Habit ou veston ?

Habit ou veston ?

 

D’abord, qu’est-ce qui les distingue ?

L’habit est un costume composé d’un pantalon noir à deux galons, d’une jaquette noire dont les devants s’échancrent pour former deux basques dans le dos, d’un gilet blanc, d’une chemise blanche à col cassé et d’un nœud papillon blanc — sans queue de pie, il devient smoking et préfère alors le nœud noir. Les chaussures sont vernies. La tenue de soirée est jugée essentielle lors des dîners, réceptions, bals et concerts officiels. Elle est portée après 18 heures.

Le veston, autre nom de la veste, est un vêtement à manches longues couvrant la partie supérieure du corps. Il s’ouvre sur le devant et ne descend pas plus bas que les hanches. Il succède à la redingote, plus longue. Il peut faire partie d’un ensemble vestimentaire, avec un pantalon et parfois un gilet, qu’on appelle un costume ou un complet-veston. Les hommes du monde le choisissent dans des couleurs sobres. Il est porté dans toutes les circonstances. Il peut être de sport, alors plus souple, décontracté et dans des couleurs vives ou claires. Il peut être de style campagnard, en tweed et dans des teintes rappelant la nature, marron ou vert.

 

Des deux, lequel est-il le plus élégant ? La réponse paraît simple. À plusieurs reprises, les personnages d’À la Recherche du Temps perdu prouvent le contraire.

 

Les différents épisodes pourraient révéler une obsession de l’auteur née à l’été 1904. Le 14 juillet, Proust se rend à un dîner au château de Vallière, à Mortefontaine dans l’Orne. La duchesse de Gramont reçoit une trentaine d’amis de son fils Armand, duc de Guiche, avec Elaine Greffulhe, fille de la comtesse inspiration de la duchesse de Guermantes. Tout fier d’être des intimes, Marcel va subir une humiliation, que Laure Hillerin raconte dans La comtesse Greffulhe, l’ombre des Guermantes (Flammarion, 2014) : « Pour dîner dans ce lieu prestigieux, il a jugé bon de se mettre en grande tenue, comme c’est la règle dans les réceptions parisiennes. C’est donc en habit, coiffé de son huit-reflets, qu’il débarque au milieu de ses amis… alors que ceux-ci, en costume de sport, s’apprêtent à faire une partie de pêche dans l’étang avant le dîner. Guiche avait juste oublié de l’avertir d’un détail : à Vallière, l’étiquette en vigueur est très différente de celle qui prévaut à Paris. On est à la campagne : les invités arrivent en veston et apportent leur smoking pour le dîner. « Je vois que cette première erreur l’attriste bien que personne ne l’ait soulignée », se souviendra Armand.

 

Cette mésaventure réelle trouve des échos fictifs dispersés dans la Recherche :

 

Jeune, Charlus est l’arbitre des élégances et impose le veston dans les dîners dans les châteaux ruraux.

M. Verdurin accepte le veston dans un dîner en smoking puisque le repas réunit des camarades.

Proust raconte encore trois exemples d’erreurs de tenues ou de jugement sur elles : la gêne d’un convive en veston dans une soirée en habit ; la tolérance d’une maîtresse de maison pour un veston à sa réception ;  l’idée fausse des garçons de cafés convaincus qu’un homme riche ne sort qu’en vêtements correspondant à sa fortune.

Il y a aussi Legrandin qui compare la redingote du Héros mondain et son veston cohérent avec ses balades campagnardes.

C’est enfin à front renversé qu’un client et un employé du Grand-Hôtel sont décrits : le tennisman en veston et le concierge et tenue d’apparat.

Le monde sens dessus dessous doit-il être remis à l’endroit ? Ça dépend, nous enseigne Proust.

 

Armand de Gramont évoque une « première erreur ». Il en est effectivement une seconde, pas moins humiliante. Nous la découvrirons demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Saint-Loup sur Charlus :] Il paraît qu’on ne peut se figurer comme il donnait le ton, comme il faisait la loi à toute la société dans sa jeunesse. Pour lui en toute circonstance il faisait ce qui lui paraissait le plus agréable, le plus commode, mais aussitôt c’était imité par les snobs. S’il avait eu soif au théâtre et s’était fait apporter à boire dans le fond de sa loge, les petits salons qu’il y avait derrière chacune se remplissaient, la semaine suivante, de rafraîchissements. Un été très pluvieux où il avait un peu de rhumatisme il s’était commandé un pardessus d’une vigogne souple mais chaude qui ne sert que pour faire des couvertures de voyage et dont il avait respecté les raies bleues et oranges. Les grands tailleurs se virent commander aussitôt par leurs clients des pardessus bleus et frangés, à longs poils. Si pour une raison quelconque il désirait ôter tout caractère de solennité à un dîner dans un château où il passait une journée, et pour marquer cette nuance n’avait pas apporté d’habits et s’était mis à table avec le veston de l’après-midi, la mode devenait de dîner à la campagne en veston. Que pour manger un gâteau il se servît, au lieu de sa cuiller, d’une fourchette ou d’un couvert de son invention commandé par lui à un orfèvre, ou de ses doigts, il n’était plus permis de faire autrement. Il avait eu envie de réentendre certains quatuors de Beethoven (car avec toutes ses idées saugrenues il est loin d’être bête et est fort doué) et avait fait venir des artistes pour les jouer chaque semaine, pour lui et quelques amis. La grande élégance fut cette année-là de donner des réunions peu nombreuses où on entendait de la musique de chambre. II

 

*je dois reconnaître que Jupien ne m’avait pas plu beaucoup au premier abord. À quelques pas de distance, détruisant entièrement l’effet qu’eussent produit sans cela ses grosses joues et son teint fleuri, ses yeux débordés par un regard compatissant, désolé et rêveur, faisaient penser qu’il était très malade ou venait d’être frappé d’un grand deuil. Non seulement il n’en était rien, mais dès qu’il parlait, parfaitement bien d’ailleurs, il était plutôt froid et railleur. Il résultait de ce désaccord entre son regard et sa parole quelque chose de faux qui n’était pas sympathique et par quoi il avait l’air lui-même de se sentir aussi gêné qu’un invité en veston dans une soirée où tout le monde est en habit, ou que quelqu’un qui ayant à répondre à une Altesse ne sait pas au juste comment il faut lui parler et tourne la difficulté en réduisant ses phrases à presque rien. III

 

*Avant d’arriver chez Saint-Loup, qui devait m’attendre devant sa porte, je rencontrai Legrandin, que nous avions perdu de vue depuis Combray et qui, tout grisonnant maintenant, avait gardé son air jeune et candide. Il s’arrêta.

— Ah ! vous voilà, me dit-il, homme chic, et en redingote encore ! Voilà une livrée dont mon indépendance ne s’accommoderait pas. Il est vrai que vous devez être un mondain, faire des visites ! Pour aller rêver comme je le fais devant quelque tombe à demi détruite, ma lavallière et mon veston ne sont pas déplacés. III

 

*Non seulement Albertine me parla de Robert Forestier et de Suzanne Delage, mais spontanément, par un devoir de confidence que le rapprochement des corps crée, au début du moins, avant qu’il ait engendré une duplicité spéciale et le secret envers le même être, Albertine me raconta sur sa famille et un oncle d’Andrée une histoire dont elle avait, à Balbec, refusé de me dire un seul mot, mais elle ne pensait pas qu’elle dût paraître avoir encore des secrets à mon égard. Maintenant sa meilleure amie lui eût raconté quelque chose contre moi qu’elle se fût fait un devoir de me le rapporter. J’insistai pour qu’elle rentrât, elle finit par partir, mais si confuse pour moi de ma grossièreté, qu’elle riait presque pour m’excuser, comme une maîtresse de maison chez qui on va en veston, qui vous accepte ainsi mais à qui cela n’est pas indifférent. III

 

*Le joueur de tennis pouvait rentrer en veston de flanelle blanche, le concierge s’était mis en habit bleu galonné d’argent pour lui donner ses lettres. Si ce joueur de tennis ne voulait pas monter à pied, il n’était pas moins mêlé aux acteurs en ayant à côté de lui pour faire monter l’ascenseur le lift aussi richement costumé. IV

 

*Nous étions entrés dans l’allée d’honneur de la Raspelière où M. Verdurin nous attendait au perron. « J’ai bien fait de mettre un smoking, dit-il, en constatant avec plaisir que les fidèles avaient le leur, puisque j’ai des hommes si chics. » Et comme je m’excusais de mon veston : « Mais, voyons, c’est parfait. Ici ce sont des dîners de camarades. Je vous offrirais bien de vous prêter un des mes smokings mais il ne vous irait pas. » IV

 

*Mais, malheureux romancier, pense le lecteur, vous tombez d’une invraisemblance dans une autre. On vous a vu passer la première et, si vos bourgeois ne sont pas de trop grands bourgeois, sont un peu bohèmes, un peu artistes, on admet que votre petite couturière soit reçue par deux ou trois d’entre eux. Mais la seconde invraisemblance est trop forte. Comment, M. de Charlus vainement attendu tous les jours de l’année par tant d’ambassadeurs et de duchesses, ne dînant pas avec le prince de Croy parce qu’on donne le pas à celui-ci, M. de Charlus, tout le temps qu’il dérobe à ces grandes dames, à ces grands seigneurs, le passait chez la nièce d’un giletier ! D’abord, raison suprême, Morel était là. N’y eut-il pas été, je ne vois aucune invraisemblance, ou bien alors vous jugez comme eût fait un commis d’Aimé. Il n’y a guère que les garçons de restaurant pour croire qu’un homme excessivement riche a toujours des vêtements nouveaux et éclatants et qu’un monsieur tout ce qu’il y a de plus chic donne des dîners de soixante couverts et ne va qu’en auto. Ils se trompent. Bien souvent, un homme excessivement riche a toujours un même veston râpé ; un monsieur tout ce qu’il y a de plus chic, c’est un monsieur qui ne fraye dans le restaurant qu’avec les employés et, rentré chez lui, joue aux cartes avec ses valets. Cela n’empêche pas son refus de passer après le prince Murat. V

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et