Changeantes identités

Changeantes identités

 

Ils commencent sous un nom et finissent sous un autre…

 

Par choix :

Albert Bloch : Jacques du Rozier

Legrandin : Legrand de Méséglise, le comte de Méséglise

Ménager, fermier de la tante du Héros : Ménager de Mirougrain après avoir épousé la comtesse de Méséglise

 

Par discrétion :

Un habitué d’une maison de passe : le coiffeur

Un député : M. Eugène

Un grand-duc client de hôtel de Jupien : M. Lebrun,

 

Par devoir de réserve :

Des diplomates : Machiavel, un Renseigné, Testis

 

Par mariage :

Odette de Crécy : Mme Swann, baronne de Forcheville

Gilberte, sa fille, devenue de Forcheville : de Saint-Loup

Mlle Jupien : Mlle d’Oloron (par adoption), Mme Léonor de Cambremer

La princesse de Laumes : duchesse de Guermantes

Renée Legrandin : marquise de Cambremer (Élodie pour sa belle-mère)

Sidonie Verdurin : duchesse de Duras, princesse de Guermantes

 

Ceux-là voient leur nom altéré, bien malgré eux :

Brichot : Bréchot pour Forcheville (I)

Cambremer : Camembert pour le lift (IV)

Fénelon : Fénélon pour Mme Poussin (IV)

Legrandin : Gandin Le Gandin pour Ski (IV)

Léa : Lina, Linette, Lisette, Lia pour Mme de Cambremer (IV)

Sylvain Lévy : Cahn, Kohn, Kuhn, pour Mme de Cambremer (IV)

Général « de » quelque chose, Cottard (IV)

Saint-Loup : Saint-Loupe pour Mme de Cambremer et un admirateur (IV)

Mme Sazerat : Sazerin pour Eulalie (I), puis pour Françoise (VI)

Swann : Svann pour Norpois (II) et, par snobisme, pour Gilberte, sa fille (IV)

 

Celle-là est connue sous certains pseudonymes :

Odette : Miss Sacripant, la dame en rose, la dame en blanc

 

Il en est un, Morel, qui refuse de changer de nom quand Charlus le rebaptiserait volontiers Charmel :

*Parfois même, à quelque mot que lui disait le baron éclatait, de la part de Morel, sur un ton dur, une réplique insolente dont tout le monde était choqué. M. de Charlus baissait la tête d’un air triste, ne répondait rien, et, avec la faculté de croire que rien n’a été remarqué de la froideur, de la dureté de leurs enfants qu’ont les pères idolâtres, n’en continuait pas moins à chanter les louanges du violoniste. M. de Charlus n’était d’ailleurs pas toujours aussi soumis, mais ses rébellions n’atteignaient généralement pas leur but, surtout parce qu’ayant vécu avec des gens du monde, dans le calcul des réactions qu’il pouvait éveiller il tenait compte de la bassesse, sinon originelle, du moins acquise par l’éducation. Or, à la place, il rencontrait chez Morel quelque velléité plébéienne d’indifférence momentanée. Malheureusement pour M. de Charlus, il ne comprenait pas que, pour Morel, tout cédait devant les questions où le Conservatoire et la bonne réputation au Conservatoire (mais ceci, qui devait être plus grave, ne se posait pas pour le moment) entraient en jeu. Ainsi, par exemple, les bourgeois changent aisément de nom par vanité, les grands seigneurs par avantage. Pour le jeune violoniste, au contraire, le nom de Morel était indissolublement lié à son 1er prix de violon, donc impossible à modifier. M. de Charlus aurait voulu que Morel tînt tout de lui, même son nom. S’étant avisé que le prénom de Morel était Charles, qui ressemblait à Charlus, et que la propriété où ils se voyaient s’appelait les Charmes, il voulut persuader à Morel qu’un joli nom agréable à dire étant la moitié d’une réputation artistique, le virtuose devait sans hésiter prendre le nom de « Charmel », allusion discrète au lieu de leurs rendez-vous. Morel haussa les épaules. En dernier argument M. de Charlus eut la malheureuse idée d’ajouter qu’il avait un valet de chambre qui s’appelait ainsi. Il ne fit qu’exciter la furieuse indignation du jeune homme. « Il y eut un temps où mes ancêtres étaient fiers du titre de valet de chambre, de maîtres d’hôtel du Roi. — Il y en eut un autre, répondit fièrement Morel, où mes ancêtres firent couper le cou aux vôtres. » M. de Charlus eût été bien étonné s’il eût pu supposer que, à défaut de « Charmel », résigné à adopter Morel et à lui donner un des titres de la famille de Guermantes desquels il disposait, mais que les circonstances, comme on le verra, ne lui permirent pas d’offrir au violoniste, celui-ci eût refusé en pensant à la réputation artistique attachée à son nom de Morel et aux commentaires qu’on eût faits à « la classe ». Tant au-dessus du faubourg Saint-Germain il plaçait la rue Bergère. Force fut à M. de Charlus de se contenter, pour l’instant, de faire faire à Morel des bagues symboliques portant l’antique inscription : PLVS VLTRA CAROLVS. Certes, devant, un adversaire d’une sorte qu’il ne connaissait pas, M. de Charlus aurait dû changer de tactique. Mais qui en est capable ? Du reste, si M. de Charlus avait des maladresses, il n’en manquait pas non plus à Morel. Bien plus que la circonstance même qui amena la rupture, ce qui devait, au moins provisoirement (mais ce provisoire se trouva être définitif), le perdre, auprès de M. de Charlus, c’est qu’il n’y avait pas en lui que la bassesse qui le faisait être plat devant la dureté et répondre par l’insolence à la douceur. IV

 

Cela ne simplifie pas un index des personnages — oserais-je un « casting » ? — déjà compliqué.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Changeantes identités”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Mais qu’est-ce qui ne change pas, dans la Recherche, mmmhhh ?

  2. Quant au Héros, s’il a éventuellement changé de nom, pris par exemple un nom de plume après le coup du pavé inégal, on ne le saura jamais.
    Il y a d’autres personnages qui ont aussi changé de nom, mais au cours de la genèse de la Recherche. Par exemple, Brichot s’était appelé Cruchot à un certain moment. Mais il se peut que Proust ait eu une prémonition et retienne donc finalement Brichot.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et