Les tables tournantes

Les tables tournantes

 

La table tournante est un procédé utilisé par les adeptes du spiritisme pour dialoguer avec les « esprits » de l’au-delà. Au cours d’une séance, les participants s’assoient autour d’une table, placent leurs mains dessus et espèrent dialoguer avec des morts.

Cette pratique s’inscrit dans le courant du spiritualisme anglo-saxon. Le procédé de « table moving » (« danse des tables ») naît dans l’État de New York en 1848 et se généralise aux États-Unis au début des années 1850 (se développant parallèlement au télégraphe électrique, la table tournante est alors appelée « télégraphe spirituel ») avant de traverser l’Atlantique pour atteindre l’Europe en 1853.

Alors que la mode des « tables tournantes » culmine en Europe pendant l’hiver 1853 puis décline progressivement, cette pratique s’enracine en France où le mesmérisme, le swendenborgisme et le fouriérisme ont préparé le terrain au spritisme. La table tournante devient un des premiers américanismes de la culture française. Tous les salons de la bonne société du Second Empire discutent du sujet et tentent des expériences paranormales de ce qui devient une des premières modes universelles favorisée par l’attrait de la nouveauté, la simplicité de la pratique, la libération de la parole et de l’inconscient, et l’alternance des sexes dans une demi-pénombre favorable aux prises d’initiatives amoureuses. Gérard de Nerval, Edgar Allan Poe ou Victor Hugo durant son exil de Jersey en sont des fervents adeptes.

Salon parisien avec tables tournantes, L'Illustration, 1853

Salon parisien avec tables tournantes, L’Illustration, 1853

5 Tables tournantes

La Recherche se fait l’écho de cette vogue :

*quand la phrase se fut enfin défaite flottant en lambeaux dans les motifs suivants qui déjà avaient pris sa place, si Swann au premier instant fut irrité de voir la comtesse de Monteriender, célèbre par ses naïvetés, se pencher vers lui pour lui confier ses impressions avant même que la sonate fût finie, il ne put s’empêcher de sourire, et peut-être de trouver aussi un sens profond qu’elle n’y voyait pas, dans les mots dont elle se servit. Émerveillée par la virtuosité des exécutants, la comtesse s’écria en s’adressant à Swann : « C’est prodigieux, je n’ai jamais rien vu d’aussi fort… » Mais un scrupule d’exactitude lui faisant corriger cette première assertion, elle ajouta cette réserve : « rien d’aussi fort… depuis les tables tournantes ! » I

*Dis-moi sur ta médaille, si oui ou non, tu as jamais fais ces choses.

— Mais je n’en sais rien, moi, s’écria-t-elle avec colère, peut-être il y a très longtemps, sans me rendre compte de ce que je faisais, peut-être deux ou trois fois.

Swann avait envisagé toutes les possibilités. La réalité est donc quelque chose qui n’a aucun rapport avec les possibilités, pas plus qu’un coup de couteau que nous recevons avec les légers mouvements des nuages au-dessus de notre tête, puisque ces mots : « deux ou trois fois » marquèrent à vif une sorte de croix dans son cœur. Chose étrange que ces mots « deux ou trois fois », rien que des mots, des mots prononcés dans l’air, à distance, puissent ainsi déchirer le cœur comme s’ils le touchaient véritablement, puissent rendre malade, comme un poison qu’on absorberait. Involontairement Swann pensa à ce mot qu’il avait entendu chez Mme de Saint-Euverte : « C’est ce que j’ai vu de plus fort depuis les tables tournantes. » Cette souffrance qu’il ressentait ne ressemblait à rien de ce qu’il avait cru. I

 

Une authentique aristocrate a inspiré cette histoire. Dame d’honneur de la princesse Mathilde, la baronne de Galbois collectionnait les stupidités naïves faisant la joie des invités, dont cette phrase sur les tables tournantes, mais aussi… Rouvrons plutôt Painter : « Elle prétendait que Flaubert lui avait lu Bouvard et Pécuchet, et lorsque tout le monde se montrait incrédule, elle rectifiait elle-même : « C’est vrai, peut-être ; il ne m’a pas lu Pécuchet, mais je suis sûre qu’il m’a lu Bouvard. » Ayant été à la campagne, elle parlait d’« une vache qui donnait tant de lait qu’on la prenait pour un étalon ». Pendant une saison de pluie continuelle, elle déclarait : « C’est à croire que le baromètre n’a plus aucune influence sur le temps » ; et un jour d’hiver particulièrement froid, elle rassura la compagnie : « Il ne peut plus neiger, on a jeté du sel. »

La vache, le baromètre et le sel se retrouvent aussi dans la Recherche, mais dans la bouche de Mme de Varambon, dame d’honneur de la princesse de Parme :

*il n’y a plus de saison », me dit la princesse [de Parme].

— Oh ! à ce point de vue, Votre Altesse Royale peut se rassurer, interrompit la dame d’honneur d’un air fin, il ne reneigera pas.

— Qu’en savez-vous, Madame ? demanda aigrement l’excellente princesse de Parme, que seule réussissait à agacer la bêtise de sa dame d’honneur.

— Je peux l’affirmer à Votre Altesse Royale, il ne peut pas reneiger, c’est matériellement impossible.

— Mais pourquoi ?

— Il ne peut plus neiger, on a fait le nécessaire pour cela : on a jeté du sel.

La naïve dame ne s’aperçut pas de la colère de la princesse et de la gaieté des autres personnes III

*[La duchesse de Guermantes à propos de Bréauté :] Il avait un lot d’histoires assez drôles sur des gens de Guermantes, sur ma belle-mère, sur Mme de Varambon avant qu’elle fût auprès de la princesse de Parme. Mais qui sait aujourd’hui qui était Madame de Varambon ? Ce petit-là, oui, il a connu tout ça, mais tout ça c’est fini, ce sont des gens dont le nom même n’existe plus et qui d’ailleurs ne mériteraient pas de survivre ». Et je me rendais compte, malgré cette chose une que semble le monde, et où en effet les rapports sociaux arrivent à leur maximum de concentration et où tout communique, comme il y reste des provinces, ou du moins comme le Temps en fait, qui changent de nom, qui ne sont plus compréhensibles pour ceux qui y arrivent seulement quand la configuration a changé. « C’était une bonne dame qui disait des choses d’une bêtise inouïe », reprit en parlant de Mme de Varambon la duchesse qui insensible à cette poésie de l’incompréhensible, qui est un effet du temps, dégageait en toute chose l’élément drôle, assimilable à la littérature genre Meilhac, à l’esprit des Guermantes. « À un moment, elle avait la manie d’avaler tout le temps des pastilles qu’on donnait dans ce temps-là contre la toux et qui s’appelaient (ajouta-t-elle, en riant elle-même d’un nom si spécial, si connu autrefois, si inconnu aujourd’hui des gens à qui elle parlait) des pastilles Géraudel. « Madame de Varambon, lui disait ma belle-mère, en avalant tout le temps comme cela des pastilles Géraudel, vous vous ferez mal à l’estomac. – Mais Madame la duchesse, répondit Mme de Varambon, comment voulez-vous que cela fasse mal à l’estomac puisque cela va dans les bronches ». Et puis c’est elle qui disait : « La duchesse a une vache si belle qu’on la prend toujours pour étalon. » Et Mme de Guermantes eût volontiers continué à raconter des histoires de Mme de Varambon dont nous connaissions des centaines, mais nous sentions bien que ce nom n’éveillait dans la mémoire ignorante de Bloch aucune des images qui se levaient pour nous aussitôt qu’il était question de Mme de Varambon, de M. de Bréauté, du prince d’Agrigente et, à cause de cela même, excitait peut-être chez lui un prestige que je savais exagéré mais que je trouvais compréhensible, non pas parce que je l’avais moi-même subi, nos propres erreurs et nos propres ridicules ayant rarement pour effet de nous rendre, même quand nous les avons percés à jour, plus indulgents à ceux des autres. VII

 

Mme de Galbois a brodé et tricoté pendant trente ans aux côtés de la princesse Mathilde. Nous lui accorderons donc les circonstances atténuantes.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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