Mots d’Oriane (12)

12

Un mot d’Oriane. Haro sur Zénaïde.

— Oriane, dit la princesse de Parme, j’ai eu l’autre jour la visite de votre cousine d’Heudicourt ; évidemment c’est une femme d’une intelligence supérieure ; c’est une Guermantes, c’est tout dire, mais on dit qu’elle est médisante…

Le duc attacha sur sa femme un long regard de stupéfaction voulue. Mme de Guermantes se mit à rire. La princesse finit par s’en apercevoir.

— Mais… est-ce que vous n’êtes pas… de mon avis ?… demanda-t-elle avec inquiétude.

— Mais Madame est trop bonne de s’occuper des mines de Basin. Allons, Basin, n’ayez pas l’air d’insinuer du mal de nos parents.

— Il la trouve trop méchante ? demanda vivement la princesse.

— Oh ! pas du tout, répliqua la duchesse. Je ne sais pas qui a dit à Votre Altesse qu’elle était médisante. C’est au contraire une excellente créature qui n’a jamais dit du mal de personne, ni fait de mal à personne.

— Ah ! dit Mme de Parme soulagée, je ne m’en étais pas aperçue non plus. Mais comme je sais qu’il est souvent difficile de ne pas avoir un peu de malice quand on a beaucoup d’esprit…

— Ah ! cela par exemple elle en a encore moins.

— Moins d’esprit ?… demanda la princesse stupéfaite.

— Voyons, Oriane, interrompit le duc d’un ton plaintif en lançant autour de lui à droite et à gauche des regards amusés, vous entendez que la princesse vous dit que [Zénaïde d’Heudicourt] est une femme supérieure.

— Elle ne l’est pas ?

— Elle est au moins supérieurement grosse.

— Ne l’écoutez pas, Madame, il n’est pas sincère ; elle est bête comme un (heun) oie, dit d’une voix forte et enrouée Mme de Guermantes, qui, bien plus vieille France encore que le duc quand il n’y tâchait pas, cherchait souvent à l’être, mais d’une manière opposée au genre jabot de dentelles et déliquescent de son mari et en réalité bien plus fine, par une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une âpre et délicieuse saveur terrienne. « Mais c’est la meilleure femme du monde. Et puis je ne sais même pas si à ce degré-là cela peut s’appeler de la bêtise. Je ne crois pas que j’aie jamais connu une créature pareille ; c’est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de pathologique, c’est une espèce d’« innocente », de crétine, de « demeurée » comme dans les mélodrames ou comme dans l’Arlésienne. Je me demande toujours, quand elle est ici, si le moment n’est pas venu où son intelligence va s’éveiller, ce qui fait toujours un peu peur. » (III)


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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