Ah, les incultes !

Ah, les incultes !

 

On ne peut pas tout savoir…

C’est un festival dans Le Côté de Guermantes : telle dame, pourtant férue de littérature, ignore l’auteur de Salambô ; Mme d’Arpajon confond Hugo et Musset ; la princesse de Parme n’a jamais entendu parler de Gustave Moreau.

Dans ces deux derniers cas, c’est l’occasion pour la duchesse de Guermantes de faire preuve d’une éprouvée cruauté.

Oriane l’exprime, en prime, en attribuant à la même princesse un sentiment dont elle est à mille lieux.

Quelle peau de vache !

Mais ce n’est pas tout : dans le même tome, le valet de pied de Françoise croit qu’un vers de Malherbe (Et rose elle a vécu ce que vivent les roses) est de Hugo. Dans une même scène de Sodome et Gomorrhe, Mme de Cambremer confond les mouettes et les albatros en citant, mal, un poème de Baudelaire et Albertine croit que « les Ver Meer » sont des êtres contemporains.

C’est aussi une aristocrate bretonne incapable de distinguer Mozart de Wagner, c’est encore les participants à une soirée à la Raspelière qui mélangent Debussy et Meyerbeer, et, dans Le Temps retrouvé, un jeune homme qui prend la Sonate à Kreutzer de Beethoven pour un morceau de Ravel.

 

Mais gare, la critique est aisée et l’exercer peut être périlleux. La chère duchesse se prend les pieds dans le tapis en créditant « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse » à Émile Augier quand le vers est d’Alfred de Musset.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*la demoiselle de Robert, je vous assure qu’elle est à mourir de rire. Je sais bien qu’on m’objectera cette vieille rengaine d’Augier : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! » Eh bien, Robert a peut-être l’ivresse, mais il n’a vraiment pas fait preuve de goût dans le choix du flacon ! III

 

*— Je trouve du reste un charme particulier aux correspondances, continua, malgré l’interposition du visage du prince d’Agrigente, la dame forte en littérature qui avait de si curieuses lettres dans son château. Avez-vous remarqué que souvent les lettres d’un écrivain sont supérieures au reste de son œuvre ? Comment s’appelle donc cet auteur qui a écrit Salambô ?

J’aurais bien voulu ne pas répondre pour ne pas prolonger cet entretien, mais je sentis que je désobligerais le prince d’Agrigente, lequel avait fait savoir à merveille de qui était Salambô et de me laisser par pure politesse de le dire mais qui était dans un cruel embarras.

— Flaubert, finis-je par dire, mais le signe d’assentiment que fit la tête du prince étouffa le son de ma réponse, de sorte que mon interlocutrice ne sut pas exactement si j’avais dit Paul Bert ou Fulbert, noms qui ne lui donnèrent pas une entière satisfaction. III

 

*[Sur Mme d’Arpajon] — Pauvre femme, elle me fait de la peine ! dit la princesse de Parme à Mme de Guermantes.

— Non, que Madame ne s’attendrisse pas, elle n’a que ce qu’elle mérite.

— Mais… pardon de vous dire cela à vous… cependant elle l’aime vraiment !

— Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu’elle l’aime comme elle croit en ce moment qu’elle cite du Victor Hugo parce qu’elle dit un vers de Musset. III

 

*[La duchesse de Guermantes à la princesse de Parme sur le fils Iéna :] Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes, — en ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots qu’elle avait l’air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la princesse un regard doux, fixe et profond, — qu’avec les palmettes et la couronne d’or qui était à côté, c’était émouvant ; c’était tout à fait l’arrangement du Jeune Homme et la Mort de Gustave Moreau (Votre Altesse connaît sûrement ce chef-d’œuvre). La princesse de Parme, qui ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. III

 

*[Sur un portrait qu’Elstir a fait d’Oriane et quelle trouve « une horreur »] — Faire une horreur avec un portrait de vous ! Mais alors ce n’est pas un portrait, c’est un mensonge : moi qui sais à peine tenir un pinceau, il me semble que si je vous peignais, rien qu’en représentant ce que je vois je ferais un chef-d’œuvre, dit naïvement la princesse de Parme.

— Il me voit probablement comme je me vois, c’est-à-dire dépourvue d’agrément, dit Mme de Guermantes avec le regard à la fois mélancolique, modeste et câlin qui lui parut le plus propre à la faire paraître autre que ne l’avait montrée Elstir.

— Ce portrait ne doit pas déplaire à Mme de Gallardon, dit le duc.

— Parce qu’elle ne s’y connaît pas en peinture ? demanda la princesse de Parme qui savait que Mme de Guermantes méprisait infiniment sa cousine. Mais c’est une très bonne femme n’est-ce pas ? Le duc prit un air d’étonnement profond.

— Mais voyons, Basin, vous ne voyez pas que la princesse se moque de vous (la princesse n’y songeait pas). Elle sait aussi bien que vous que Gallardonette est une vieille poison, reprit Mme de Guermantes, dont le vocabulaire, habituellement limité à toutes ces vieilles expressions, était savoureux comme ces plats possibles à découvrir dans les livres délicieux de Pampille, III

 

*[Lettre du jeune valet de pied de Françoise à un ami :] Aussi c’est avec plaisir que j’enverrai les livres de Racine, de Victor Hugo, de Pages choisies de Chênedollé, d’Alfred de Musset, car je voudrais guérir le pays qui ma donner le jour de l’ignorance qui mène fatalement jusqu’au crime. Je ne vois plus rien à te dire et tanvoye comme le pélican lassé d’un long voyage mes bonnes salutations ainsi qu’à ta femme à mon filleul et à ta sœur Rose. Puisse-t-on ne pas dire d’elle : Et Rose elle n’a vécu que ce que vivent les roses, comme l’a dit Victor Hugo, le sonnet d’Arvers, Alfred de Musset, tous ces grands génies qu’on a fait à cause de cela mourir sur les flammes du bûcher comme Jeanne d’Arc. À bientôt ta prochaine missive, reçois mes baisers comme ceux d’un frère Périgot Joseph. » III

 

*« Oh ! elles s’envolent, s’écria Albertine en me montrant les mouettes qui, se débarrassant pour un instant de leur incognito de fleurs, montaient toutes ensemble vers le soleil. — Leurs ailes de géants les empêchent de marcher, dit Mme de Cambremer, confondant les mouettes avec les albatros. — Je les aime beaucoup, j’en voyais à Amsterdam, dit Albertine. Elles sentent la mer, elles viennent la humer même à travers les pierres des rues. — Ah ! vous avez été en Hollande, vous connaissez les Ver Meer ? » demanda impérieusement Mme de Cambremer et du ton dont elle aurait dit : « Vous connaissez les Guermantes ? », car le snobisme en changeant d’objet ne change pas d’accent. Albertine répondit non : elle croyait que c’étaient des gens vivants. Mais il n’y parut pas. IV

 

*même devant la provinciale la plus bornée, elle [Mme de Cambremer] ne pouvait pas rester cinq minutes sans éprouver le besoin de les confesser. Quand une dame noble d’Avranches, laquelle n’eût pas été capable de distinguer Mozart de Wagner, disait devant Madame de Cambremer : « Nous n’avons pas eu de nouveauté intéressante pendant notre séjour à Paris, nous avons été une fois à l’Opéra-Comique, on donnait Pelléas et Mélisande, c’est affreux », Mme de Cambremer non seulement bouillait mais éprouvait le besoin de s’écrier : « Mais au contraire, c’est un petit chef-d’œuvre », et de « discuter ». IV

 

*Le morceau fini, je me permis de réclamer du Franck, ce qui eut l’air de faire tellement souffrir Mme de Cambremer que je n’insistai pas. « Vous ne pouvez pas aimer cela », me dit-elle. Elle demanda à la place Fêtes de Debussy, ce qui fit crier : « Ah ! c’est sublime ! » dès la première note. Mais Morel s’aperçut qu’il ne savait que les premières mesures et, par gaminerie, sans aucune intention de mystifier, il commença une marche de Meyerbeer. Malheureusement, comme il laissa peu de transitions et ne fit pas d’annonce, tout le monde crut que c’était encore du Debussy, et on continua à crier : « Sublime ! » Morel, en révélant que l’auteur n’était pas celui de Pelléas, mais de Robert le Diable, jeta un certain froid. IV

 

*un jeune homme (qui m’intéressa dans la suite par un nom bien plus familier de moi autrefois que celui de Saint-Euverte) se leva d’un air exaspéré et alla plus loin pour écouter avec plus de recueillement. Car c’était la Sonate à Kreutzer qu’on jouait, mais s’étant trompé sur le programme, il croyait que c’était un morceau de Ravel qu’on lui avait déclaré être beau comme du Palestrina, mais difficile à comprendre. Dans sa violence à changer de place, il heurta, à cause de la demi obscurité, un bonheur-du-jour, ce qui n’alla pas sans faire tourner la tête à beaucoup de personnes pour qui cet exercice si simple de regarder derrière soi interrompait un peu le supplice d’écouter « religieusement » la Sonate à Kreutzer. Et Mme de Guermantes et moi, causes de ce petit scandale, nous nous hâtâmes de changer de pièce. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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