé le passage en question qui est à la page 421 sur 498 de l’édition du Temps Retrouvé que je possède.

    • Produisez-le, je vous en supplie. J’aurais une version tronquée de la Recherche ! mon monde s’écroule…
      Ajout : Je viens d’y aller voir. Effectivement, mais cela ne correspond pas à la Pléiade qui n’en dit mot. Je suis pressé, me préparant à aller prendre le train pour Paris. Je laisse l’affaire en suspens, mais je vous invite tous à participer au débat. Bonne journée.

  6. Il en est question aussi dans « Le Dictionnaire amoureux de Marcel Proust » au mot Schopenhauer.
    Je trouve par ailleurs cet extrait dans « Page Proust », qui n’est pas exactement ce que j’ai dans mon Temps Retrouvé.
    « C’était bien beau », dit-il à Rachel, et ayant dit ces simples mots, son désir étant satisfait, il repartit et fit tant de bruit pour regagner sa place que Rachel dut attendre plus de cinq minutes avant de réciter la seconde poésie. Quand elle eut fini celle-ci, les Deux Pigeons, Mme de Monrienval s’approcha de Mme de Saint-Loup, qu’elle savait fort lettrée sans se rappeler assez qu’elle avait l’esprit subtil et sarcastique de son père, et lui demanda : « C’est bien la fable de La Fontaine, n’est-ce pas ? » croyant bien l’avoir reconnue mais n’étant pas absolument certaine, car elle connaissait fort mal les fables de La Fontaine et, de plus, croyait que c’était des choses d’enfants qu’on ne récitait pas dans le monde. Pour avoir un tel succès l’artiste avait sans doute pastiché des fables de La Fontaine, pensait la bonne dame. Or, Gilberte, jusque-là impassible, l’enfonça sans le vouloir dans cette idée, car n’aimant pas Rachel et voulant dire qu’il ne restait rien des fables avec une diction pareille, elle le dit de cette nuance trop subtile qui était celle de son père et qui laissait les personnes naïves dans le doute sur ce qu’il voulait dire. Généralement plus moderne, quoique fille de Swann – comme un canard couvé par une poule – elle était assez lakiste et se contentait de dire : « Je trouve d’un touchant, c’est d’une sensibilité charmante. » Mais à Mme de Morienval Gilberte répondit sous cette forme fantaisiste de Swann à laquelle se trompaient les gens qui prennent tout au pied de la lettre : « Un quart est de l’invention de l’interprète, un quart de la folie, un quart n’a aucun sens, le reste est de La Fontaine », ce qui permit à Mme de Morienval de soutenir que ce qu’on venait d’entendre n’était pas les Deux Pigeons de La Fontaine mais un arrangement où tout au plus un quart était de La Fontaine, ce qui n’étonna personne, vu l’extraordinaire ignorance de ce public

  7. In English,
    « In Gilberte, who was more modern, it evoked no response. Daughter of Swann though she was, like a duckling hatched by a hen she was more romantically minded than her father. ‘I find that most touching,’ she would say, or: ‘He has a charming sensibility.’” MP (M/K/E)

  8. Je transcris ici le texte que j’ai.
    …comme Mme de Cambremer disait: « Relisez ce que Schopenhauer dit de la musique », elle nous fit remarquer cette phrase en disant avec violence:  » Relisez est un chef d’œuvre! Ah! non, ça, par exemple, il ne faut pas nous la faire. » Le vieux d’Albon sourit en reconnaissant une des formes de l’esprit Guermantes. Gilberte, plus moderne, resta impassible. Quoique fille de Swann, comme un canard couvé par une poule, elle était plus lakiste, disait: « Je trouve d’un touchant, il a une sensibilité charmante ».

  9. Gilberte Swann devient donc une basse-cour à elle toute seule ! Canard couvé par une poule, et fille de cygne et « lakiste », aimant l’eau doucement stagnante : il va falloir que Patrice Louis installe au minimum une mare dans son jardin, pour contenir tout cela !

  10. Et la venue d’un canard qui couverait le bel œuf de poule de la photo complèterait le tableau;

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