Jouons avec Je me souviens, façon Pérec (les réponses)

Jouons avec Je me souviens, façon Pérec (les réponses)

 

1 – Les troisièmes classes dans les trains

*À Harambouville, comme le tram était bondé, un fermier en blouse bleue, qui n’avait qu’un billet de troisième, monta dans notre compartiment. Le docteur, trouvant qu’on ne pourrait pas laisser voyager la princesse avec lui, appela un employé, exhiba sa carte de médecin d’une grande Compagnie de chemin de fer et força le chef de gare à faire descendre le fermier. Cette scène peina et alarma à un tel point la timidité de Saniette que, dès qu’il la vit commencer, craignant déjà, à cause de la quantité de paysans qui étaient sur le quai, qu’elle ne prît les proportions d’une jacquerie, il feignit d’avoir mal au ventre, et pour qu’on ne pût l’accuser d’avoir sa part de responsabilité dans la violence du docteur, il enfila le couloir en feignant de chercher ce que Cottard appelait les « waters ». N’en trouvant pas, il regarda le paysage de l’autre extrémité du tortillard. IV

 

*Rachel se rapprocha de nous, laissant les deux poules monter dans leur compartiment ; mais, non moins que la fausse loutre de celles-ci et l’air guindé des calicots, les noms de Lucienne et de Germaine maintinrent un instant la Rachel nouvelle. Un instant il imagina une vie de la place Pigalle, avec des amis inconnus, des bonnes fortunes sordides, des après-midi de plaisirs naïfs, promenade ou partie de plaisir, dans ce Paris où l’ensoleillement des rues depuis le boulevard de Clichy ne lui sembla pas le même que la clarté solaire où il se promenait avec sa maîtresse, mais devoir être autre, car l’amour, et la souffrance qui fait un avec lui, ont, comme l’ivresse, le pouvoir de différencier pour nous les choses. Ce fut presque comme un Paris inconnu au milieu de Paris même qu’il soupçonna, sa liaison lui apparut comme l’exploration d’une vie étrange, car si avec lui Rachel était un peu semblable à lui-même, pourtant c’était bien une partie de sa vie réelle que Rachel vivait avec lui, même la partie la plus précieuse à cause des sommes folles qu’il lui donnait, la partie qui la faisait tellement envier des amies et lui permettrait un jour de se retirer à la campagne ou de se lancer dans les grands théâtres, après avoir fait sa pelote. Robert aurait voulu demander à son amie qui étaient Lucienne et Germaine, les choses qu’elles lui eussent dites si elle était montée dans leur compartiment, à quoi elles eussent ensemble, elle et ses camarades, passé une journée qui eût peut-être fini comme divertissement suprême, après les plaisirs du skating, à la taverne de l’Olympia, si lui, Robert, et moi n’avions pas été présents. Un instant les abords de l’Olympia, qui jusque-là lui avaient paru assommants, excitèrent sa curiosité, sa souffrance, et le soleil de ce jour printanier donnant dans la rue Caumartin où, peut-être, si elle n’avait pas connu Robert, Rachel fût allée tantôt et eût gagné un louis, lui donnèrent une vague nostalgie. Mais à quoi bon poser à Rachel des questions, quand il savait d’avance que la réponse serait ou un simple silence ou un mensonge ou quelque chose de très pénible pour lui sans pourtant lui décrire rien ? Les employés fermaient les portières, nous montâmes vite dans une voiture de première, les perles admirables de Rachel rapprirent à Robert qu’elle était une femme d’un grand prix, il la caressa, la fit rentrer dans son propre cœur où il la contempla, intériorisée, comme il avait toujours fait jusqu’ici — sauf pendant ce bref instant où il l’avait vue sur une place Pigalle de peintre impressionniste — et le train partit. III

 

 

2 – Chaillot et Trocadéro

La réflexion de Pérec laisse sceptique. Lisons Wikipédia :

Dès le milieu des années 1860, la colline de Chaillot subit des « travaux de terrassement et de nivellement », afin de servir de panorama aux installations de l’exposition universelle de 1867 située sur la Rive gauche et de constituer le parc du Champ-de-Mars. La place qui s’appelle alors encore « place du roi de Rome » est reliée jusqu’au pont d’Iéna par un escalier en granit (elle s’appelle aujourd’hui Place du Trocadéro et du 11-Novembre). L’ancien palais du Trocadéro est construit pour l’exposition universelle de 1878 sur les plans d’inspirations mauresque et néo-byzantine des architectes Gabriel Davioud et Jules Bourdais, avec des Jardins de l’ingénieur Alphand.

Lors de l’exposition universelle de 1937, le bâtiment est détruit et remplacé par le Palais de Chaillot.

 

Mais je ne voulus plus penser qu’à la signification éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j’avais vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de la Vierge, devant la baie profonde du porche m’attendaient comme pour me faire honneur. II

*Je mentirais en disant que dans ce temps-là les palais de Gabriel m’aient paru d’une plus grande beauté ni même d’une autre époque que les hôtels avoisinants. Je trouvais plus de style et aurais cru plus d’ancienneté sinon au Palais de l’Industrie, du moins à celui du Trocadéro. II

 

*[Le Héros à Albertine :] « Si vous ne voulez pas venir chez les Verdurin, lui dis-je, il y a au Trocadéro une superbe représentation à bénéfice. » Elle écouta mon conseil d’y aller, d’un air dolent. V

*[Françoise] me dit qu’Albertine demandait si elle ne pouvait pas entrer chez moi et me faisait dire qu’en tous cas elle avait renoncé à faire sa visite chez les Verdurin et comptait aller, comme je le lui avais conseillé, à la matinée « extraordinaire » du Trocadéro — ce qu’on appellerait aujourd’hui, en bien moins important toutefois, une matinée de gala — après une petite promenade à cheval qu’elle devait faire avec Andrée. V

 

*J’étais, en tous cas, bien content qu’Andrée accompagnât Albertine au Trocadéro, V

*J’étais ravi qu’Albertine allât aujourd’hui au Trocadéro, à cette matinée « extraordinaire », mais surtout rassuré qu’elle y eût une compagne, Andrée. V

*Je continuais à regarder le journal, mais bien que ce ne fût que pour me donner une contenance et me faire gagner du temps, tout en ne faisant que semblant de lire, je comprenais tout de même le sens des mots qui étaient sous mes yeux, et ceux-ci me frappaient : « Au programme de la matinée que nous avons annoncée et qui sera donnée cet après-midi dans la salle des fêtes du Trocadéro, il faut ajouter le nom de Mlle Léa qui a accepté d’y paraître dans les Fourberies de Nérine. Elle tiendra, bien entendu, le rôle de Nérine où elle est étourdissante de verve et d’ensorceleuse gaîté. » Ce fut comme si on avait brutalement arraché de mon cœur le pansement sous lequel il avait commencé, depuis mon retour de Balbec, à se cicatriser. Le flux de mes angoisses s’échappa à torrents. Léa c’était la comédienne amie des deux jeunes filles de Balbec qu’Albertine, sans avoir l’air de les voir, avait un après-midi, au Casino, regardées dans la glace. V

*Il fallait à tout prix empêcher qu’au Trocadéro elle pût retrouver cette connaissance, ou faire la connaissance de cette inconnue. V

*il fallait à tout prix empêcher qu’Albertine pût retrouver au Trocadéro les amies de Léa. Il le fallait, il fallait y réussir ; V

*Certes, le matin, quand Françoise était venue me dire qu’Albertine irait au Trocadéro, je m’étais dit : «Albertine peut bien faire ce qu’elle veut», et j’avais cru que jusqu’au soir, par ce temps radieux, ses actions resteraient pour moi sans importance perceptible ; V

*Je ne vivais plus dans la belle journée, mais dans une journée créée au sein de la première par l’inquiétude qu’Albertine renouât avec Léa, et plus facilement encore avec les deux jeunes filles, si elles allaient, comme cela me semblait probable, applaudir l’actrice au Trocadéro, où il ne leur serait pas difficile, dans un entr’acte, de retrouver Albertine. V

*Malgré la douleur que ces souvenirs me causaient, aurais-je pu nier que c’était le programme de la matinée du Trocadéro qui avait réveillé mon besoin d’Albertine ? V

*Je n’avais plus souci de rien d’autre, je ne pensais qu’aux moyens de l’empêcher de rester au Trocadéro, j’aurais offert n’importe quelle somme à Léa pour qu’elle n’y allât pas. V

*D’abord il fallait être certain que Léa allât vraiment au Trocadéro. V

*Je pensai qu’il me fallait aller vite, que Françoise était tout habillée et moi pas, et, pendant que moi-même je me levais, je lui fis prendre une automobile; elle devait aller au Trocadéro, prendre un billet, chercher Albertine partout dans la salle, et lui remettre un mot de moi. V

*J’éprouvai un vif mouvement de reconnaissance pour Albertine qui, je le voyais, n’était pas allée au Trocadéro pour les amies de Léa, et qui me montrait, en quittant la matinée et en rentrant sur un signe de moi, qu’elle m’appartenait plus que je ne me le figurais. V

*j’avais beau éprouver tant de calme douceur à savoir qu’Albertine, au lieu de rester au Trocadéro, allait rentrer auprès de moi, je n’en avais pas moins dans l’oreille l’accent de ces mots dix fois répétés : « grand pied de grue, grand pied de grue », qui m’avaient bouleversé. V

*« Comment vous a semblé le Trocadéro, petite folle ? — Je suis rudement contente de l’avoir quitté pour venir avec vous. Comme monument c’est assez moche, n’est-ce pas ? C’est de Davioud, je crois. — Mais comme ma petite Albertine s’instruit ! En effet, c’est de Davioud, mais je l’avais oublié. — Pendant que vous dormez je lis vos livres, grand paresseux. — Petite, voilà, vous changez tellement vite et vous devenez tellement intelligente V

*— Ce que vous êtes gentil ! Si je deviens jamais intelligente, ce sera grâce à vous. — Pourquoi, dans une belle journée, détacher ses yeux du Trocadéro dont les tours en cou de girafe font penser à la Chartreuse de Pavie ? — Il m’a rappelé aussi, dominant comme cela sur son tertre, une reproduction de Mantegna que vous avez, je crois que c’est Saint-Sébastien, où il y a au fond une ville en amphithéâtre et où on jurerait qu’il y a le Trocadéro. — Vous voyez bien! Mais comment avez-vous vu la reproduction de Mantegna ? Vous êtes renversante ? »

*ce projet mensonger je ne pouvais le lui confier en ce moment, elle était revenue avec trop de gentillesse du Trocadéro tout à l’heure ; V

*Sa présence chez moi, à une heure où personne ne pouvait venir la voir, me laissait disposer aussi librement de mon temps que l’après-midi quand, au piano, je savais qu’elle allait revenir du Trocadéro, et que je n’étais pas pressé de la revoir. V

*Une fois ce danger du Trocadéro écarté, j’avais éprouvé, j’avais cru avoir reconquis à jamais une paix complète. V

 

Mais, au Trocadéro, que, du reste, elle avait quitté pour se promener avec moi, il y avait eu, comme raison de l’en faire revenir, la présence de Léa. V

*Et pourtant, mes soupçons n’étaient-ils pas des antennes dirigées vers la vérité, puisque, si elle m’avait sacrifié les Verdurin pour aller au Trocadéro, tout de même, chez les Verdurin, il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil, et, au Trocadéro, il y avait eu Léa qui me semblait m’inquiéter à tort et que pourtant, dans cette phrase que je ne lui demandais pas, elle déclarait avoir connue sur une plus grande échelle que celle où eussent été mes craintes, dans des circonstances bien louches ? V

*vous saviez que Mlle Vinteuil devait venir chez Mme Verdurin, cet après-midi, quand vous êtes allée au Trocadéro. » Elle rougit : « Oui, je le savais. — Pouvez-vous me jurer que ce n’était pas pour ravoir des relations avec elle que vous V

*je m’étais gardé dans l’après-midi de dire à Albertine toute la reconnaissance que je lui avais de ne pas être restée au Trocadéro. V

*si elle était innocente d’intention et de fait, elle avait le droit, depuis quelque temps, de se sentir découragée, en voyant que, depuis Balbec où elle avait mis tant de persévérance à éviter de jamais rester seule avec Andrée, jusqu’à aujourd’hui où elle avait renoncé à aller chez les Verdurin et à rester au Trocadéro, elle n’avait pas réussi à regagner ma confiance. V

 

*Quand j’entendrais plus tard le cornet à bouquin du chevrier, par un premier beau temps, presque italien, le même jour mélangerait tour à tour à sa lumière l’anxiété de savoir Albertine au Trocadéro, peut-être avec Léa et les deux jeunes filles, puis la douceur familiale et domestique, presque commune, d’une épouse qui me semblait alors embarrassante et que Françoise allait me ramener. VI

*ce message téléphonique [de Françoise] avait été une parcelle de douceur, venant de loin, émise de ce quartier du Trocadéro où il se trouvait y avoir pour moi des sources de bonheur dirigeant vers moi d’apaisantes molécules, des baumes calmants me rendant enfin une si douce liberté d’esprit que je n’avais plus eu — me livrant sans la restriction d’un seul souci à la musique de Wagner — qu’à attendre l’arrivée certaine d’Albertine, sans fièvre, avec un manque entier d’impatience où je n’avais pas su reconnaître le bonheur. Et ce bonheur qu’elle revînt, qu’elle m’obéît et m’appartînt, la cause en était dans l’amour, non dans l’orgueil. Il m’eût été bien égal maintenant d’avoir à mes ordres cinquante femmes revenant, sur un signe de moi, non pas du Trocadéro, mais des Indes. VI

*bien plus tard, quand je traversai peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels j’avais passé avant d’aimer tant Albertine, quand mon cœur cicatrisé put se séparer sans souffrance d’Albertine morte, alors je pus me rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro ; VI

*Tout en approchant du Bois, je me rappelais avec tristesse le retour d’Albertine venant me chercher du Trocadéro, car c’était la même journée, mais sans Albertine. VI

 

*par un crépuscule où il y a près des tours du Trocadéro comme le dernier allumement d’une lueur qui en fait des tours absolument pareilles aux tours enduites de gelée de groseille des anciens pâtissiers, la causerie continue dans la voiture qui doit nous conduire quai Conti [pastiche des Goncourt] VII

*Dans toute la partie de la ville que dominent les tours du Trocadéro, le ciel avait l’air d’une immense mer nuance de turquoise qui se retire, laissant déjà émerger toute une ligne légère de rochers noirs, peut-être même de simples filets de pêcheurs alignés les uns après les autres, et qui étaient de petits nuages. Mer en ce moment couleur turquoise et qui emporte avec elle sans qu’ils s’en aperçoivent, les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui ensanglantait en ce moment la France. Du reste, à force de regarder le ciel paresseux et trop beau qui ne trouvait pas digne de lui de changer son*

* horaire et au-dessus de la ville allumée prolongeait mollement, en ces tons bleuâtres sa journée qui s’attardait, le vertige prenait : ce n’était plus une mer étendue, mais une gradation verticale de bleus glaciers. Et les tours du Trocadéro qui semblaient si proches des degrés de turquoise devaient en être extrêmement éloignées comme ces deux tours de certaines villes de Suisse qu’on croirait dans le lointain voisines avec la pente des cimes. VII

*un plaisir plus profond comme celui que j’aurais pu éprouver quand j’aimais Albertine, n’était en réalité perçu qu’inversement par l’angoisse que j’avais quand elle n’était pas là, car quand j’étais sûr qu’elle allait arriver, comme le jour où elle était revenue du Trocadéro, VII

 

Pour l’anecdote

*« Une seconde », interrompit Jupien qui avait entendu une sonnette retentir à la chambre n° 3. C’était un député de l’Action Libérale qui sortait. Jupien n’avait pas besoin de voir le tableau car il connaissait son coup de sonnette, le député venant en effet tous les jours après déjeuner. Il avait été obligé ce jour-là de changer ses heures, car il avait marié sa fille à midi à Saint-Pierre de Chaillot. Il était donc venu le soir, mais tenait à partir de bonne heure à cause de sa femme, vite inquiète quand il rentrait tard, surtout par ces temps de bombardement. VII

 

 

3 – Héraldique, sinople et gueules

*— Nous avons lu dans les « feuilles » que vous vous étiez entretenu longuement avec le roi Théodose, lui dit mon père.

[Norpois :] — En effet, le roi qui a une rare mémoire des physionomies a eu la bonté de se souvenir en m’apercevant à l’orchestre que j’avais eu l’honneur de le voir pendant plusieurs jours à la cour de Bavière, quand il ne songeait pas à son trône oriental (vous savez qu’il y a été appelé par un congrès européen, et il a même fort hésité à l’accepter, jugeant cette souveraineté un peu inégale à sa race, la plus noble, héraldiquement parlant, de toute l’Europe). Un aide de camp est venu me dire d’aller saluer Sa Majesté, à l’ordre de qui je me suis naturellement empressé de déférer. II

 

[Le Héros à Saint-Loup :] — Dites-moi, ai-je bien entendu ? Madame de Villeparisis a dit à votre oncle qu’il était un Guermantes.

— Mais oui, naturellement, c’est Palamède de Guermantes.

— Mais des mêmes Guermantes qui ont un château près de Combray et qui prétendent descendre de Geneviève de Brabant ?

— Mais absolument : mon oncle qui est on ne peut plus héraldique vous répondrait que notre cri, notre cri de guerre, qui devint ensuite Passavant, était d’abord Combraysis, dit-il en riant pour ne pas avoir l’air de tirer vanité de cette prérogative du cri qu’avaient seules les maisons quasi-souveraines, les grands chefs des bandes. Il est le frère du possesseur actuel du château. II

 

*C’était, ce Guermantes, comme le cadre d’un roman, un paysage imaginaire que j’avais peine à me représenter et d’autant plus le désir de découvrir, enclavé au milieu de terres et de routes réelles qui tout à coup s’imprégneraient de particularités héraldiques, à deux lieues d’une gare ; III

 

*xxx lettre posthume :] « Mon cher ami, les voies de la Providence sont inconnues. Parfois c’est du défaut d’un être médiocre, qu’elle use pour empêcher de faillir la suréminence d’un juste. Vous connaissez Morel, d’où il est sorti, à quel faîte j’ai voulu l’élever, autant dire à mon niveau. Vous savez qu’il a préféré retourner non pas à la poussière et à la cendre d’où tout homme, c’est-à-dire le véritable phœnix, peut renaître, mais à la boue où rampe la vipère. Il s’est laissé choir, ce qui m’a préservé de déchoir. Vous savez que mes armes contiennent la devise même de Notre-Seigneur : Inculcabis super leonem et aspidem, avec un homme représenté comme ayant à la plante de ses pieds, comme support héraldique, un lion et un serpent. Or si j’ai pu fouler ainsi le propre lion que je suis, c’est grâce au serpent et à sa prudence qu’on appelle trop légèrement parfois un défaut, car la profonde sagesse de l’Évangile en fait une vertu, au moins une vertu pour les autres. Notre serpent aux sifflements jadis harmonieusement modulés, quand il avait un charmeur – fort charmé, du reste – n’était pas seulement musical et reptile, il avait jusqu’à la lâcheté, cette vertu que je tiens maintenant pour divine, la Prudence. C’est cette divine prudence qui l’a fait résister aux appels que je lui ai fait transmettre de revenir me voir, et je n’aurai de paix en ce monde et d’espoir de pardon dans l’autre, que si je vous en fais l’aveu. C’est lui qui a été en cela l’instrument de la Sagesse divine, car je l’avais résolu, il ne serait pas sorti de chez moi vivant. Il fallait que l’un de nous deux disparût. J’étais décidé à le tuer. Dieu lui a conseillé la prudence pour me préserver d’un crime. Je ne doute pas que l’intercession de l’Archange Michel, mon saint patron, n’ait joué là un grand rôle et je le prie de me pardonner de l’avoir tant négligé pendant plusieurs années et d’avoir si mal répondu aux innombrables bontés qu’il m’a témoignées, tout spécialement dans ma lutte contre le mal. Je dois à ce Serviteur de Dieu, je le dis dans la plénitude de ma foi et de mon intelligence, que le père céleste ait inspiré à Morel de ne pas venir. Aussi, c’est moi maintenant qui me meurs. Votre fidèlement dévoué, Semper idem,

  1. G. Charlus ». VII

*Si les gens des nouvelles générations tenaient la duchesse de Guermantes pour peu de chose parce qu’elle connaissait des actrices, etc., les dames aujourd’hui vieilles de la famille, la considéraient toujours comme un personnage extraordinaire, d’une part parce qu’elles savaient exactement sa naissance, sa primauté héraldique, ses intimités avec ce que Mme de Forcheville eût appelé des royalties, mais encore parce qu’elle dédaignait de venir dans la famille, s’y ennuyait et qu’on savait qu’on n’y pouvait jamais compter sur elle. VII

 

Sinople

Je revoyais les armoiries qui sont peintes aux soubassements des vitraux de Combray et dont les quartiers s’étaient remplis, siècle par siècle, de toutes les seigneuries que, par mariages ou acquisitions, cette illustre maison avait fait voler à elle de tous les coins de l’Allemagne, de l’Italie et de la France : terres immenses du Nord, cités puissantes du Midi, venues se rejoindre et se composer en Guermantes et, perdant leur matérialité, inscrire allégoriquement leur donjon de sinople ou leur château d’argent dans son champ d’azur. III

 

Comme je lui [Pierre de Verjus, comte de Crécy :] demandais ce qui était gravé sur sa bague, il me dit avec un sourire modeste : « C’est une branche de verjus. » Et il ajouta avec un plaisir dégustateur : «Nos armes sont une branche de verjus — symbolique puisque je m’appelle Verjus — tigellée et feuillée de sinople. » IV

 

Gueules

*— Qu’est-ce que c’est que cette affaire-là avec ces piquets ? demanda Mme Verdurin en montrant à M. de Cambremer un superbe écusson sculpté au-dessus de la cheminée. Ce sont vos armes ? ajouta-t-elle avec un dédain ironique. — Non, ce ne sont pas les nôtres, répondit M. de Cambremer. Nous portons d’or à trois fasces bretèchées et contre-bretèchées de gueules à cinq pièces chacune chargée d’un trèfle d’or. Non, celles-là ce sont celles des d’Arrachepel, qui n’étaient pas de notre estoc, mais de qui nous avons hérité la maison, et jamais ceux de notre lignage n’ont rien voulu y changer. Les Arrachepel (jadis Pelvilain, dit-on) portaient d’or à cinq pieux épointés de gueules. Quand ils s’allièrent aux Féterne, leur écu changea mais resta cantonné de vingt croisettes recroisettées au pieu péri fiché d’or avec à droite un vol d’hermine. — Attrape, dit tout bas Mme de Cambremer. IV

 

*Si M. de Charlus, en jetant sur le papier cette lettre, avait paru en proie au démon de l’inspiration qui faisait courir sa plume, dès que Morel eut ouvert le cachet : Atavis et armis, chargé d’un léopard accompagné de deux roses de gueules, il se mit à lire avec une fièvre aussi grande qu’avait eue M. de Charlus en écrivant, et sur ces pages noircies à la diable ses regards ne couraient pas moins vite que la plume du baron. IV

 

 

4 – Billes, agates et callots

*Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; I

 

*J’achetai deux billes d’un sou. Je regardais avec admiration, lumineuses et captives dans une sébile isolée, les billes d’agate qui me semblaient précieuses parce qu’elles étaient souriantes et blondes comme des jeunes filles et parce qu’elles coûtaient cinquante centimes pièce. Gilberte à qui on donnait beaucoup plus d’argent qu’à moi me demanda laquelle je trouvais la plus belle. Elles avaient la transparence et le fondu de la vie. Je n’aurais voulu lui en faire sacrifier aucune. J’aurais aimé qu’elle pût les acheter, les délivrer toutes. Pourtant je lui en désignai une qui avait la couleur de ses yeux. Gilberte la prit, chercha son rayon doré, la caressa, paya sa rançon, mais aussitôt me remit sa captive en me disant : « Tenez, elle est à vous, je vous la donne, gardez-la comme souvenir. » I

 

*En attendant je relisais une page que ne m’avait pas écrite Gilberte, mais qui du moins me venait d’elle, cette page de Bergotte sur la beauté des vieux mythes dont s’est inspiré Racine, et que, à côté de la bille d’agate, je gardais toujours auprès de moi. J’étais attendri par la bonté de mon amie qui me l’avait fait rechercher ; et comme chacun a besoin de trouver des raisons à sa passion, jusqu’à être heureux de reconnaître dans l’être qu’il aime des qualités que la littérature ou la conversation lui ont appris être de celles qui sont dignes d’exciter l’amour, jusqu’à les assimiler par imitation et en faire des raisons nouvelles de son amour, ces qualités fussent-elles les plus oppressées à celles que cet amour eût recherchées tant qu’il était spontané — comme Swann autrefois le caractère esthétique de la beauté d’Odette — moi, qui avais d’abord aimé Gilberte, dès Combray, à cause de tout l’inconnu de sa vie, dans lequel j’aurais voulu me précipiter, m’incarner, en délaissant la mienne qui ne m’était plus rien, je pensais maintenant comme à un inestimable avantage, que de cette mienne vie trop connue, dédaignée, Gilberte pourrait devenir un jour l’humble servante, la commode et confortable collaboratrice, qui le soir m’aidant dans mes travaux, collationnerait pour moi des brochures. Quant à Bergotte, ce vieillard infiniment sage et presque divin à cause de qui j’avais d’abord aimé Gilberte, avant même de l’avoir vue, maintenant c’était surtout à cause de Gilberte que je l’aimais. Avec autant de plaisir que les pages qu’il avait écrites sur Racine, je regardais le papier fermé de grands cachets de cire blancs et noué d’un flot de rubans mauves dans lequel elle me les avait apportées. Je baisais la bille d’agate qui était la meilleure part du cœur de mon amie, la part qui n’était pas frivole, mais fidèle, et qui bien que parée du charme mystérieux de la vie de Gilberte demeurait près de moi, habitait ma chambre, couchait dans mon lit. Mais la beauté de cette pierre, et la beauté aussi de ces pages de Bergotte, que j’étais heureux d’associer à l’idée de mon amour pour Gilberte comme si dans les moments où celui-ci ne m’apparaissait plus que comme un néant, elles lui donnaient une sorte de consistance, je m’apercevais qu’elles étaient antérieures à cet amour, qu’elles ne lui ressemblaient pas, que leurs éléments avaient été fixés par le talent ou par les lois minéralogiques avant que Gilberte ne me connût, que rien dans le livre ni dans la pierre n’eût été autre si Gilberte ne m’avait pas aimé et que rien par conséquent ne m’autorisait à lire en eux un message de bonheur. I

 

*[Sur Albertine] quelquefois, sans y penser, quand on regardait sa figure ponctuée de petits points bruns et où flottaient seulement deux taches plus bleues, c’était comme on eût fait d’un œuf de chardonneret, souvent comme d’une agate opaline travaillée et polie à deux places seulement, où, au milieu de la pierre brune, luisaient comme les ailes transparentes d’un papillon d’azur, les yeux où la chair devient miroir et nous donne l’illusion de nous laisser plus qu’en les autres parties du corps, approcher de l’âme. II

 

Pour l’anecdote

Callot

*— Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles de la mère Callot ; I

 

*— Tenez, voilà une petite qui a déjà compris comment étaient le chapeau et l’ombrelle, me dit Elstir en me montrant Albertine, dont les yeux brillaient de convoitise. — Comme j’aimerais être riche pour avoir un yacht, dit-elle au peintre. Je vous demanderais des conseils pour l’aménager. Quels beaux voyages je ferais ! Et comme ce serait joli d’aller aux régates de Cowes ! Et une automobile ! Est-ce que vous trouvez que c’est joli les modes des femmes pour les automobiles ? — Non, répondait Elstir, mais cela sera. D’ailleurs, il y a peu de couturière, un ou deux, Callot, quoique donnant un peu trop dans la dentelle, Doucet, Cheruit, quelquefois Paquin. Le reste sont des horreurs. — Mais alors, il y a une différence immense entre une toilette de Callot et celle d’un couturier quelconque ? demandai-je à Albertine. — Mais énorme, mon petit bonhomme, me répondit-elle. Oh ! pardon. Seulement, hélas ! ce qui coûte trois cents francs ailleurs coûte deux mille francs chez eux. Mais cela ne se ressemble pas, cela a l’air pareil pour les gens qui n’y connaissent rien. — Parfaitement, répondit Elstir, sans aller pourtant jusqu’à dire que la différence soit aussi profonde qu’entre une statue de la cathédrale de Reims et de l’église Saint-Augustin. II

 

 

5 – Bronze de Barbedienne

Ferdinand Barbedienne est fondeur de bronze (1810-1892).

 

*Mme Verdurin fut piquée que M. de Cambremer prétendît reconnaître si bien la Raspelière. « Vous devez pourtant trouver quelques changements, répondit-elle. Il y a d’abord de grands diables de bronze de Barbedienne et de petits coquins de sièges en peluche que je me suis empressée d’expédier au grenier, qui est encore trop bon pour eux .» IV

 

*Je dois ajouter qu’Albertine y admirait beaucoup chez moi un grand bronze de Barbedienne, qu’avec beaucoup de raison Bloch trouvait fort laid. Il en avait peut-être moins de s’étonner que je l’eusse gardé. Je n’avais jamais cherché comme lui à faire des ameublements artistiques, à composer des pièces, j’étais trop paresseux pour cela, trop indifférent à ce que j’avais l’habitude d’avoir sous les yeux. Puisque mon goût ne s’en souciait pas, j’avais le droit de ne pas nuancer mon intérieur. J’aurais peut-être pu malgré cela ôter le bronze. Mais les choses laides et cossues sont fort utiles, car elles ont auprès des personnes qui ne nous comprennent pas, qui n’ont pas notre goût et dont nous pouvons être amoureux, un prestige que n’aurait pas une belle chose qui ne révèle pas sa beauté. V

 

 

 


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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