Proust et la superstition

Proust et la superstition

 

Marcel Proust était Cancer…

Né un 10 juillet, il entre dans ce signe astrologique.

Le Signe du Cancer est associé à la constellation du même nom en astrologie sidérale. Il est lié à l’élément classique de l’Eau.

1 Cancer 1 2 Cancer 2

 

 

 

 

 

Turbulent blogobole, est-ce nécessaire d’inclure le zodiaque dans les études proustiennes, fussent-elles non autorisées ?

 

Deux réponses :

1) Ce n’est pas si fou à partir du moment où les mots superstition, horoscope, oracle, spiritisme ou astrologue ont leur place dans la Recherche.

2) L’allusion à une Mme de Thèbes dans Le Côté de Guermantes trouve sa clé dans la vie réelle.

Commençons par là : Anne Victorine Savigny (1845-1916) est cartomancienne sous le nom de Mme de Thèbes. Elle exerce dans un salon de l’avenue de Wagram, à Paris et publie chaque année ses prophéties dans un Almanac. Elle est l’auteur de L’Énigme du rêve : explication des songes (1908). Marcel Proust la consulte sur les conseils d’Henri Bardac (ainsi que George D. Painter le raconte). Après avoir examiné ses mains et son visage, elle lui dit : « Qu’attendez-vous de moi, monsieur ? C’est à vous, plutôt, de me révéler mon caractère. »

Dans l’œuvre, Robert de Saint-Loup la prend comme référence de la capacité à deviner le sort d’une armée dans la bataille, pour un grand général, ou d’un malade en lutte contre la maladie, pour un grand médecin.

*[Saint-Loup au Héros à propos de l’art de la guerre :] C’est le flair, la divination genre Mme de Thèbes (tu me comprends) qui décide chez le grand général comme chez le grand médecin.

Mme de Thèbes

Mme de Thèbes

4 Boule de cristal

 

Passons aux occurrences :

Superstition

*Il y avait, à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la Sorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux et si ses fonctions universitaires et ses travaux d’érudition n’avaient pas rendu très rares ses moments de liberté, serait volontiers venu souvent chez eux. Car il avait cette curiosité, cette superstition de la vie, qui unie à un certain scepticisme relatif à l’objet de leurs études, donne dans n’importe quelle profession, à certains hommes intelligents, médecins qui ne croient pas à la médecine, professeurs de lycée qui ne croient pas au thème latin, la réputation d’esprits larges, brillants, et même supérieurs. I

*Alors il voulait apprendre si elle était la maîtresse de Forcheville, le lui demander à elle-même. Il savait que, superstitieuse comme elle était, il y avait certains parjures qu’elle ne ferait pas et puis la crainte, qui l’avait retenu jusqu’ici, d’irriter Odette en l’interrogeant, de se faire détester d’elle, n’existait plus maintenant qu’il avait perdu tout espoir d’en être jamais aimé. I

*cette curiosité, c’est à tort que j’avais espéré l’exciter chez Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour longtemps paralysée en lui par l’amour qu’il avait pour cette actrice dont il était l’amant. Et même l’eût-il légèrement ressentie qu’il l’eût réprimée, à cause d’une sorte de croyance superstitieuse que de sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse. II

*Et malgré cela, quand l’ascenseur s’arrêtait à mon étage mon cœur battait, un instant je me disais : « Si tout de même cela n’était qu’un rêve ! C’est peut-être elle, elle va sonner, elle revient, Françoise va entrer me dire avec plus d’effroi que de colère — car elle est plus superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que ce qu’elle croira peut-être un revenant : — « Monsieur ne devinera jamais qui est là. » VI

*J’avais pu étudier son œuvre à un point de vue en quelque sorte absolu. Mais lui [Elstir], surtout au fur et à mesure qu’il vieillissait, la reliait superstitieusement à la société qui lui avait fourni ses modèles et après s’être ainsi par l’alchimie des impressions, transformée chez lui en œuvres d’art, lui avait donné son public, ses spectateurs. VII

Si j’ai bien compris, sont superstitieux, peu ou prou le Héros, Françoise, Odette, Saint-Loup, Brichot et Elstir.

Horoscope

*Songeons seulement aux choquants disparates que nous présenterait, si nous ne tenions pas compte du temps à venir et des changements qu’il amène, tel horoscope de notre propre âge mûr tiré devant nous durant notre adolescence. Seulement tous les horoscopes ne sont pas vrais et être obligé pour une œuvre d’art de faire entrer dans le total de sa beauté le facteur du temps, mêle, à notre jugement, quelque chose d’aussi hasardeux et par là aussi dénué d’intérêt véritable que toute prophétie dont la non réalisation n’impliquera nullement la médiocrité d’esprit du prophète, car ce qui appelle à l’existence les possibles ou les en exclut n’est pas forcément de la compétence du génie ; on peut en avoir eu et ne pas avoir cru à l’avenir des chemins de fer, ni des avions, ou, tout en étant grand psychologue, à la fausseté d’une maîtresse ou d’un ami, dont de plus médiocres eussent prévu les trahisons. II

 

*On alla chercher un thermomètre. Dans presque toute sa hauteur le tube était vide de mercure. À peine si l’on distinguait, tapie au fond dans sa petite cuve, la salamandre d’argent. Elle semblait morte. On plaça le chalumeau de verre dans la bouche de ma grand’mère. Nous n’eûmes pas besoin de l’y laisser longtemps ; la petite sorcière n’avait pas été longue à tirer son horoscope. Nous la trouvâmes immobile, perchée à mi-hauteur de sa tour et n’en bougeant plus, nous montrant avec exactitude le chiffre que nous lui avions demandé et que toutes les réflexions qu’ait pu faire sur soi-même l’âme de ma grand’mère eussent été bien incapables de lui fournir : 38°3. Pour la première fois nous ressentîmes quelque inquiétude. Nous secouâmes bien fort le thermomètre pour effacer le signe fatidique, comme si nous avions pu par là abaisser la fièvre en même temps que la température marquée. Hélas ! il fut bien clair que la petite sibylle dépourvue de raison n’avait pas donné arbitrairement cette réponse, car le lendemain, à peine le thermomètre fut-il replacé entre les lèvres de ma grand’mère que presque aussitôt, comme d’un seul bond, belle de certitude et de l’intuition d’un fait pour nous invisible, la petite prophétesse était venue s’arrêter au même point, en une immobilité implacable, et nous montrait encore ce chiffre 38°3, de sa verge étincelante. Elle ne disait rien d’autre, mais nous avions eu beau désirer, vouloir, prier, sourde, il semblait que ce fût son dernier mot avertisseur et menaçant. III

Cet extrait est d’autant plus intéressant qu’il compare un thermomètre à une « petite sorcière », une « petite prophétesse », une « petite sibylle » — image retrouvée dans La Prisonnière :

*la harpiste (encore enfant) en jupe courte, dépassée de tous côtés par les rayons horizontaux du quadrilatère d’or, pareils à ceux qui, dans la chambre magique d’une sibylle, figureraient arbitrairement l’éther selon les formes consacrées, semblait aller y chercher, çà et là, au point exigé, un son délicieux, de la même manière que, petite déesse allégorique, dressée devant le treillage d’or de la voûte céleste, elle y aurait cueilli, une à une, des étoiles. V

 

*Je ne sais si c’est à cause de ce que la duchesse de Guermantes, le premier soir que j’avais dîné chez elle, avait dit de cette pièce, mais la salle de jeux ou fumoir, avec son pavage illustré, ses trépieds, ses figures de dieux et d’animaux qui vous regardaient, les sphinx allongés aux bras des sièges, et surtout l’immense table en marbre ou en mosaïque émaillée, couverte de signes symboliques plus ou moins imités de l’art étrusque et égyptien, cette salle de jeux me fit l’effet d’une véritable chambre magique. Or, sur un siège approché de la table étincelante et augurale, M. de Charlus, lui, ne touchant à aucune carte, insensible à ce qui se passait autour de lui, incapable de s’apercevoir que je venait d’entrer, semblait précisément un magicien appliquant toute la puissance de sa volonté et de son raisonnement à tirer un horoscope. Non seulement comme à une Pythie sur son trépied les yeux lui sortaient de la tête, mais, pour que rien ne vînt le distraire des travaux qui exigeaient la cessation des mouvements les plus simples, il avait (pareil à un calculateur qui ne veut rien faire d’autre tant qu’il n’a pas résolu son problème) posé auprès de lui le cigare qu’il avait un peu auparavant dans la bouche et qu’il n’avait plus la liberté d’esprit nécessaire pour fumer. En apercevant les deux divinités accroupies que portait à ses bras le fauteuil placé en face de lui, on eût pu croire que le baron cherchait à découvrir l’énigme du sphinx, si ce n’avait pas été plutôt celle d’un jeune et vivant Œdipe, assis précisément dans ce fauteuil, où il s’était installé pour jouer. IV

Cette fois, sont associés le « sphinx », un « magicien », une « énigme » à découvrir, une « Pythie » — pour les apprentis en mythologie grecque, ce dernier personnage est une prêtresse de l’oracle de Delphes, installée sur un trépied et délivre des prophéties.

 

Astrologie

*[Au restaurant de Rivebelle] Je regardais les tables rondes, dont l’assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de planètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux allégoriques d’autrefois. D’ailleurs, une force d’attraction irrésistible s’exerçait entre ces astres divers et à chaque table les dîneurs n’avaient d’yeux que pour les tables où ils n’étaient pas, exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant réussi à amener un écrivain célèbre, s’évertuait à tirer de lui, grâce aux vertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames s’émerveillaient. L’harmonie de ces tables astrales n’empêchait pas l’incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce qu’au lieu d’être assis, comme les dîneurs, étaient debout évoluaient dans une zone supérieure. Sans doute l’un courait porter des hors-d’œuvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes finissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée. Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières, occupées à des calculs sans fin semblaient deux magiciennes occupées à prévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la science du moyen âge. II

 

*Certaines des œuvres les plus caractéristiques de ses diverses manières se trouvaient en province. Telle maison des Andelys où était un de ses plus beaux paysages m’apparaissait aussi précieuse, me donnait un aussi vif désir du voyage, qu’un village chartrain dans la pierre meulière duquel est enchâssé un glorieux vitrail ; et vers le possesseur de ce chef-d’œuvre, vers cet homme qui au fond de sa maison grossière, sur la grand’rue, enfermé comme un astrologue, interrogeait un de ces miroirs du monde qu’est un tableau d’Elstir et qui l’avait peut-être acheté plusieurs milliers de francs, je me sentais porté par cette sympathie qui unit jusqu’aux cœurs, jusqu’aux caractères de ceux qui pensent de la même façon que nous sur un sujet capital. III

 

Oracle (de Delphes ou non)

*[Bloch sur Leconte de Lisle :] sa parole est pour moi oracle delphique. I

*Tout à coup, tombant comme le marteau du commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de l’ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d’autant plus, que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre d’impression que vous aviez produit sur lui, ni l’avis qu’il allait émettre. II

* Ce que Bergotte me dit au sujet de Cottard me frappa tout en étant contraire à tout ce que je croyais. Je ne m’inquiétais nullement de trouver mon médecin ennuyeux; j’attendais de lui que, grâce à un art dont les lois m’échappaient, il rendît au sujet de ma santé un indiscutable oracle en consultant mes entrailles. II

*[Le Héros à propos d’arbres :] ils venaient vers moi ; peut-être apparition mythique, ronde de sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. II

 

Spiritisme

*Nous connaissons, par les peintures antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au fronton d’un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons dans le monde des Orientaux appartenant à tel ou tel groupe, être en présence de créatures que la puissance du spiritisme aurait fait apparaître. Nous ne connaissions qu’une image superficielle; voici qu’elle a pris de la profondeur, qu’elle s’étend dans les trois dimensions, qu’elle bouge. III

 

*[Le philosophe norvégien chez Mme Verdurin :] Mais je dois faire observer à Madame que, si je me suis permis ce questionnaire — pardon, ce questation — c’est que je dois retourner demain à Paris pour dîner chez la Tour d’Argent ou chez l’Hôtel Meurice. Mon confrère — français — M. Boutroux, doit nous y parler des séances de spiritisme — pardon, des évocations spiritueuses — qu’il a contrôlées. IV

 

Ajoutons les dons que Françoise possèderait :

*Habituellement, quand Eulalie était partie, Françoise prophétisait sans bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle était là, à lui faire « bon visage ». Elle se rattrapait après son départ, sans la nommer jamais à vrai dire, mais en proférant des oracles sibyllins, des sentences d’un caractère général telles que celles de l’Ecclésiaste, mais dont l’application ne pouvait échapper à ma tante. Après avoir regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte : « Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les pépettes ; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par un beau jour », disait-elle II

*Comme elle finissait cette phrase la porte s’ouvrit, et Françoise portant une lampe entra. Albertine n’eut que le temps de se rasseoir sur la chaise. Peut-être Françoise avait-elle choisi cet instant pour nous confondre, étant à écouter à la porte, ou même à regarder par le trou de la serrure. Mais je n’avais pas besoin de faire une telle supposition, elle avait pu dédaigner de s’assurer par les yeux de ce que son instinct avait dû suffisamment flairer, car à force de vivre avec moi et mes parents, la crainte, la prudence, l’attention et la ruse avaient fini par lui donner de nous cette sorte de connaissance instinctive et presque divinatoire qu’a de la mer le matelot, du chasseur le gibier, et de la maladie, sinon le médecin, du moins souvent le malade. III

 

Et terminons par l’art de la prédiction (certes appuyé sur la science médicale) qui fait connaître par Swann sa fin prochaine :

*— Eh bien, en un mot la raison qui vous empêchera de venir en Italie ? questionna la duchesse en se levant pour prendre congé de nous.

— Mais, ma chère amie, c’est que je serai mort depuis plusieurs mois. III

*Pour revenir à des réalités plus générales, c’est de cette mort prédite et pourtant imprévue de Swann que je l’avais entendu parler lui-même à la duchesse de Guermantes, le soir où avait eu lieu la fête chez la cousine de celle-ci. V

 

Demain, nous ferons tourner les tables.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Chronique inspirée par la lecture de l’épisode 52 du blogue proustien Journal d’une thésarde (http://culturebox.francetvinfo.fr/des-mots-de-minuit/lettres-ou-ne-pas-etre-52-horoscope-218129)

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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