Fast, pschutt et pushing

Fast, pschutt et pushing

 

On dirait des éternuements, mais ce sont des mots… Ah, que voilà de singuliers qualificatifs pour un esprit du XXIe siècle pour qui ils n’ont rien de clair.

Dans À la recherche du temps perdu, Albertine est « fast », selon Gilberte ; Swann, « pschutt », dixit Odette ; Mme de Cambremer, « pushing », d’après la même — les trois sont entre guillemets.

 

Reprenons et traduisons à l’aide de quelques grimoires et dictionnaires :

 

Fast

Adjectif anglais. Rapide, en anglais — ici inapproprié. En argot anglo-saxon, le slang : de mœurs légères, libertine, dissolue, noceuse.

 

Pschutt

Substantif. En argot des boulevards à la fin du XIXe siècle, introduit par la jeunesse dorée : prétention à l’élégance et au bon ton mais plutôt tapageuse. Adjectivé : chic, classe, élégant, raffiné, sélect, de la haute, high-life.

 

Pushing

Adjectif. Du verbe anglais to push = pousser, mais aussi forcer, insister, s’obstiner, être dynamique. Employé péjorativement : agressive, qui impose sa présence, importune, fâcheuse, gêneuse, insistante, accrocheuse, enquiquineuse, rasoir, pot de colle, crampon, casse-pieds, casse-bonbons, casse-cul, chieuse, emmerdante, lavement.

 

Quelle riche et belle langue que le français !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Gilberte sur Albertine :]— C’est l’oncle d’une petite qui venait à mon cours, dans une classe bien au-dessous de moi, la fameuse «Albertine». Elle sera sûrement très « fast » mais en attendant elle a une drôle de touche.

— Elle est étonnante ma fille, elle connaît tout le monde.

— Je ne la connais pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine par-ci, Albertine par-là. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît pas non plus. II

 

*Odette disait de quelqu’un :

— Il ne va jamais que dans les endroits chics.

Et si Swann lui demandait ce qu’elle entendait par là, elle lui répondait avec un peu de mépris :

— Mais les endroits chics, parbleu ! Si, à ton âge, il faut t’apprendre ce que c’est que les endroits chics, que veux-tu que je te dise, moi, par exemple, le dimanche matin, l’avenue de l’Impératrice, à cinq heures le tour du Lac, le jeudi l’Éden Théâtre, le vendredi l’Hippodrome, les bals…

— Mais quels bals ?

— Mais les bals qu’on donne à Paris, les bals chics, je veux dire. Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier ? mais si, tu dois savoir, c’est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs ; il est avec ce vieux tableau qu’il promène à toutes les premières. Eh bien! il a donné un bal, l’autre soir, il y avait tout ce qu’il y a de chic à Paris. Ce que j’aurais aimé y aller ! mais il fallait présenter sa carte d’invitation à la porte et je n’avais pas pu en avoir. Au fond j’aime autant ne pas y être allée, c’était une tuerie, je n’aurais rien vu. C’est plutôt pour pouvoir dire qu’on était chez Herbinger. Et tu sais, moi, la gloriole ! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent qui racontent qu’elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n’est pas vrai… Mais ça m’étonne que toi, un homme si « pschutt », tu n’y étais pas. I

 

*Mme Swann se mit à rire : « C’est une dame [Mme de Cambremer] qui passe pour avoir été très éprise de Charles », m’expliqua-t-elle du même ton dont, un peu avant, en parlant de Ver Meer de Delft, que j’avais été étonné de voir qu’elle connaissait, elle m’avait répondu : « C’est que je vous dirai que Monsieur s’occupait beaucoup de ce peintre-là au moment où il me faisait la cour. N’est-ce pas, mon petit Charles ? — Ne parlez pas à tort et à travers de Mme de Cambremer, dit Swann, dans le fond très flatté. — Mais je ne fais que répéter ce qu’on m’a dit. D’ailleurs, il paraît qu’elle est très intelligente, je ne la connais pas. Je la crois très « pushing », ce qui m’étonne d’une femme intelligente. Mais tout le monde dit qu’elle a été folle de vous, cela n’a rien de froissant. » Swann garda un mutisme de sourd, qui était une espèce de confirmation, et une preuve de fatuité. II

 

 

 

 

 

 

Fast, pschutt et pushing

 

On dirait des éternuements, mais ce sont des mots… Ah, que voilà de singuliers qualificatifs pour un esprit du XXIe siècle pour qui ils n’ont rien de clair.

Dans À la recherche du temps perdu, Albertine est « fast », selon Gilberte ; Swann, « pschutt », dixit Odette ; Mme de Cambremer, « pushing », d’après la même — les trois sont entre guillemets.

 

Reprenons et traduisons à l’aide de quelques grimoires et dictionnaires :

 

Fast

Adjectif anglais. Rapide, en anglais — ici inapproprié. En argot anglo-saxon, le slang : de mœurs légères, libertine, dissolue, noceuse.

 

Pschutt

Substantif. En argot des boulevards à la fin du XIXe siècle, introduit par la jeunesse dorée : prétention à l’élégance et au bon ton mais plutôt tapageuse. Adjectivé : chic, classe, élégant, raffiné, sélect, de la haute, high-life.

 

Pushing

Adjectif. Du verbe anglais to push = pousser, mais aussi forcer, insister, s’obstiner, être dynamique. Employé péjorativement : agressive, qui impose sa présence, importune, fâcheuse, gêneuse, insistante, accrocheuse, enquiquineuse, rasoir, pot de colle, crampon, casse-pieds, casse-bonbons, casse-cul, chieuse, emmerdante, lavement.

 

Quelle riche et belle langue que le français !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Gilberte sur Albertine :]— C’est l’oncle d’une petite qui venait à mon cours, dans une classe bien au-dessous de moi, la fameuse «Albertine». Elle sera sûrement très « fast » mais en attendant elle a une drôle de touche.

— Elle est étonnante ma fille, elle connaît tout le monde.

— Je ne la connais pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine par-ci, Albertine par-là. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît pas non plus. II

 

*Odette disait de quelqu’un :

— Il ne va jamais que dans les endroits chics.

Et si Swann lui demandait ce qu’elle entendait par là, elle lui répondait avec un peu de mépris :

— Mais les endroits chics, parbleu ! Si, à ton âge, il faut t’apprendre ce que c’est que les endroits chics, que veux-tu que je te dise, moi, par exemple, le dimanche matin, l’avenue de l’Impératrice, à cinq heures le tour du Lac, le jeudi l’Éden Théâtre, le vendredi l’Hippodrome, les bals…

— Mais quels bals ?

— Mais les bals qu’on donne à Paris, les bals chics, je veux dire. Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier ? mais si, tu dois savoir, c’est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs ; il est avec ce vieux tableau qu’il promène à toutes les premières. Eh bien! il a donné un bal, l’autre soir, il y avait tout ce qu’il y a de chic à Paris. Ce que j’aurais aimé y aller ! mais il fallait présenter sa carte d’invitation à la porte et je n’avais pas pu en avoir. Au fond j’aime autant ne pas y être allée, c’était une tuerie, je n’aurais rien vu. C’est plutôt pour pouvoir dire qu’on était chez Herbinger. Et tu sais, moi, la gloriole ! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent qui racontent qu’elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n’est pas vrai… Mais ça m’étonne que toi, un homme si « pschutt », tu n’y étais pas. I

 

*Mme Swann se mit à rire : « C’est une dame [Mme de Cambremer] qui passe pour avoir été très éprise de Charles », m’expliqua-t-elle du même ton dont, un peu avant, en parlant de Ver Meer de Delft, que j’avais été étonné de voir qu’elle connaissait, elle m’avait répondu : « C’est que je vous dirai que Monsieur s’occupait beaucoup de ce peintre-là au moment où il me faisait la cour. N’est-ce pas, mon petit Charles ? — Ne parlez pas à tort et à travers de Mme de Cambremer, dit Swann, dans le fond très flatté. — Mais je ne fais que répéter ce qu’on m’a dit. D’ailleurs, il paraît qu’elle est très intelligente, je ne la connais pas. Je la crois très « pushing », ce qui m’étonne d’une femme intelligente. Mais tout le monde dit qu’elle a été folle de vous, cela n’a rien de froissant. » Swann garda un mutisme de sourd, qui était une espèce de confirmation, et une preuve de fatuité. II

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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