L’art de la particule

L’art de la particule

 

Je ne sais qui a inventé la plaisanterie « partie tête/particule », Philippe Meyer, Coluche ou un autre…Qu’importe.

Au risque de la prise de tête, voici une chronique sur cette préposition — « de » possiblement élidée en « d’ », accompagne de l’article « la », contractée en « des » ou « du », —  qui précède un nom de famille.

 

Le sujet apparaît dès Du côté de chez Swann :

*le docteur [Cottard] qui n’avait cessé de l’observer [M. de Fororcheville], tant il était curieux de savoir comment était fait ce qu’il appelait un « de…

 

La particule existe également en d’autres langues : néerlandais « van », allemand « von », anglais « of », italien « de », « da » « del », « dal », « della »…

 

En français, la piste nobiliaire est trompeuse : contrairement à une idée reçue, la particule ne peut en aucun cas être prise comme une marque de noblesse (pas plus d’ailleurs que son absence empêche d’être noble). Elle atteste initialement l’origine (rappel d’une filiation, l’origine d’une famille (clan) dans le sens « fils de, fille de », ou une origine géographique) ou la propriété (génitif). Conséquence : certains propriétaires ou roturiers peuvent donc posséder une particule sans pour autant être nobles.

Beaucoup de familles nobles portent leur nom patronymique suivi du ou des noms de fief précédés d’une particule.

Certaines familles d’authentique noblesse n’ont jamais arboré la particule : elles l’ont discrètement gommé de leur nom au moment de la Révolution, pour se protéger. Certaines ne l’ont pas faite rétablir.

La particule que portent certains noms de famille peut provenir d’une origine géographique.

Il arrive que des noms aient deux particules adjointes : Étienne de D’Arsemalle, (fils de D’Arsemalle, de la famille d’Arsemalle, originaire de Vendée), Cardinal Bertrand de d’Eux, Archevêque d’Embrun et Prévôt de Liègen, Marie de d’Ouyneau.

 

Règles d’usage :

La particule n’apparaît que lorsque le nom est précédé d’un prénom, d’un titre ou d’une dénomination (monsieur, madame, marquis, abbé, général, etc.) : Jean de La Fontaine, le marquis de Sade, Madame de Sévigné.

Subtilité « historique » : de façon systématique jusqu’au Grand Siècle, et parfois encore de nos jours, on trouve la particule employée après un lien de parenté (comme cousin(e), oncle/tante, grand-père/grand-mère). Ainsi : ma cousine de Maintenon, ma grand-mère de Bourbon-Parme.

Lorsque le nom est employé sans prénom ou sans titre, le « de » n’est pas maintenu : La Fontaine, Richelieu, Montherlant.

De même, au pluriel, le « de » disparaît : Les Montherlant et non les de Montherlant. Mais « d’ », « Du » ou « Des » sont maintenus : Du Guesclin, Des Cars, Des Esseintes, d’Alembert, d’Hozier. Toutefois, on conserve ordinairement la particule « de » pour les noms d’une syllabe sonore (le e final étant muet) : de Thou, de Sèze, de Lattre, de Gaulle, Exception : l’usage veut qu’on omette le « de » pour Sade, Maistre, Retz, Broglie.

 

Illustrations chez Proust :

de (prononcer ou pas la particule)

*[Mme Verdurin à M. :] — As-tu remarqué comme Swann a ri d’un rire niais quand nous avons parlé de Mme La Trémoïlle ?

Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour montrer qu’ils n’étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait d’imiter leur fierté, mais n’avait pas bien saisi par quelle forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler l’emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les de La Trémoïlle ou plutôt par une abréviation en usage dans les paroles des chansons de café-concert et les légendes des caricaturistes et qui dissimulait le de, les d’La Trémoïlle, mais elle se rattrapait en disant : « Madame La Trémoïlle. » « La Duchesse, comme dit Swann », ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait qu’elle ne faisait que citer et ne prenait pas à son compte une dénomination aussi naïve et ridicule.

— Je te dirai que je l’ai trouvé extrêmement bête. I

*[Le duc de Guermantes :] Bref, la tante Madeleine, qui n’a pas sa langue dans sa poche, lui a riposté : « Hé, Monsieur, que garderez-vous alors pour M. de Bossuet. » (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre, monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.) III

*— Je sais le portrait de Favart dont vous voulez parler, dit M. de Charlus. J’en ai vu une très belle épreuve chez la comtesse Molé. » Le nom de la comtesse Molé produisit une forte impression sur Mme Verdurin. « Ah ! vous allez chez Mme de Molé », s’écria-t-elle. Elle pensait qu’on disait la comtesse Molé, Madame Molé, simplement par abréviation, comme elle entendait dire les Rohan, ou, par dédain, comme elle-même disait : Madame La Trémoïlle. Elle n’avait aucun doute que la comtesse Molé, connaissant la reine de Grèce et la princesse de Caprarola, eût autant que personne droit à la particule, et pour une fois elle était décidée à la donner à une personne si brillante et qui s’était montrée fort aimable pour elle. Aussi, pour bien montrer qu’elle avait parlé ainsi à dessein et ne marchandait pas ce « de » à la comtesse, elle reprit : « Mais je ne savais pas du tout que vous connaissiez Madame de Molé ! » comme si ç’avait été doublement extraordinaire et que M. de Charlus connût cette dame et que Mme Verdurin ne sût pas qu’il la connaissait. IV

 

La noblesse d’Empire méprisée par les aristocrates de sang conduit certains à lui dénier la particule. Ainsi, Gilbert de Guermantes, selon sa cousine, avec la famille d’Iéna :

*— Je me demande ce que dira le prince de Guermantes, qui l’appelle Mme Iéna, s’il apprend que je suis allée chez elle. III

 

Le cas de Monsieur

*[Mme Verdurin à Elstir :] Pensez bien, « Monsieur » Biche, rappela-t-elle au peintre, à qui c’était une plaisanterie consacrée de dire monsieur, à rendre le joli regard, le petit côté fin, amusant, de l’œil. I

*« Si ce sont vos débuts chez Mme Verdurin, Monsieur, me dit Brichot, qui tenait à montrer ses talents à un « nouveau », vous verrez qu’il n’y a pas de milieu où l’on sente mieux la « douceur de vivre », comme disait un des inventeurs du dilettantisme, du je m’enfichisme, de beaucoup de mots en « isme » à la mode chez nos snobinettes, je veux dire M. le prince de Talleyrand. » Car, quand il parlait de ces grands seigneurs du passé, il trouvait spirituel, et « couleur de l’époque » de faire précéder leur titre de Monsieur et disait Monsieur le duc de La Rochefoucauld, Monsieur le cardinal de Retz, qu’il appelait aussi de temps en temps : « Ce struggle for lifer de Gondi, ce « boulangiste » de Marcillac. » Et il ne manquait jamais, avec un sourire, d’appeler Montesquieu, quand il parlait de lui : « Monsieur le Président Secondat de Montesquieu. » Un homme du monde spirituel eût été agacé de ce pédantisme, qui sent l’école. […] IV

*[Brichot ] si assidu pourtant à ces mercredis [des Verdurin], où il avait le plaisir de se croire, à Paris, une sorte de Chateaubriand à l’Abbaye-aux-Bois et où, à la campagne, il se faisait l’effet de devenir l’équivalent de ce que pouvait être chez Mme du Châtelet celui qu’il nommait toujours (avec une malice et une satisfaction de lettré) : « M. de Voltaire. » IV

*[M. de Chevregny :] « Nous sommes allés une fois à l’Opéra-Comique, mais le spectacle n’est pas fameux. Cela s’appelle Pelléas et Mélisande. C’est insignifiant. Périer joue toujours bien, mais il vaut mieux le voir dans autre chose. En revanche, au Gymnase on donne la Châtelaine. Nous y sommes retournés deux fois; ne manquez pas d’y aller, cela mérite d’être vu; et puis c’est joué à ravir; vous avez Frévalles, Marie Magnier, Baron fils » ; il me citait même des noms d’acteurs que je n’avais jamais entendu prononcer, et sans les faire précéder de Monsieur, Madame ou Mademoiselle, comme eût fait le duc de Guermantes, lequel parlait du même ton cérémonieusement méprisant des « chansons de Mademoiselle Yvette Guilbert » et des « expériences de Monsieur Charcot ». M. de Chevregny n’en usait pas ainsi, il disait Cornaglia et Dehelly, comme il eût dit Voltaire et Montesquieu. Car chez lui, à l’égard des acteurs comme de tout ce qui était parisien, le désir de se montrer dédaigneux qu’avait l’aristocrate était vaincu par celui de paraître familier qu’avait le provincial. IV

 

Pour reprendre une formule de nos jours : c’est compliqué « de » chez compliqué !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. En effet, beaucoup de particules à tous égards dans la Recherche, mais quand même beaucoup plus de parties tête.

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