Mots d’Oriane (39)

39

Un mot d’Oriane. Sur un portrait d’elle par Elstir.

— Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L’homme est agréable.

— Il est intelligent, dit le duc, on est étonné, quand on cause avec lui, que sa peinture soit si vulgaire.

— Il est plus qu’intelligent, il est même assez spirituel, dit la duchesse de l’air entendu et dégustateur d’une personne qui s’y connaît.

— Est-ce qu’il n’avait pas commencé un portrait de vous, Oriane ? demanda la princesse de Parme.

— Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n’est pas cela qui fera passer son nom à la postérité. C’est une horreur, Basin voulait le détruire. Cette phrase-là, Mme de Guermantes la disait souvent. Mais d’autres fois, son appréciation était autre : « Je n’aime pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de moi. » L’un de ces jugements s’adressait d’habitude aux personnes qui parlaient à la duchesse de son portrait, l’autre à ceux qui ne lui en parlaient pas et à qui elle désirait en apprendre l’existence. Le premier lui était inspiré par la coquetterie, le second par la vanité.

— Faire une horreur avec un portrait de vous ! Mais alors ce n’est pas un portrait, c’est un mensonge : moi qui sais à peine tenir un pinceau, il me semble que si je vous peignais, rien qu’en représentant ce que je vois je ferais un chef-d’œuvre, dit naïvement la princesse de Parme.

— Il me voit probablement comme je me vois, c’est-à-dire dépourvue d’agrément, dit Mme de Guermantes avec le regard à la fois mélancolique, modeste et câlin qui lui parut le plus propre à la faire paraître autre que ne l’avait montrée Elstir. (III)


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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