Charlus ou de Charlus ?

Charlus ou de Charlus ?

 

Il n’y a pas de débat… La particule gagne par KO.

Combien y a-t-il d’occurrences de « baron Charlus » et de « baron de Charlus » dans À la Recherche du Temps perdu ? Zéro pour le premier, 25 pour le second.

Il est toutefois une autre formulation qui écrabouille le vainqueur : M. de Charlus, avec… 1 201 occurrences, dont 513 dans le seul Sodome et Gomorrhe.

 

Voici la première :

*Je regrettais que ma mère ne se teignît pas les cheveux et ne se mît pas de rouge aux lèvres comme j’avais entendu dire par notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait pour plaire, non à son mari, mais à M. de Charlus, et je pensais que nous devions être pour elle un objet de mépris, ce qui me peinait surtout à cause de Mlle Swann qu’on m’avait dit être une si jolie petite fille et à laquelle je rêvais souvent en lui prêtant chaque fois un même visage arbitraire et charmant. I

 

« Le baron de » apparaît plus tard :

*[Swann] appartenait à cette catégorie d’hommes intelligents qui ont vécu dans l’oisiveté et qui cherchent une consolation et peut-être une excuse dans l’idée que cette oisiveté offre à leur intelligence des objets aussi dignes d’intérêt que pourrait faire l’art ou l’étude, que la « Vie » contient des situations plus intéressantes, plus romanesques que tous les romans. Il l’assurait du moins et le persuadait aisément aux plus affinés de ses amis du monde notamment au baron de Charlus, qu’il s’amusait à égayer par le récit des aventures piquantes qui lui arrivaient, I

 

S’il privilégie ce titre et ce nom, Palamède n’en est pas moins un Guermantes, même s’il n’apparaît que fort rarement sous cette identité — et même, la première fois, par l’étourderie de sa tante :

*—Comment, allez-vous ? Je vous présente mon neveu, le baron de Guermantes, me dit Mme de Villeparisis, pendant que l’inconnu, sans me regarder, grommelant un vague « Charmé », qu’il fit suivre de : « Heue, heue, heue », pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et repliant le petit doigt, l’index et le pouce, me tendait le troisième doigt et l’annulaire, dépourvus de toute bague, que je serrai sous son gant de Suède ; puis sans avoir levé les yeux sur moi il se détourna vers Mme de Villeparisis.

— Mon Dieu, est-ce que je perds la tête ? dit celle-ci, voilà que je t’appelle le baron de Guermantes. Je vous présente le baron de Charlus. Après tout l’erreur n’est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien un Guermantes tout de même.

[…]

— Dites-moi, ai-je bien entendu ? Madame de Villeparisis a dit à votre oncle qu’il était un Guermantes.

— Mais oui, naturellement, c’est Palamède de Guermantes. II

 

La fois suivante, il est appelé ainsi par Victor, un domestique des parents du Héros :

*— Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise, disait le valet de chambre, j’avais un ami qui y avait travaillé ; il était second cocher chez eux. Et je connais quelqu’un, pas mon copain alors, mais son beau-frère, qui avait fait son temps au régiment avec un piqueur du baron de Guermantes. « Et après tout allez-y donc, c’est pas mon père ! » ajoutait le valet de chambre qui avait l’habitude, comme il fredonnait les refrains de l’année, de parsemer ses discours des plaisanteries nouvelles. III

 

Une ultime fois, c’est le Héros qui lui donne cette identité :

*Un regard du baron de Guermantes, en rendant oblique le plan de ses prunelles, y roula tout à coup une couleur d’un bleu cru et tranchant qui glaça le bienveillant historien.

— Comment s’appelle ce monsieur ? me demanda le baron, qui venait de m’être présenté par Mme de Villeparisis.

— M. Pierre, répondis-je à mi-voix.

— Pierre de quoi ?

— Pierre, c’est son nom, c’est un historien de grande valeur.

— Ah !… vous m’en direz tant. III

 

Ce baron-là, notre cher Charlus, n’est pas à confondre avec un autre du même nom, plus jeune, et venu avec son ami le duc de Châtellerault à la matinée de la princesse de Guermantes :

*Le comte d’Argencourt, chargé d’affaires de Belgique et petit-cousin par alliance de Mme de Villeparisis, entra en boitant, suivi bientôt de deux jeunes gens, le baron de Guermantes et S.A. le duc de Châtellerault, à qui Mme de Guermantes dit : « Bonjour, mon petit Châtellerault », d’un air distrait et sans bouger de son pouf, car elle était une grande amie de la mère du jeune duc, lequel avait, à cause de cela et depuis son enfance, un extrême respect pour elle. III

 

Voilà une affaire résolue.

Il en surgit aussitôt une autre : doit-on prononcer « Charluss » ou « Charlu » ?

N’ayant aucune lumière sur le sujet, j’en appelle à mes visiteurs. Qui m’éclairera ? Merci d’avance.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Charlus ou de Charlus ?”

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  1. Personnellement, j’ai tendance à prononcer « Charlus » comme « malus » ou « bonus »…

    Mais ceci sans aucune assurance, évidemment.

    (ahaha)

  2. Sur le site FORVO où on peut entendre les prononciations, Charlus se prononce Charlu.

  3. Autre indication: sur le site wordreference un certain Aristide écrit le 14 mai 2011 que, selon Raphael Enthoven, on ne devrait pas prononcer le s, mais que la plupart du temps il est prononcé, y compris par Enthoven himself.

  4. quelle joie, tous ces spécialistes qui comme les médecins de Molière se plaisent à se contredire 😉

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