À moi Amiens

À moi Amiens

 

Je reviens d’Amiens… À ma grande honte, je ne connaissais pas la cathédrale dont chacun sait qu’elle est la plus vaste de France et que tout Proustien se doit de chérir puisque le divin Marcel a traduit La Bible d’Amiens de Ruskin.

 

La ville est citée six fois dans la Recherche et c’est à celle de la première que je me suis consacré en visitant la cathédrale Notre-Dame. Je voulais en effet y contempler les trois éléments que, dans Sodome et Gomorrhe, le marquis de Cambremer trouve admirable dans une élise, que ce soit la cathédrale de Chartres, de Reims, d’Amiens, ou l’église de Balbec : « le buffet d’orgue, la chaire et les œuvres de miséricorde ».

1 Amiens, grand orgue

2 Amiens, chaire - copie

 (Photo Jacques Chazard)

(Photo Jacques Chazard)

J’ignorais qu’une miséricorde est une petite console fixée à la partie inférieure du siège pliant d’une stalle de chœur. Que n’aurais-je appris grâce à la fréquentation de Proust !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : En sortant de la cathédrale, j’ai vu une incroyable horloge, dite Dewailly.

4 Amiens Horloge Dewailly 1  - copie

 

De la fin du XIXe siècle, elle abrite une statue baptisée Marie-sans-chemise par les Amiénois.

5 Amiens horloge Dewaiily  2 Marie-sans-chemise

 

Un peu plus loin, c’est une étonnante installation de parapluies qui a retenu mon attention :

6 Amiens, parapluies 1 - copie

 

Amiens, gentiment fêlée…

 

 

 

Les extraits :

*Je ne touchai pas plus les Cambremer que Mme Verdurin par mon enthousiasme pour leur maison. Car j’étais froid devant des beautés qu’ils me signalaient et m’exaltais de réminiscences confuses ; quelquefois même je leur avouais ma déception, ne trouvant pas quelque chose conforme à ce que son nom m’avait fait imaginer. J’indignai Mme de Cambremer en lui disant que j’avais cru que c’était plus campagne. En revanche, je m’arrêtai avec extase à renifler l’odeur d’un vent coulis qui passait par la porte. «Je vois que vous aimez les courants d’air», me dirent-ils. Mon éloge du morceau de lustrine verte bouchant un carreau cassé n’eut pas plus de succès : « Mais quelle horreur ! » s’écria la marquise. Le comble fut quand je dis : « Ma plus grande joie a été quand je suis arrivé. Quand j’ai entendu résonner mes pas dans la galerie, je ne sais pas dans quel bureau de mairie de village, où il y a la carte du canton, je me crus entré. » Cette fois Mme de Cambremer me tourna résolument le dos. « Vous n’avez pas trouvé tout cela trop mal arrangé ? lui demanda son mari avec la même sollicitude apitoyée que s’il se fût informé comment sa femme avait supporté une triste cérémonie. Il y a de belles choses. » Mais comme la malveillance, quand les règles fixes d’un goût sûr ne lui imposent pas de bornes inévitables, trouve tout à critiquer, de leur personne ou de leur maison, chez les gens qui vous ont supplantés : « Oui, mais elles ne sont pas à leur place. Et voire, sont-elles si belles que ça ? — Vous avez remarqué, dit M. de Cambremer avec une tristesse que contenait quelque fermeté, il y a des toiles de Jouy qui montrent la corde, des choses tout usées dans ce salon! — Et cette pièce d’étoffe avec ses grosses roses, comme un couvre-pied de paysanne », dit Mme de Cambremer, dont la culture toute postiche s’appliquait exclusivement à la philosophie idéaliste, à la peinture impressionniste et à la musique de Debussy. Et pour ne pas requérir uniquement au nom du luxe mais aussi du goût : « Et ils ont mis des brise-bise ! Quelle faute de style ! Que voulez-vous, ces gens, ils ne savent pas, où auraient-ils appris ? ça doit être de gros commerçants retirés. C’est déjà pas mal pour eux. — Les chandeliers m’ont paru beaux », dit le marquis, sans qu’on sût pourquoi il exceptait les chandeliers, de même qu’inévitablement, chaque fois qu’on parlait d’une église, que ce fût la cathédrale de Chartres, de Reims, d’Amiens, ou l’église de Balbec, ce qu’il s’empressait toujours de citer comme admirable c’était : « le buffet d’orgue, la chaire et les œuvres de miséricorde ». « Quant au jardin, n’en parlons pas, dit Mme de Cambremer. C’est un massacre. Ces allées qui s’en vont tout de guingois ! » IV

 

*Je souhaitai seulement que M. de Charlus ne parlât pas de Combray.

« Je ne veux pas dire de mal des Américains, Monsieur, continua-t-il, il paraît qu’ils sont inépuisablement généreux, et comme il n’y a pas eu de chef d’orchestre dans cette guerre, que chacun est entré dans la danse longtemps après l’autre, et que les Américains ont commencé quand nous étions quasiment finis, ils peuvent avoir une ardeur que quatre ans de guerre ont pu calmer chez nous. Même avant la guerre ils aimaient notre pays, notre art, ils payaient fort cher nos chefs-d’œuvre. Beaucoup sont chez eux maintenant. Mais précisément cet art déraciné, comme dirait M. Barrès, est tout le contraire de ce qui faisait l’agrément délicieux de la France. Le château expliquait l’église qui, elle-même, parce qu’elle avait été un lieu de pèlerinage, expliquait la chanson de geste. Je n’ai pas à surfaire l’illustration de mes origines et de mes alliances et d’ailleurs ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Mais dernièrement j’ai eu, pour régler une question d’intérêts, et malgré un certain refroidissement qu’il y a entre le ménage et moi, à aller faire une visite à ma nièce Saint-Loup qui habite à Combray. Combray n’était qu’une toute petite ville comme il y en a tant. Mais nos ancêtres étaient représentés en donateurs dans certains vitraux, dans d’autres étaient inscrites nos armoiries. Nous y avions notre chapelle, nos tombeaux. Cette église a été détruite par les Français et par les Anglais parce qu’elle servait d’observatoire aux Allemands. Tout ce mélange d’histoire survivante et d’art qui était la France se détruit, et ce n’est pas fini. Et bien entendu je n’ai pas le ridicule de comparer, pour des raisons de famille, la destruction de l’église de Combray à celle de la cathédrale de Reims qui était comme le miracle d’une cathédrale gothique retrouvant naturellement la pureté de la statuaire antique, ou de celle d’Amiens. Je ne sais si le bras levé de saint Firmin est aujourd’hui brisé. Dans ce cas la plus haute affirmation de la foi et de l’énergie a disparu de ce monde. – Son symbole, Monsieur, lui répondis-je. Et j’adore autant que vous certains symboles. Mais il serait absurde de sacrifier au symbole la réalité qu’il symbolise. Les cathédrales doivent être adorées jusqu’au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les vérités qu’elles enseignent. Le bras levé de saint Firmin dans un geste de commandement presque militaire, disait : Que nous soyons brisés, si l’honneur l’exige. Ne sacrifiez pas des hommes à des pierres dont la beauté vient justement d’avoir un moment fixé des vérités humaines. – Je comprends ce que vous voulez dire, me répondit M. de Charlus, et M. Barrès qui nous a fait faire, hélas, trop de pèlerinages à la statue de Strasbourg et au tombeau de M. Déroulède a été touchant et gracieux quand il a écrit que la cathédrale de Reims elle-même nous était moins chère que la vie de nos fantassins. Assertion qui rend assez ridicule la colère de nos journaux contre le général allemand qui commandait là-bas et qui disait que la cathédrale de Reims lui était moins précieuse que celle d’un soldat allemand. VII

 

*Quelques instants auparavant Robert comparait devant moi les batailles à des pièces où il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’a voulu l’auteur, où lui-même a changé son plan en cours de route. Or, pour cette offensive allemande de 1918, sans doute en l’interprétant de cette façon, Robert ne serait pas d’accord avec M. Bidou. Mais d’autres critiques pensent que c’est le succès d’Hindenburg dans la direction d’Amiens, puis son arrêt forcé, son succès dans les Flandres, puis l’arrêt encore qui ont fait, accidentellement en somme, d’Amiens, puis de Boulogne, des buts qu’il ne s’était pas préalablement assignés. Et chacun pouvant refaire une pièce à sa manière, il y en a qui voient dans cette offensive l’annonce d’une marche foudroyante sur Paris, d’autres des coups de boutoir désordonnés pour détruire l’armée anglaise. Et même si les ordres donnés par le chef s’opposent à telles ou telles conceptions, il restera toujours aux critiques le moyen de dire, comme Mounet-Sully à Coquelin qui l’assurait que le Misanthrope n’était pas la pièce triste, dramatique qu’il voulait jouer (car Molière, au témoignage des contemporains, en donnait une interprétation comique et y faisait rire) : « Hé bien, c’est que Molière se trompait VII

 

*« Il y a un côté de la guerre qu’il commençait à apercevoir, dis-je, c’est qu’elle est humaine, se vit comme un amour ou comme une haine, pourrait être racontée comme un roman, et que par conséquent, si tel ou tel va répétant que la stratégie est une science, cela ne l’aide en rien à comprendre la guerre, parce que la guerre n’est pas stratégique. L’ennemi ne connaît pas plus nos plans que nous ne savons le but poursuivi par la femme que nous aimons et ces plans peut-être ne les savons-nous pas nous-mêmes. Les Allemands dans l’offensive de mars 1918 avaient-ils pour but de prendre Amiens ? Nous n’en savons rien. Peut-être ne le savaient-ils pas eux-mêmes et est-ce l’événement de leur progression à l’ouest vers Amiens qui détermina leur projet. À supposer que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la peindre comme Elstir peignait la mer, par l’autre sens, et partir des illusions, des croyances qu’on rectifie peu à peu, comme Dostoïevski raconterait une vie. D’ailleurs, il est trop certain que la guerre n’est point stratégique, mais plutôt médicale, comportant des accidents imprévus que le clinicien pouvait espérer éviter, comme la Révolution russe». VII

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Oui, cette cathédrale est magnifique! Mais aucune ne vaut Chartres pour moi !

    Sachez par ailleurs c’est à … Amiens que le bouquiniste de la rue de la Clouterie à Chartres dont je vous parlais dans un précédent (et premier) commentaire, est parti pour y ouvrir une nouvelle boutique & galerie!
    Il y a une dizaine d’années, j’avais eu les grandes chance et joie de lui acheter une édition ancienne et reliée de … La Recherche!
    Je le recommande – pour « le divin Marcel » ( je vous cite) et autres belles trouvailles probables! Ce nouveau lieu est  » L’imprimerie », 10 rue Dusevel‎! Je le recommande!

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