Vrai chagrin, faux escalier

Vrai chagrin, faux escalier

 

L’escalier est à la maison de tante Léonie ce que la kaaba est à La Mecque ou la grotte de Massabielle à Lourdes.

D’un côté, vingt-et-une marches de bois, une rampe terminée par une boule de verre ; du deuxième, une pièce cubique de granite avec sa pierre noire enchâssée ; du troisième, un renfoncement dans une paroi rocheuse.

Dans tous les cas, c’est le cœur de pèlerinages : des Proustiens, des Musulmans, des Catholiques pour vénérer Marcel, Mahomet, la Vierge.

Endossons pourtant l’habit du mécréant, non sur la religion— la liberté de croire ou de ne pas croire ne se discute pas ­— ­mais sur la légende littéraire.

 

Relisons la scène — évidemment autobiographique — du baiser maternel perdu de Du côté de chez Swann (on peut s’y plonger mille fois, l’émotion sera mille fois au rendez-vous). Un soir où Swann est venu dîner à Combray, le jeune Héros veut embrasser sa maman. Son père s’y oppose et l’envoie se coucher. L’enfant doit « monter chaque marche de l’escalier, comme dit l’expression populaire, à « contre-cœur ». Il parle d’ « escalier détesté ». Un peu plus tard, sa mère « ouvr[e] la porte treillagée du vestibule qui donn[e] sur l’escalier ». Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. Le petit garçon va « sans bruit dans le couloir » et voit «  dans la cage de l’escalier la lumière projetée par la bougie de maman ». Il s’élance. Le père surgit. Son épouse et son fils s’attendent à un drame. Déjouant les certitudes, il se fait apaisant et pousse sa femme à passer la nuit sans lui.

Escalier 1

Escalier 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout Proustien aspire à monter cet escalier comme on gravit une montagne sacrée. Le voyage d’Illiers-Combray s’impose. Chacun veut aborder les marches comme les stations d’un chemin de croix. Proust est grand et Marcel est son prophète.

Si vous ne n’admettez pas un regard neutre sur l’œuvre, si vous ne supportez pas l’idée d’une distanciation, cessez-là votre lecture.

 

Voici venu en effet un récit apostatique !

Reprenons l’épisode raconté par le Héros devenu adulte : « Il y a bien des années de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman : « Va avec le petit. »

 

Avez-vous bien lu ? L’escalier n’est plus. Or, la maison de tante Léonie existe toujours, escalier compris. En revanche, la maison d’Auteuil du 96 de la rue La Fontaine, aujourd’hui à Paris intra muros, où Marcel est né et a grandi, elle, a disparu. L’escalier « détesté » se trouvait là, nulle part ailleurs, et, avec le reste de la propriété, jardin compris, il n’a pas survécu au percement de l’avenue Mozart.

 

L’escalier du baiser à Illiers-Combray n’est au mieux qu’un mythe ; au pire, un mensonge. Et puisque j’ai évoqué le jardin, c’est pareil pour lui aussi. Les pèlerins qui découvrent le « jardinet » réel ont du mal à imaginer que c’est le même dont la grand’mère « parcourait les allées détrempées » (même si, plus loin, l’écrivain parle du « petit jardin de Combray »). Le vrai souvenir est à Auteuil, plus vaste.

Jardin

 

Les lectures au premier degré ne valent naturellement rien. La fiction peut se nourrir de la réalité mais elle n’aspire pas à en être le reflet fidèle. Corriger est du devoir de l’architecte ou du géomètre, pas du lecteur. Cette chronique n’est qu’une aimable plaisanterie.

On ne doit jamais oublier la morale du fordien Qui a tué Liberty Valance ? — pas Stoddard, comme le veut le récit, mais Doniphon : « This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend ».

 

Auteuil ou Combray, il est bien sûr que la vérité n’a aucun intérêt. Si Marcel Proust situe l’escalier à Combray, c’est à Illiers-Combray qu’il faut l’aller voir. La légende dépasse la réalité et À la Recherche du Temps perdu est une fabuleuse légende.

 

Il n’est de Proust que Proust.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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