Du côté de Saint-Simon

Du côté de Saint-Simon

 

Minable, Proust ! Oui, je sais, c’est violent — et inattendu du proustiste…

Mais aussi, voyez : j’ai toujours été impressionné par les trois mille pages et les plus de deux mille cinq cents personnages d’À la recherche du temps perdu.

Et voilà que j’ai dû m’intéresser à Saint-Simon. J’ai passé mon dimanche à La Ferté-Vidame, à sa Fête des Livres (10e édition) dans le domaine qui appartint à Saint-Simon. J’avais répondu à l’invitation de Véronique Aubouy à participer à sa performance filmique autour d’un extrait de ses Mémoires —au duc, pas à l’auteure de Proust lu.

La Ferté-Vidame (photo PL)

Alors, pour ne pas lire et interpréter idiot, j’ai pris des renseignements :

Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de ; homme de lettres français (1675-1755).

Et c’est très vite que le sommet proustien au génie éternel prend des allures de décevante colline. Le dit duc a pondu le contenu de huit tomes de la Pléiade, édition totalisant treize mille cinq cent trente-six pages. Quant aux personnages, il y en aurait sept mille huit cent cinquante-quatre.

Par comparaison avec les habitants d’Eure-et-Loir, les personnages de Proust, c’est un peu moins que la population d’Anet ; ceux de Saint-Simon, un peu plus que celle de Luisant, banlieue de Chartres.

 

Le grand Marcel n’en a pas moins été un lecteur passionné du mémorialiste. La filiation de l’aristocrate à Proust est une chose entendue. D’ailleurs, la Recherche accorde une place de choix à Saint-Simon qui apparaît à trente-six reprises dans les sept tomes.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*« Tenez, dit Swann à mon grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume sur son ambassade d’Espagne ; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir. — Je ne suis pas de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble fort agréable… », interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. « Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent ! » enchérit ma tante Céline. « Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les… Pensées de Pascal ! (il détacha ce mot d’un ton d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie. » Mais regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses sérieuses : « Nous avons une bien belle conversation, dit-il ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces « sommets », et se tournant vers mon grand-père : « Donc Saint-Simon raconte que Maulévrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez, c’est ce Maulévrier dont il dit : « Jamais je ne vis dans cette épaisse bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises. » — « Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre chose », dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se mit à rire. Swann interloqué reprit : « Je ne sais si ce fut ignorance ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants. Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher. » Mon grand-père s’extasiait déjà sur « ignorance ou panneau », mais Mlle Céline, chez qui le nom de Saint-Simon, — un littérateur, — avait empêché l’anesthésie complète des facultés auditives, s’indignait déjà : « Comment ? vous admirez cela ? Eh bien ! c’est du joli ! Mais qu’est-ce que cela peut vouloir dire ; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre ? Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de l’intelligence et du cœur ? Il avait une belle manière d’élever ses enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et vous osez citer cela ? » Et mon grand-père navré, sentant l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix basse à maman : « Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me soulage tant dans ces moments-là. Ah ! oui : « Seigneur, que de vertus vous nous faites haïr ! » Ah ! comme c’est bien ! » I

 

*En tous cas Françoise attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque chose à lui demander, elle hésitait longtemps sur la manière dont elle devait s’y prendre. Et quand elle avait proféré sa requête, elle observait ma tante à la dérobée, tâchant de deviner dans l’aspect de sa figure ce que celle-ci avait pensé et déciderait. Et ainsi — tandis que quelque artiste lisant les Mémoires du XVIIe siècle, et désirant de se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se fabriquant une généalogie qui le fait descendre d’une famille historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains actuels de l’Europe, tourne précisément le dos à ce qu’il a le tort de chercher sous des formes identiques et par conséquent mortes, — une vieille dame de province qui ne faisait qu’obéir sincèrement à d’irrésistibles manies et à une méchanceté née de l’oisiveté, voyait sans avoir jamais pensé à Louis XIV les occupations les plus insignifiantes de sa journée, concernant son lever, son déjeuner, son repos, prendre par leur singularité despotique un peu de l’intérêt de ce que Saint-Simon appelait la « mécanique » de la vie à Versailles, et pouvait croire aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou de hauteur dans sa physionomie, étaient de la part de Françoise l’objet d’un commentaire aussi passionné, aussi craintif que l’étaient le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou même les plus grands seigneurs, lui avaient remis une supplique, au détour d’une allée, à Versailles. I

 

*Par cet amour Swann avait été tellement détaché de tous les intérêts, que quand par hasard il retournait dans le monde en se disant que ses relations comme une monture élégante qu’elle n’aurait pas d’ailleurs su estimer très exactement, pouvaient lui rendre à lui-même un peu de prix aux yeux d’Odette (et ç’aurait peut-être été vrai en effet si elles n’avaient été avilies par cet amour même, qui pour Odette dépréciait toutes les choses qu’il touchait par le fait qu’il semblait les proclamer moins précieuses), il y éprouvait, à côté de la détresse d’être dans des lieux, au milieu de gens qu’elle ne connaissait pas, le plaisir désintéressé qu’il aurait pris à un roman ou à un tableau où sont peints les divertissements d’une classe oisive, comme, chez lui, il se complaisait à considérer le fonctionnement de sa vie domestique, l’élégance de sa garde-robe et de sa livrée, le bon placement de ses valeurs, de la même façon qu’à lire dans Saint-Simon, qui était un de ses auteurs favoris, la mécanique des journées, le menu des repas de Mme de Maintenon, ou l’avarice avisée et le grand train de Lulli. Et dans la faible mesure où ce détachement n’était pas absolu, la raison de ce plaisir nouveau que goûtait Swann, c’était de pouvoir émigrer un moment dans les rares parties de lui-même restées presque étrangères à son amour, à son chagrin. I

 

*Mais la tenancière de l’établissement, vieille dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler. Françoise la croyait « tout à fait bien de chez elle ». Sa demoiselle avait épousé ce que Françoise appelait « un jeune homme de famille » par conséquent quelqu’un qu’elle trouvait plus différent d’un ouvrier que Saint-Simon un duc d’un homme « sorti de la lie du peuple ». Sans doute la tenancière avant de l’être avait eu des revers. Mais Françoise assurait qu’elle était marquise et appartenait à la famille de Saint-Ferréol. II

 

*Un auteur de mémoires d’aujourd’hui, voulant sans trop en avoir l’air, faire du Saint-Simon, pourra à la rigueur écrire la première ligne du portrait de Villars : « C’était un assez grand homme brun… avec une physionomie vive, ouverte, sortante », mais quel déterminisme pourra lui faire trouver la seconde ligne qui commence par : « et véritablement un peu folle » ? La vraie variété est dans cette plénitude d’éléments réels et inattendus, dans le rameau chargé de fleurs bleues qui s’élance contre toute attente, de la haie printanière qui semblait déjà comble, tandis que l’imitation purement formelle de la variété (et on pourrait raisonner de même pour toutes les autres qualités du style) n’est que vide et uniformité, c’est-à-dire ce qui est le plus opposé à la variété, et ne peut chez les imitateurs en donner l’illusion et en rappeler le souvenir que pour celui qui ne l’a pas comprise chez les maîtres. II

 

*Or, de quelqu’un qu’on admire de confiance, on recueille, on cite avec admiration, des choses très inférieures à celles que, livré à son propre génie, on refuserait avec sévérité, de même qu’un écrivain utilise dans un roman sous prétexte qu’ils sont vrais, des « mots », des personnages, qui dans l’ensemble vivant font au contraire poids mort, partie médiocre. Les portraits de Saint-Simon écrits par lui sans qu’il s’admire sans doute, sont admirables, les traits qu’il cite comme charmants de gens d’esprit qu’il a connus, sont restés médiocres ou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d’inventer ce qu’il rapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV, fait qui du reste est à noter chez bien d’autres et comporte diverses interprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci : c’est que dans l’état d’esprit où l’on « observe », on est très au-dessous du niveau où l’on se trouve quand on crée. II

 

*[Le Héros sur Mme de Guermantes :] Je sentais que je lui déplaisais en allant chaque matin au-devant d’elle ; mais si même j’avais eu le courage de rester deux ou trois jours sans le faire, peut-être cette abstention qui eût représenté pour moi un tel sacrifice, Mme de Guermantes ne l’eût pas remarquée, ou l’aurait attribuée à quelque empêchement indépendant de ma volonté. Et en effet je n’aurais pu réussir à cesser d’aller sur sa route qu’en m’arrangeant à être dans l’impossibilité de le faire, car le besoin sans cesse renaissant de la rencontrer, d’être pendant un instant l’objet de son attention, la personne à qui s’adressait son salut, ce besoin-là était plus fort que l’ennui de lui déplaire. Il aurait fallu m’éloigner pour quelque temps ; je n’en avais pas le courage. J’y songeais quelquefois. Je disais alors à Françoise de faire mes malles, puis aussitôt après de les défaire. Et comme le démon du pastiche, et de ne pas paraître vieux jeu, altère la forme la plus naturelle et la plus sûre de soi, Françoise, empruntant cette expression au vocabulaire de sa fille, disait que j’étais dingo. Elle n’aimait pas cela, elle disait que je « balançais » toujours, car elle usait, quand elle ne voulait pas rivaliser avec les modernes, du langage de Saint-Simon. Il est vrai qu’elle aimait encore moins quand je parlais en maître. Elle savait que cela ne m’était pas naturel et ne me seyait pas, ce qu’elle traduisait en disant que « le voulu ne m’allait pas ». Je n’aurais eu le courage de partir que dans une direction qui me rapprochât de Mme de Guermantes. III

 

*Au reste, Charles Morel semblait avoir, à côté de l’ambition, un vif penchant vers des réalités plus concrètes. Il avait remarqué dans la cour la nièce de Jupien en train de faire un gilet et, bien qu’il me dît seulement avoir justement besoin d’un gilet « de fantaisie », je sentis que la jeune fille avait produit une vive impression sur lui. Il n’hésita pas à me demander de descendre et de la présenter, « mais par rapport à votre famille, vous m’entendez, je compte sur votre discrétion quant à mon père, dites seulement un grand artiste de vos amis, vous comprenez, il faut faire bonne impression aux commerçants ». Bien qu’il m’eût insinué que, ne le connaissant pas assez pour l’appeler, il le comprenait, « cher ami », je pourrais lui dire devant la jeune fille quelque chose comme « pas cher Maître évidemment… quoique, mais, si cela vous plaît : cher grand artiste », j’évitai dans la boutique de le « qualifier » comme eût dit Saint-Simon, et me contentai de répondre à ses « vous » par des « vous ». III

 

*[Charlu sur Mme de Villeparisis :] Le comique est que, depuis ce moment-là, ma tante a fait le trust de toutes les peintures se rapportant aux Villeparisis véritables, avec lesquels feu Thirion n’avait aucune parenté. Le château de ma tante est devenu une sorte de lieu d’accaparement de leurs portraits, authentiques ou non, sous le flot grandissant desquels certains Guermantes et certains Condé, qui ne sont pourtant pas de la petite bière, ont dû disparaître. Les marchands de tableaux lui en fabriquent tous les ans. Et elle a même dans sa salle à manger à la campagne un portrait de Saint-Simon à cause du premier mariage de sa nièce avec M. de Villeparisis et bien que l’auteur des Mémoires ait peut-être d’autres titres à l’intérêt des visiteurs que n’avoir pas été le bisaïeul de M. Thirion. III

 

*En quittant le vestibule, j’avais dit à M. de Guermantes que j’avais un grand désir de voir ses Elstir. « Je suis à vos ordres, M. Elstir est-il donc de vos amis ? Je suis fort marri de n’avoir pas su qu’il vous intéressait à ce point. Car je le connais un peu, c’est un homme aimable, ce que nos pères appelaient l’honnête homme, j’aurais pu lui demander de me faire la grâce de venir, et le prier à dîner. Il aurait certainement été très flatté de passer la soirée en votre compagnie. » Fort peu ancien régime quand il s’efforçait ainsi de l’être, le duc le redevenait ensuite sans le vouloir. M’ayant demandé si je désirais qu’il me montrât ces tableaux, il me conduisit, s’effaçant gracieusement devant chaque porte, s’excusant quand, pour me montrer le chemin, il était obligé de passer devant, petite scène qui (depuis le temps où Saint-Simon raconte qu’un ancêtre des Guermantes lui fit les honneurs de son hôtel avec les mêmes scrupules dans l’accomplissement des devoirs frivoles du gentilhomme) avait dû, avant de glisser jusqu’à nous, être jouée par bien d’autres Guermantes pour bien d’autres visiteurs. Et comme j’avais dit au duc que je serais bien aise d’être seul un moment devant les tableaux, il s’était retiré discrètement en me disant que je n’aurais qu’à venir le retrouver au salon. III

 

*Louis XIV (auquel les entichés de noblesse de son temps reprochent pourtant son peu de souci de l’étiquette, si bien, dit Saint-Simon, qu’il n’a été qu’un fort petit roi pour le rang en comparaison de Philippe de Valois, Charles V, etc.) fait rédiger les instructions les plus minutieuses pour que les princes du sang et les ambassadeurs sachent à quels souverains ils doivent laisser la main. III

 

*Du Boulbon était au fond un artiste, mais il était sauvé parce qu’il n’aimait pas le monde. Cottard fréquentait les Verdurin. Mais Mme Verdurin était une cliente, puis il était protégé par sa vulgarité, enfin chez lui il ne recevait que la Faculté, dans des agapes sur lesquelles flottait une odeur d’acide phénique. Mais dans les corps fortement constitués, où d’ailleurs la rigueur des préjugés n’est que la rançon de la plus belle intégrité, des idées morales les plus élevées, qui fléchissent dans des milieux plus tolérants, plus libres et, bien vite, plus dissolus, un professeur, dans sa robe en satin écarlate doublé d’hermine comme celle d’un Doge (c’est-à-dire un duc) de Venise enfermé dans le palais ducal, était aussi vertueux, aussi attaché à de nobles principes, mais aussi impitoyable pour tout élément étranger, que cet autre duc, excellent mais terrible, qu’était M. de Saint-Simon. III

 

*[Charlus :] Du reste, tout cela n’a rien à voir avec ce que je voulais dire, à savoir qu’en Allemagne, princes médiatisés, nous sommes Durchlaucht, et qu’en France notre rang d’Altesse était publiquement reconnu. Saint-Simon prétend que nous l’avions pris par abus, ce en quoi il se trompe parfaitement. La raison qu’il en donne, à savoir que Louis XIV nous fit faire défense de l’appeler le Roi très Chrétien, et nous ordonna de l’appeler le Roi tout court, prouve simplement que nous relevions de lui et nullement que nous n’avions pas la qualité de prince. Sans quoi, il aurait fallu la dénier au duc de Lorraine et à combien d’autres. D’ailleurs, plusieurs de nos titres viennent de la Maison de Lorraine par Thérèse d’Espinoy, ma bisaïeule, qui était la fille du damoiseau de Commercy. » IV

 

*Croyez-vous, dit Mme Verdurin au baron, que ce n’est pas un crime que cet être-là, qui pourrait nous enchanter avec son violon, soit là à une table d’écarté. Quand on joue du violon comme lui ! — Il joue bien aux cartes, il fait tout bien, il est si intelligent », dit M. de Charlus, tout en regardant les jeux, afin de conseiller Morel. Ce n’était pas, du reste, sa seule raison de ne pas se soulever de son fauteuil devant Mme Verdurin. Avec le singulier amalgame qu’il avait fait de ses conceptions sociales, à la fois de grand seigneur et d’amateur d’art, au lieu d’être poli de la même manière qu’un homme de son monde l’eût été, il se faisait, d’après Saint-Simon, des espèces de tableaux vivants ; et, en ce moment, s’amusait à figurer le maréchal d’Huxelles, lequel l’intéressait par d’autres côtés encore et dont il est dit qu’il était glorieux jusqu’à ne pas se lever de son siège, par un air de paresse, devant ce qu’il y avait de plus distingué à la Cour. IV

 

*Non qu’humainement elle fît une différence quelconque entre les êtres, et si jamais Françoise avait du chagrin ou était souffrante, elle était toujours consolée et soignée par maman avec la même amitié, avec le même dévouement que sa meilleure amie. Mais ma mère était trop la fille de mon grand-père pour ne pas faire socialement acception des castes. Les gens de Combray avaient beau avoir du cœur, de la sensibilité, acquérir les plus belles théories sur l’égalité humaine, ma mère, quand un valet de chambre s’émancipait, disait une fois « vous » et glissait insensiblement à ne plus me parler à la troisième personne, avait de ces usurpations le même mécontentement qui éclate dans les Mémoires de Saint-Simon chaque fois qu’un seigneur qui n’y a pas droit saisit un prétexte de prendre la qualité d’« Altesse » dans un acte authentique, ou de ne pas rendre aux ducs ce qu’il leur devait et ce dont peu à peu il se dispense. Il y avait un « esprit de Combray » si réfractaire qu’il faudra des siècles de bonté (celle de ma mère était infinie), de théories égalitaires, pour arriver à le dissoudre. Je ne peux pas dire que chez ma mère certaines parcelles de cet esprit ne fussent pas restées insolubles. Elle eût donné aussi difficilement la main à un valet de chambre qu’elle lui donnait aisément dix francs (lesquels lui faisaient, du reste, beaucoup plus de plaisir). Pour elle, qu’elle l’avouât ou non, les maîtres étaient les maîtres et les domestiques étaient les gens qui mangeaient à la cuisine. IV

 

*Cette lettre, laquelle devait, par contre-coup, me causer de cruels chagrins, était écrite par l’actrice Léa, célèbre pour le goût exclusif qu’elle avait pour les femmes. Or sa lettre à Morel (que M. de Charlus ne soupçonnait même pas la connaître) était écrite sur le ton le plus passionné. Sa grossièreté empêche qu’elle soit reproduite ici, mais on peut mentionner que Léa ne lui parlait qu’au féminin en lui disant : « grande sale, va ! », « ma belle chérie, toi tu en es au moins, etc. ». Et dans cette lettre il était question de plusieurs autres femmes qui ne semblaient pas être moins amies de Morel que de Léa. D’autre part, la moquerie de Morel à l’égard de M. de Charlus, et de Léa à l’égard d’un officier qui l’entretenait et dont elle disait : « Il me supplie dans ses lettres d’être sage ! Tu parles ! mon petit chat blanc », ne révélait pas à M. de Charlus une réalité moins insoupçonnée de lui que n’étaient les rapports si particuliers de Morel avec Léa. Le baron était surtout troublé par ces mots « en être ». Après l’avoir d’abord ignoré, il avait enfin, depuis un temps bien long déjà, appris que lui-même « en était ». Or voici que cette notion qu’il avait acquise se trouvait remise en question. Quand il avait découvert qu’il « en était » il avait cru par là apprendre que son goût, comme dit Saint-Simon, n’était pas celui des femmes. V

 

*[Brichot sur Charlus :] ce doux homme, qui sait découper un rôti comme personne, possède, avec le génie de l’anathème, des trésors de bonté. Il peut être amusant comme un pitre supérieur, alors qu’avec tel de mes confrères, académicien, s’il vous plaît, je m’ennuie, comme dirait Xénophon, à cent drachmes l’heure. Mais je crains qu’il n’en dépense, à l’égard de Morel, un peu plus que la saine morale ne commande, et sans savoir dans quelle mesure le jeune pénitent se montre docile ou rebelle aux exercices spéciaux que son catéchiste lui impose en manière de mortification, il n’est pas besoin d’être grand clerc pour savoir que nous pécherions, comme dit l’autre, par mansuétude à l’égard de ce Rose-Croix qui semble nous venir de Pétrone, après avoir passé par Saint-Simon, si nous lui accordions, les yeux fermés, en bonne et due forme, le permis de sataniser. V

 

*Alors, à notre époque, c’est comme chez les Grecs, dit Brichot. — Mais comment ? comme chez les Grecs ? Vous vous figurez que cela n’a pas continué depuis ? Regardez, sous Louis XIV, Monsieur, le petit Vermandois, Molière, le prince Louis de Baden, Brunswick, Charolais, Boufflers, le Grand Condé, le duc de Brissac. — Je vous arrête, je savais Monsieur, je savais Brissac par Saint-Simon, Vendôme naturellement et d’ailleurs, bien d’autres. Mais cette vieille peste de Saint-Simon parle souvent du Grand Condé et du prince Louis de Baden et jamais il ne le dit. — C’est tout de même malheureux que ce soit à moi d’apprendre son histoire à un professeur de Sorbonne. Mais, cher maître, vous êtes ignorant comme une carpe. — Vous êtes dur, baron, mais juste. Et, tenez, je vais vous faire plaisir, je me souviens maintenant d’une chanson de l’époque qu’on fit en latin macaronique sur certain orage qui surprit le Grand Condé comme il descendait le Rhône en compagnie de son ami le marquis de La Moussaye. Condé dit :

 

Carus Amicus Mussexus,

            Ah! Deus bonus quod tempus

                                   Landerirette

                       Imbre sumus perituri.

 

Et La Moussaye le rassure en lui disant :

 

Securae sunt nostrae vitae

            Sumus enim Sodomitae

            Igne tantum perituri

                                   Landeriri.

 

Je retire ce que j’ai dit, dit Charlus d’une voix aiguë et maniérée, vous êtes un puits de science ; vous me l’écrirez n’est-ce pas, je veux garder cela dans mes archives de famille, puisque ma bisaïeule au troisième degré était la sœur de M. le Prince. — Oui, mais, baron, sur le prince Louis de Baden je ne vois rien. Du reste, à cette époque-là, je crois qu’en général l’art militaire… — Quelle bêtise ! Vendôme, Villars, le prince Eugène, le prince de Conti, et si je vous parlais de tous nos héros du Tonkin, du Maroc, et je parle des vraiment sublimes, et pieux, et « nouvelle génération », je vous étonnerais bien. Ah ! j’en aurais à apprendre aux gens qui font des enquêtes sur la nouvelle génération, qui a rejeté les vaines complications de ses aînés ! dit M. Bourget. J’ai un petit ami là-bas, dont on parle beaucoup, qui a fait des choses admirables… mais enfin je ne veux pas être méchant, revenons au XVIIe siècle ; vous savez que Saint-Simon dit du maréchal d’Huxelles, entre tant d’autres : « Voluptueux en débauches grecques, dont il ne prenait pas la peine de se cacher, et accrochait de jeunes officiers qu’il domestiquait, outre de jeunes valets très bien faits, et cela sans voile, à l’armée et à Strasbourg. » Vous avez probablement lu les lettres de Madame, les hommes ne l’appelaient que « Putana ». Elle en parle assez clairement. — Et elle était à bonne source pour savoir, avec son mari. — C’est un personnage si intéressant que Madame, dit M. de Charlus. On pourrait faire d’après elle le portrait ne varietur, la synthèse lyrique de la « Femme d’une Tante ». V

 

*Mais ce fut surtout ce fractionnement d’Albertine en de nombreux fragments, en de nombreuses Albertines, qui devint son seul mode d’existence en moi. Des moments revinrent où elle n’avait été que bonne, ou intelligente, ou sérieuse, ou même aimant plus que tout les sports. Et ce fractionnement, n’était-il pas, au fond, juste qu’il me calmât ? Car s’il n’était pas en lui-même quelque chose de réel, s’il tenait à la forme successive des heures où elle m’était apparue, forme qui restait celle de ma mémoire comme la courbure des projections de ma lanterne magique tenait à la courbure des verres colorés, ne représentait-il pas à sa manière une vérité, bien objective celle-là, à savoir que chacun de nous n’est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui n’ont pas toutes la même valeur morale, et que, si Albertine vicieuse avait existé, cela n’empêchait pas qu’il y en eût eu d’autres, celle qui aimait à causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre ; celle qui, le soir où je lui avais dit qu’il fallait nous séparer, avait dit si tristement : « Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai jamais tout cela » et, quand elle avait vu l’émotion que mon mensonge avait fini par me communiquer, s’était écriée avec une pitié sincère : « Oh ! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c’est entendu, je ne chercherai pas à vous revoir. » Alors je ne fus plus seul ; je sentis disparaître cette cloison qui nous séparait. VI

 

*Ce même vide que je sentais dans ma chambre depuis qu’Albertine était partie, et que j’avais cru combler en serrant des femmes contre moi, je le retrouvais en elles. Elles ne m’avaient jamais parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des Mémoires de Saint-Simon, elles n’avaient pas mis un parfum trop fort pour venir me voir, elles n’avaient pas joué à mêler leurs cils aux miens, toutes choses importantes parce qu’elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de l’acte sexuel lui-même et de se donner l’illusion de l’amour, mais en réalité parce qu’elles faisaient partie du souvenir d’Albertine et que c’était elle que j’aurais voulu trouver. Ce que ces femmes avaient d’Albertine me faisait mieux ressentir ce que d’elle il leur manquait, et qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était morte. VI

 

*[La duchesse de Guermantes à Gilberte :] Du Lau c’était le gentilhomme du Périgord, charmant, avec toutes les belles manières et le sans-gêne de sa province. À Guermantes, quand il y avait le roi d’Angleterre, avec qui du Lau était très ami, il y avait après la chasse un goûter… C’était l’heure où du Lau avait l’habitude d’aller ôter ses bottines et mettre de gros chaussons de laine. Hé bien, la présence du roi Édouard et de tous les grands-ducs ne le gênait en rien, il descendait dans le grand salon de Guermantes avec ses chaussons de laine, il trouvait qu’il était le marquis du Lau d’Allemans qui n’avait en rien à se contraindre pour le roi d’Angleterre. Lui et ce charmant Quasimodo de Breteuil, c’était les deux que j’aimais le plus. C’étaient, du reste, des grands amis à… (elle allait dire à votre père et s’arrêta net). Non, ça n’a aucun rapport, ni avec Gri-Gri ni avec Bréauté. C’est le vrai grand seigneur du Périgord. Du reste, Mémé cite une page de Saint-Simon sur un marquis d’Allemans, c’est tout à fait ça. » Je citai les premiers mots du portrait : «M. d’Allemans, qui était un homme fort distingué parmi la noblesse du Périgord, par la sienne et par son mérite, et y était considéré par tout ce qui y vivait comme un arbitre général à qui chacun avait recours pour sa probité, sa capacité et la douceur de ses manières, et comme un coq de province… — Oui, il y a de cela, dit Mme de Guermantes, d’autant que du Lau a toujours été rouge comme un coq. — Oui, je me rappelle avoir entendu citer ce portrait », dit Gilberte, sans ajouter que c’était par son père, lequel était, en effet, grand admirateur de Saint-Simon. VI

 

*Peut-être fatigue de vieillard, ou extension de la sensualité aux relations les plus banales, le baron ne vivait plus qu’avec des « inférieurs », prenant ainsi sans le savoir la succession de tel de ses grands ancêtres, le duc de La Rochefoucauld, le prince d’Harcourt, le duc de Berry que Saint-Simon nous montre passant leur vie avec leurs laquais qui tiraient d’eux des sommes énormes, partageant leurs jeux, au point qu’on était gêné pour ces grands seigneurs quand il fallait les aller voir, de les trouver installés familièrement à jouer aux cartes ou à boire avec leur domesticité. VII

 

*Et à vrai dire quand on connaissait bien M. de Charlus, son orgueil, sa satiété des plaisirs mondains, ses caprices, changés facilement en passions pour des hommes de dernier ordre et de la pire espèce, on peut très bien comprendre que la même grosse fortune qui, échue à un parvenu, l’eût charmé en lui permettant de marier sa fille à un duc, et d’inviter des Altesses à ses chasses, M. de Charlus était content de la posséder parce qu’elle lui permettait d’avoir ainsi la haute main sur un, peut-être sur plusieurs établissements ou étaient en permanence des jeunes gens avec lesquels il se plaisait. Peut-être n’y eut-il même pas besoin de son vice pour cela. Il était l’héritier de tant de grands seigneurs, princes du sang ou ducs, dont Saint-Simon nous raconte qu’ils ne fréquentaient personne « qui se put nommer» et passaient leur temps à jouer aux cartes avec les valets auxquels ils donnaient des sommes énormes ! VII

 

*Les dîners, les fêtes mondaines, étaient pour l’Américaine une sorte d’École Berlitz. Elle entendait les noms et les répétait sans avoir connu préalablement leur valeur, leur portée exacte. On expliqua à quelqu’un qui demandait si Tansonville venait à Gilberte de son père M. de Forcheville, que cela ne venait pas du tout par là, que c’était une terre de la famille de son mari, que Tansonville était voisin de Guermantes, appartenait à Mme de Marsantes, mais étant très hypothétique avait été racheté, en dot, par Gilberte. Enfin un vieux de la vieille ayant évoqué Swann ami des Sagan et des Mouchy, et l’Américaine amie de Bloch, ayant demandé comment je l’avais connu, déclara que je l’avais connu chez Mme de Guermantes, ne se doutant pas du voisin de campagne, jeune ami de mon grand-père qu’il représentait pour moi. Des méprises de ce genre ont été commises par les hommes les plus fameux et passent pour particulièrement graves dans toute société conservatrice. Saint-Simon, voulant montrer que Louis XIV était d’une ignorance qui « le fit tomber quelquefois en public, dans les absurdités les plus grossières », ne donne de cette ignorance que deux exemples, à savoir que le Roi ne sachant pas que Renel était de la famille de Clermont-Gallerande, ni Saint-Herem de celle de Montmorin, les traita en hommes de peu. Du moins, en ce qui concerne Saint-Herem, avons-nous la consolation de savoir que le Roi ne mourut pas dans l’erreur, car il fut détrompé « fort tard » par M. de la Rochefoucauld. « Encore, ajoute Saint-Simon avec un peu de pitié, lui fallut-il expliquer quelles étaient ces maisons que leur nom ne lui apprenait pas. » VII

 

*Cet oubli si vivace qui recouvre si rapidement le passé le plus récent, cette ignorance si envahissante, créent par contre-coup une valeur d’érudition à un petit savoir d’autant plus précieux qu’il est peu répandu, s’appliquant à la généalogie des gens, à leurs vraies situations, à la raison d’amour, d’argent ou autre pourquoi ils se sont alliés à telle famille, ou mésalliés, savoir prisé dans toutes les sociétés où règne un esprit conservateur, savoir que mon grand-père possédait au plus haut degré, concernant la bourgeoisie de Combray et de Paris, savoir que Saint-Simon prisait tant qu’au moment où il célèbre la merveilleuse intelligence du prince de Conti, avant même de parler des sciences, ou plutôt comme si c’était la première des sciences, il le loue d’avoir été « un très bel esprit, lumineux, juste, exact, étendu, d’une lecture infinie, qui n’oubliait rien, qui connaissait les généalogies, leurs chimères et leurs réalités, d’une politesse distinguée selon le rang, le mérite, rendant tout ce que les princes du sang doivent et qu’ils ne rendent plus; il s’en expliquait même et, sur leurs usurpations. L’histoire des livres et des conversations lui fournissait de quoi placer ce qu’il trouvait de plus obligeant sur la naissance, les emplois, etc. » Moins brillant, pour tout ce qui avait trait à la bourgeoisie de Combray et de Paris, mon grand-père ne le savait pas avec moins d’exactitude et ne le savourait pas avec moins de gourmandise. VII

 

*Moi, c’était autre chose que les adieux d’un mourant à sa femme, que j’avais à écrire, de plus long et à plus d’une personne. Long à écrire. Le jour, tout au plus pourrais-je essayer de dormir. Si je travaillais, ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille. Et je vivrais dans l’anxiété de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le matin quand j’interromprais mon récit, voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir. Non pas que je prétendisse refaire en quoi que ce fut les Mille et une Nuits, pas plus que les Mémoires de Saint-Simon, écrits eux aussi la nuit, pas plus qu’aucun des livres que j’avais tant aimés et desquels, dans ma naïveté d’enfant, superstitieusement attaché à eux comme à mes amours je ne pouvais sans horreur imaginer une œuvre qui serait différente. Mais, comme Elstir Chardin, on ne peut refaire ce qu’on aime qu’en le renonçant.

Sans doute mes livres, eux aussi, comme mon être de chair, finiraient un jour par mourir. Mais il faut se résigner à mourir. On accepte la pensée que dans dix ans soi-même, dans cent ans ses livres, ne seront plus. La durée éternelle n’est pas plus promise aux œuvres qu’aux hommes.

Ce serait un livre aussi long que les Mille et une Nuits peut-être, mais tout autre. Sans doute, quand on est amoureux d’une œuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment, et ne pas penser à son goût, mais à une vérité qui ne nous demande pas nos préférences et nous défend d’y songer. Et c’est seulement si on la suit qu’on se trouve parfois rencontrer ce qu’on a abandonné, et avoir écrit en les oubliant les « Contes arabes» ou les « Mémoires de Saint-Simon » d’une autre époque. Mais était-il encore temps pour moi, n’était-il pas trop tard ? VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Du côté de Saint-Simon”

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  1. Oh, zut si j’avais su, je vous aurais demandé de saluer Véronique pour moi… Est-ce un documentaire qu’elle a réalisé autour de Saint-Simon ? (elle fait des infidélités à Proust, encore que !)

  2. A propos du quinzième extrait, sait-on quelles étaient les véritables idées personnelles de Proust au sujet de l’égalité humaine, comme il dit, et des différences sociales? Etaient-ce celles qu’il prête à la mère du Héros? Difficile pour moi de le déduire de ce qu’il écrit dans la Recherche.

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