De Grévy à Hollande

De Grévy à Hollande

 

Un président de la République en exercice est-il jamais venu à Illiers-Combray ?

Il faudrait que je me renseigne.

La question est née de ma chronique d’hier (La conjonction Léonie-Lapopie (suite) à l’occasion de la visite de François Hollande dans le village où André Breton a vécu. Ce matin, je n’en sais pas plus sur ses propos concernant les sujets locaux, dont l’avenir de la maison d’André Breton. Consultée, la presse internationale (http://www.seebiz.eu/) m’apprend ceci :

« SAINT-CIRQ-LAPOPIE – Francuski predsjednik Francois Hollande rekao je u petak da zasad nema dogovora između Francuske i Rusije o pitanju odštete za nosače helikoptera Mistral, koje je Paris trebao isporučiti Rusiji ali je odustao zbog ukrajinske krize. »

 

Il faudrait, me disais-je, que le président vienne ici, dans ce village immortalisé par Proust et je faisais allusion aux liens entre Swann et le président de son époque.

C’est un épisode de Du côté de chez Swann qui ne manque pas de sel :

*À la grande surprise de Mme Verdurin, il [Swann] ne lâcha jamais. Il allait les rejoindre n’importe où, quelquefois dans les restaurants de banlieue où on allait peu encore, car ce n’était pas la saison, plus souvent au théâtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup, et comme un jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de premières, de galas, un coupe-file leur eût été fort utile, que cela les avait beaucoup gênés de ne pas en avoir le jour de l’enterrement de Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes, mais seulement de celles mal cotées qu’il eût jugé peu délicat de cacher, et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg Saint-Germain l’habitude de ranger les relations avec le monde officiel, répondit :

— Je vous promets de m’en occuper, vous l’aurez à temps pour la reprise des Danicheff, je déjeune justement demain avec le Préfet de police à l’Élysée.

— Comment ça, à l’Élysée ? cria le docteur Cottard d’une voix tonnante.

— Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l’effet que sa phrase avait produit.

Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie :

— Ça vous prend souvent ?

Généralement, une fois l’explication donnée, Cottard disait : « Ah ! bon, bon, ça va bien » et ne montrait plus trace d’émotion.

Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui procurer l’apaisement habituel, portèrent au comble son étonnement qu’un homme avec qui il dînait, qui n’avait ni fonctions officielles, ni illustration d’aucune sorte, frayât avec le Chef de l’État.

— Comment ça, M. Grévy ? vous connaissez M. Grévy ? dit-il à Swann de l’air stupide et incrédule d’un municipal à qui un inconnu demande à voir le Président de la République et qui, comprenant par ces mots « à qui il a affaire », comme disent les journaux, assure au pauvre dément qu’il va être reçu à l’instant et le dirige sur l’infirmerie spéciale du dépôt.

— Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n’osa pas dire que c’était le prince de Galles), du reste il invite très facilement et je vous assure que ces déjeuners n’ont rien d’amusant, ils sont d’ailleurs très simples, on n’est jamais plus de huit à table, répondit Swann qui tâchait d’effacer ce que semblaient avoir de trop éclatant aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le Président de la République.

Aussitôt Cottard, s’en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette opinion, au sujet de la valeur d’une invitation chez M. Grévy, que c’était chose fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès lors il ne s’étonna plus que Swann, aussi bien qu’un autre, fréquentât l’Élysée, et même il le plaignait un peu d’aller à des déjeuners que l’invité avouait lui-même être ennuyeux.

— Ah ! bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton d’un douanier, méfiant tout à l’heure, mais qui, après vos explications, vous donne son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos malles.

— Ah ! je vous crois qu’ils ne doivent pas être amusants ces déjeuners, vous avez de la vertu d’y aller, dit Mme Verdurin, à qui le Président de la République apparaissait comme un ennuyeux particulièrement redoutable parce qu’il disposait de moyens de séduction et de contrainte qui, employés à l’égard des fidèles, eussent été capables de les faire lâcher. Il paraît qu’il est sourd comme un pot et qu’il mange avec ses doigts.

— En effet, alors, cela ne doit pas beaucoup vous amuser d’y aller, dit le docteur avec une nuance de commisération ; et, se rappelant le chiffre de huit convives : « Sont-ce des déjeuners intimes ? » demanda-t-il vivement avec un zèle de linguiste plus encore qu’une curiosité de badaud.

Mais le prestige qu’avait à ses yeux le Président de la République finit pourtant par triompher et de l’humilité de Swann et de la malveillance de Mme Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait avec intérêt : « Verrons-nous ce soir M. Swann ? Il a des relations personnelles avec M. Grévy. C’est bien ce qu’on appelle un gentleman ? » Il alla même jusqu’à lui offrir une carte d’invitation pour l’exposition dentaire.

 

Jules Grévy (1807-1891) est élu quatrième président de la République française en 1879. Réélu en 1885, il démissionne en 1887 à la suite du scandale dit des décorations mettant en cause son gendre accusé de trafic d’influence.

Portrait officiel de Jules Grévy

 

François Hollande (1954-) est le vingt-quatrième et actuel président.

Je pourrais dire aussi : « Je le connais un peu ». Je l’ai rencontré quelques fois, le recevant même dans mon émission de télé pendant ma vie antillaise — ainsi qu’en témoigne cette photo prise dans le studio :

François Hollande

 

J’ai bien recroisé le président Hollande ce printemps au Salon du Livre, à Paris. Il s’est arrêté pour échanger trois mots avec moi, mais cela n’est pas suffisant pour lui lancer une invitation. Et puis, même si j’en ai l’envie, je n’ai pas la légitimité pour le faire. Je m’en remets aux autorités concernées.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “De Grévy à Hollande”

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  1. Cher Patrice,
    La Rencontre entre le Président de la République et la « Rose Impossible » de Saint-Cirq-Lapopie a bien eu lieu : « une bonne initiative » d’après le Chef de l’Etat qui a évoqué André Breton et a appelé à s’inspirer de l’esprit de dépassement et de rêve du Surréalisme conclusion de son discours; relayé ensuite par tous les élus locaux dont au premier chef de le Sénateur Maire de la commune Monsieur Gérard Miquel, qui a annoncé publiquement la création d’un grand projet culturel avec le département, la Région et l’agglomération du Grand Cahors, intégrant l’ancienne maison du poète et penseur français internationalement connu !
    Merci encore à toi pour ton soutien de « blogueur malicieux » , et vivement la prochaine visite d’un Président à Illiers-Combray…
    Amitiés proustillantes à toi et tes proches
    Laurent Doucet
    Président de l’association La Rose Impossible de Saint-Cirq-Lapopie
    (ps: ci-joint quelques liens électroniques de compte-rendu par la presse , en attendant que tu m’explique comment te transmettre la photo de mon entrevue avec François Hollande sur ton blogue stp:

    http://www.dailymotion.com/video/x2zw50l_echange-avec-les-professionnels-du-tourisme-en-milieu-rural-a-tour-de-faure_news

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