La rosière et le voleur

La rosière et le voleur

 

Deux médias, deux histoires, deux aspects bien différents de l’actualité… Au risque d’enfoncer des portes ouvertes — « Non mais dans quel monde vivons-nous ! » — et d’enfiler des perles — « La vie est faite de petites joies et de grands drames ! »—, je vous livre deux informations pêchées le même jour, ce week-end, dans L’Écho républicain d’Eure-et-Loir et dans Jolome News qui publie une revue de presse béninoise (et que je lis depuis mes années passées à Cotonou).

Elles concernent une jeune Française et un jeune Béninois aux sorts bien différents. L’une est rosière, l’autre voleur, deux « occupations » que Proust évoque dans À la Recherche du Temps perdu. La première est malicieusement citée par deux Guermantes, Oriane (dans Le Côté de Guermantes) et Palamède (dans La Prisonnière). Il y a vingt occurrences du second tout au long de l’œuvre.

 

Commençons par la demoiselle, habitante de Bullou, en précisant — pour les plus jeunes — qu’une rosière est une jeune fille dont la conduite irréprochable, la vertu, la piété et la modestie ont marqué sa commune. Lors d’une fête annuelle, elle est récompensée d’une couronne de rose (d’où son nom). Jadis, une rosière devait obligatoirement être vierge. Depuis bien longtemps ce n’est plus un critère de sélection.

« Respectant le rituel qui a cours depuis 1908, le Conseil municipal a sollicité Gwendoline Albot, âgée de 18 ans, pour devenir la rosière 2015. Elle sera couronnée 107e rosière de Bullou, aujourd’hui, et s’acquittera avec le plus grand plaisir de cette mission.

« Par ailleurs, elle attend avec impatience, mais sans inquiétude, les résultats du bac pro commerce dont elle a passé les épreuves récemment », indique Alain Edmond, le maire (sans étiquette).

Accompagnée en musique par l’harmonie municipale d’Illiers-Combray, Gwendoline Albot sera couronnée, vers 18 h 30, entourée de ses demoiselles d’honneur : Amélie Simon, de Brou, et Jennifer Riet, de Mottereau.

La soirée se poursuivra par un buffet champêtre dansant et sera agrémentée d’un feu d’artifice. »

671 Gwendoline, rosière

 

Le garçon n’a droit ni à un nom ni à une photo.

Titre de l’article (j’ai respecté (sic) l’orthographe) :

« Vindicte populaire à l’UAC : Un voleur de portable brûler vif par des étudiants »

« Un voleur de portable vient de subir la vindicte populaire sur le campus d’Abomey-Calavi. Arrêté il y a quelques minutes plus tôt par les étudiants sur le campus d’Abomey-Calavi, il a été conduit vers l’espace dit de la Révolution situé au niveau du terrain de volleyball de l’université d’Abomey-Calavi (UAC) pour entendre sa sentance. En ce lieu, les étudiants ont appliqué la peine capitale à cet individu qui venait juste de voler un portable multimédia de marque LG. En effet, le voleur a été soumis à la vindicte populaire. Cela s’est passé devant le bâtiment Hassan II en présence d’un monde fou et aussi en présence de deux gendarmes qui ont essayé en vain de calmer la situation. »

 

Anachronique en 2015, une rosière ? Et la « justice populaire » ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

 

La rosière

*— Quelle jolie fleur, je n’en avais jamais vu de pareille, il n’y a que vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles ! dit la princesse de Parme qui, de peur que le général de Monserfeuil n’eût entendu la duchesse, cherchait à changer de conversation. Je reconnus une plante de l’espèce de celles qu’Elstir avait peintes devant moi.

— Je suis enchantée qu’elle vous plaise ; elles sont ravissantes, regardez leur petit tour de cou de velours mauve; seulement, comme il peut arriver à des personnes très jolies et très bien habillées, elles ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgré cela, je les aime beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c’est qu’elles vont mourir.

— Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coupées, dit la princesse.

— Non, répondit la duchesse en riant, mais ça revient au même, comme ce sont des dames. C’est une espèce de plantes où les dames et les messieurs ne se trouvent pas sur le même pied. Je suis comme les gens qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela je n’aurai pas de petits !

— Comme c’est curieux. Mais alors dans la nature…

— Oui ! il y a certains insectes qui se chargent d’effectuer le mariage, comme pour les souverains, par procuration, sans que le fiancé et la fiancée se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je recommande à mon domestique de mettre ma plante à la fenêtre le plus qu’il peut, tantôt du côté cour, tantôt du côté jardin, dans l’espoir que viendra l’insecte indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait qu’il ait justement été voir une personne de la même espèce et d’un autre sexe, et qu’il ait l’idée de venir mettre des cartes dans la maison. Il n’est pas venu jusqu’ici, je crois que ma plante est toujours digne d’être rosière, j’avoue qu’un peu plus de dévergondage me plairait mieux. Tenez, c’est comme ce bel arbre qui est dans la cour, il mourra sans enfants parce que c’est une espèce très rare dans nos pays. Lui, c’est le vent qui est chargé d’opérer l’union, mais le mur est un peu haut. III

 

*« Vous savez qu’il est pour moi, continua le baron, un bon petit camarade, pour qui j’ai la plus grande affection, comme je suis sûr (en doutait-il donc, qu’il éprouvât le besoin de dire qu’il en était sûr ?) qu’il a pour moi, mais il n’y a entre nous rien d’autre, pas ça, vous entendez bien, pas ça, dit le baron aussi naturellement que s’il avait parlé d’une femme. Oui, il est venu ce matin me tirer par les pieds. Il sait pourtant que je déteste qu’on me voie couché. Pas vous ? Oh ! c’est une horreur, ça dérange, on est laid à faire peur, je sais bien que je n’ai plus vingt-cinq ans et je ne pose pas pour la rosière, mais on garde sa petite coquetterie tout de même. » V

 

Le voleur

*[Tante Léonie :] « Vous n’oublierez pas au moins de me donner mes œufs à la crème dans une assiette plate ? » C’étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante s’amusait à chaque repas à lire la légende de celle qu’on lui servait ce jour-là. Elle mettait ses lunettes, déchiffrait : Ali-Baba et les quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant : « Très bien, très bien. » I

 

*Les journées, Swann les passait sans Odette ; et par moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir ainsi seule dans Paris était aussi imprudent que de poser un écrin plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s’indignait contre tous les passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage collectif et informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa jalousie. Il fatiguait la pensée de Swann, lequel, se passant la main sur les yeux, s’écriait : « À la grâce de Dieu », comme ceux qui après s’être acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde extérieur ou de l’immortalité de l’âme accordent la détente d’un acte de foi à leur cerveau lassé. I

 

*Il [Bergotte] avait appris qu’il avait du génie, mais il ne le croyait pas puisqu’il continuait à simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à être prochainement académicien, alors que l’Académie ou le faubourg Saint-Germain n’ont pas plus à voir avec la part de l’Esprit éternel laquelle est l’auteur des livres de Bergotte qu’avec le principe de causalité ou l’idée de Dieu. Cela il le savait aussi, comme un kleptomane sait inutilement qu’il est mal de voler. Et l’homme à barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs voix, dans les élections, mais de s’en rapprocher en tâchant qu’aucune personne qui eût estimé que c’était un vice de poursuivre un pareil but, pur voir son manège.

 

*Le soldat est persuadé qu’un certain délai indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu’il soit tué, le voleur avant qu’il soit pris, les hommes en général avant qu’ils aient à mourir.

 

*[Le Héros sur Charlus :] la singularité de son expression me le faisait prendre tantôt pour un voleur, et tantôt pour un aliéné. […] Mais avec ce que je savais maintenant de sa parenté, je ne pouvais plus croire ni que ce fût celui d’un voleur, ni, d’après ce que j’entendais de sa conversation, que ce fût celui d’un fou. II

 

*[Françoise sur le maître d’hôtel des Guermantes :] On dit aussi qu’il est voleur comme une pie, mais il ne faut pas toujours croire les cancans. III

 

*[Le docteur du Boulbon à la grand’mère du Héros :] Dans la pathologie nerveuse, un médecin qui ne dit pas trop de bêtises, c’est un malade à demi guéri, comme un critique est un poète qui ne fait plus de vers, un policier un voleur qui n’exerce plus. III

 

*N’ai-je pas entendu à plusieurs reprises ce dernier [Charlus] dire à des gens qui jusque-là étaient incertains si on le calomniait ou non : « Moi, qui ai eu bien des hauts et bien des bas dans ma vie, qui ai connu toute espèce de gens, aussi bien des voleurs que des rois, et même je dois dire, avec une légère préférence pour les voleurs, qui ai poursuivi la beauté sous toutes ses formes, etc… », et par ces paroles qu’il croyait habiles, et en démentant des bruits dont on ne soupçonnait pas qu’ils eussent couru (ou pour faire à la vérité, par goût, par mesure, par souci de la vraisemblance une part qu’il était seul à juger minime), il ôtait leurs derniers doutes sur lui aux uns, inspirait leurs premiers à ceux qui n’en avaient pas encore. Car le plus dangereux de tous les recels, c’est celui de la faute elle-même dans l’esprit du coupable. IV

*il n’y a pas de meilleur indicateur qu’un ancien voleur, ou qu’un sujet de la nation qu’on combat. V

 

*L’humanité est très vieille. L’hérédité, les croisements ont donné une force immuable à de mauvaises habitudes, à des réflexes vicieux. Une personne éternue et râle parce qu’elle passe près d’un rosier ; une autre a une éruption à l’odeur de la peinture fraîche ; beaucoup des coliques s’il faut partir en voyage, et des petits-fils de voleurs, qui sont millionnaires et généreux, ne peuvent résister à vous voler cinquante francs. V

 

*Le cas de la reine de Naples était entièrement différent, mais enfin il faut reconnaître que les êtres sympathiques n’étaient pas du tout conçus par elle comme ils le sont dans ces romans de Dostoïevski qu’Albertine avait pris dans ma bibliothèque et accaparés, c’est-à-dire sous les traits de parasites flagorneurs, voleurs, ivrognes, tantôt plats et tantôt insolents, débauchés, au besoin assassins. D’ailleurs, les extrêmes se rejoignent, puisque l’homme noble, le proche, le parent outragé que la reine voulait défendre, était M. de Charlus, c’est-à-dire, malgré sa naissance et toutes les parentés qu’il avait avec la reine, quelqu’un dont la vertu s’entourait de beaucoup de vices. V

 

*Le dreyfusisme était maintenant intégré dans une série de choses respectables et habituelles. Quant à se demander ce qu’il valait en soi, personne n’y songeait, pas plus pour l’admettre maintenant qu’autrefois pour le condamner. Il n’était plus shocking. C’était tout ce qu’il fallait. À peine se rappelait-on qu’il l’avait été comme on ne sait plus au bout de quelque temps si le père d’une jeune fille fut un voleur ou non. VII

 

*Jupien parfois les prévenait [les partenaires de Charlus de son hôtel] qu’il fallait être plus pervers. Alors l’un d’eux, de l’air de confesser quelque chose de satanique aventurait : « Dites donc, baron, vous n’allez pas me croire mais quand j’étais gosse, je regardais par le trou de la serrure mes parents s’embrasser. C’est vicieux, pas ? Vous avez l’air de croire que c’est un bourrage de crâne, mais non je vous jure, tel que je vous le dis ». Et M. de Charlus était à la fois désespéré et exaspéré par cet effort factice vers la perversité qui n’aboutissait qu’à révéler tant de sottise et tant d’innocence. Et même le voleur, l’assassin le plus déterminés ne l’eussent pas contenté, car ils ne parlent pas de leur crime ; et il y a d’ailleurs chez le sadique – si bon qu’il puisse être, bien plus, d’autant meilleur qu’il est – une soif de mal que les méchants agissant dans d’autres buts ne peuvent contenter. VII

 

*[Jupien au Héros :] « Vous parlez de bien des contes des Mille et une Nuits, me dit-il. Mais j’en connais un qui n’est pas sans rapport avec le titre d’un livre que je crois avoir aperçu chez le baron (il faisait allusion à une traduction de Sésame et les Lys de Ruskin que j’avais envoyée à M. de Charlus). Si jamais vous étiez curieux, un soir, de voir je ne dis pas quarante, mais une dizaine de voleurs, vous n’avez qu’à venir ici ; pour savoir si je suis là vous n’avez qu’à regarder là-haut, je laisse ma petite fenêtre ouverte et éclairée, cela veut dire que je suis venu, qu’on peut entrer; c’est mon Sésame à moi. Je dis seulement Sésame. Car pour les Lys, si c’est eux que vous voulez, je vous conseille d’aller les chercher ailleurs. » VII

 

*pour les gens qui ne savent pas, ces renseignements par la conversation équivalent à ceux que donne la Presse aux gens du peuple et qui croient alternativement, selon leur journal, que M. Loubet et M. Reinach sont des voleurs ou de grands citoyens. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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