Mots d’Oriane (49)

49

Un mot d’Oriane. Botaniste.

— Quelle jolie fleur, je n’en avais jamais vu de pareille, il n’y a que vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles ! dit la princesse de Parme qui, de peur que le général de Monserfeuil n’eût entendu la duchesse, cherchait à changer de conversation. Je reconnus une plante de l’espèce de celles qu’Elstir avait peintes devant moi.

— Je suis enchantée qu’elle vous plaise ; elles sont ravissantes, regardez leur petit tour de cou de velours mauve ; seulement, comme il peut arriver à des personnes très jolies et très bien habillées, elles ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgré cela, je les aime beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c’est qu’elles vont mourir.

— Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coupées, dit la princesse.

— Non, répondit la duchesse en riant, mais ça revient au même, comme ce sont des dames. C’est une espèce de plantes où les dames et les messieurs ne se trouvent pas sur le même pied. Je suis comme les gens qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela je n’aurai pas de petits !

— Comme c’est curieux. Mais alors dans la nature…

— Oui! il y a certains insectes qui se chargent d’effectuer le mariage, comme pour les souverains, par procuration, sans que le fiancé et la fiancée se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je recommande à mon domestique de mettre ma plante à la fenêtre le plus qu’il peut, tantôt du côté cour, tantôt du côté jardin, dans l’espoir que viendra l’insecte indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait qu’il ait justement été voir une personne de la même espèce et d’un autre sexe, et qu’il ait l’idée de venir mettre des cartes dans la maison. Il n’est pas venu jusqu’ici, je crois que ma plante est toujours digne d’être rosière, j’avoue qu’un peu plus de dévergondage me plairait mieux. Tenez, c’est comme ce bel arbre qui est dans la cour, il mourra sans enfants parce que c’est une espèce très rare dans nos pays. Lui, c’est le vent qui est chargé d’opérer l’union, mais le mur est un peu haut.

— En effet, dit M. de Bréauté, vous auriez dû le faire abattre de quelques centimètres seulement, cela aurait suffi. Ce sont des opérations qu’il faut savoir pratiquer. Le parfum de vanille qu’il y avait dans l’excellente glace que vous nous avez servie tout à l’heure, duchesse, vient d’une plante qui s’appelle le vanillier. Celle-là produit bien des fleurs à la fois masculines et féminines, mais une sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute communication. Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu’au jour où un jeune nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, entre parenthèses, est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l’idée, à l’aide d’une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés.

— Babal, vous êtes divin, vous savez tout, s’écria la duchesse.

— Mais vous-même, Oriane, vous m’avez appris des choses dont je ne me doutais pas, dit la princesse.

— Je dirai à Votre Altesse que c’est Swann qui m’a toujours beaucoup parlé de botanique. Quelquefois, quand cela nous embêtait trop d’aller à un thé ou à une matinée, nous partions pour la campagne et il me montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On n’avait jamais le temps d’aller bien loin. Maintenant qu’il y a l’automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l’intervalle il a fait lui-même un mariage encore beaucoup plus étonnant et qui rend tout difficile. Ah ! Madame, la vie est une chose affreuse, on passe son temps à faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on connaît quelqu’un avec qui on pourrait aller en voir d’intéressantes, il faut qu’il fasse le mariage de Swann. Placée entre le renoncement aux promenades botaniques et l’obligation de fréquenter une personne déshonorante, j’ai choisi la première de ces deux calamités. D’ailleurs, au fond, il n’y aurait pas besoin d’aller si loin. Il paraît que, rien que dans mon petit bout de jardin, il se passe en plein jour plus de choses inconvenantes que la nuit… dans le bois de Boulogne ! Seulement cela ne se remarque pas parce qu’entre fleurs cela se fait très simplement, on voit une petite pluie orangée, ou bien une mouche très poussiéreuse qui vient essuyer ses pieds ou prendre une douche avant d’entrer dans une fleur. Et tout est consommé ! (III)


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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